Zohra Brahim

 

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(France)

 

 

 

Les Camps de la Résistance & les Champs de la Conscience.

 

 

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Les mots du dire, le dire des mots, les mots forgent nos représentations sociales, sculptent notre pensée. La structure de la langue présente l’architecture de la société, ses codes, ses valeurs, ses stigmatisations, ses oppressions, ses refus, ses idéologies. Les mots peuvent être œuvres d’art, monts et merveilles mais aussi instruments du pouvoir, démons et malédictions.

 

La langue n’est pas un bloc monolithique figé. La langue est vivante. Belle femme voluptueuse que beaucoup veulent enserrer dans un corset, dominer, diriger. Belle femme qu’on tourmente en tournante médiatique ; sans cesse les mêmes jeux de langue, les mêmes porteurs de parole, on l’immole sous les feux des projecteurs sous l’influence des dirigeants, dirigeant sur la scène des médias. Langue -lumière, langue-feu, plongées dans les ténèbres des esprits malsains qui la transforment en cendres, glace ou magma, on la consomme, consume, détruit. Malmenée, appauvrie, exploitée, on l’assèche en la réduisant à la langue de bois ou en parole accusatrice. Le langage de perroquets étouffe la création, la pensée, la réflexion, le langage des perroquets politiques et médiatiques n’est qu’instrumentation, formatage, conditionnement des constructions mentales et des espaces mentaux.

 

La langue n’est pas un calque de la réalité, c’est une saisie particulière du monde, un découpage de la réalité. Elle porte les visions du monde, de la société, de la culture, des mots aux maux du monde.

 

Toutes les idéologies se sont servies du langage pour assoir leur pouvoir ; bannir, uniformiser, soumettre. La langue est pouvoir et enjeux. Les mots sont constructeurs ou destructeurs, nommer c’est faire exister mais c’est aussi normer. Le langage structure la pensée.

 

La langue est révélatrice des mentalités et représentations sociales. Elle est nourrie des fantômes et fantasmes d’une culture, d’une société, d’une élite, d’une idéologie dominante, des décideurs ; du langage des politiques à la politique du langage. La langue construit les représentations individuelles et collectives de l’imaginaire, de la conscience, de l’inconscient. Le sens des mots, leur existence ou leur absence se rattachent à des valeurs symboliques qui seraient liées aux structures mentales et sociales et aux valeurs culturelles d’une société donnée.

 

L’ordre des mots révèle le désordre du monde. Du sens des mots se dessine le non-sens du monde. Les mots fantôme et fantasme ont la même étymologie, empr. au lat. impérial phantasma, -atis « fantôme, spectre », b. lat. « image, représentation par l’imagination », transcr. du gr. φ α ́ ν τ α σ μ α « apparition; image offerte à l’esprit par un objet; spectre, fantôme », v. fantôme (CNRTL).

 

La langue française médiatisée actuelle est un réceptacle des fantasmes anxiogènes et des crispations identitaires. Les mots peuvent dicter les pensées, les sentiments, les jugements, et diffuser les stéréotypes.

 

La conscience n’est qu’un tour de passe-passe diplomatique, le clap de fin quand l’inconscient a agi.

La majorité de nos actes relève de l’inconscient ou d’automatismes inconscients.

 

La mémoire collective, l’imaginaire socio-collectif sont imprégnés d’images, de représentations sociales instrumentalisées par l’élite dite bien-pensante et pourtant malfaisante.

 

Le poids des mots porte les maux du monde.

 

La première des résistances est d’ordre intellectuel, cognitif ; prendre conscience des dérives des mots au cœur des tempêtes médiatiques. Avoir conscience des jeux de langue et des enjeux de la langue est la première des résistances.

 

Le développement de la langue est tributaire du poids de l’héritage culturel et historique, des attentes narcissiques des élus, ainsi que des fantasmes qui mobilisent le pouvoir et qui sont projetés sur la société transmis consciemment et inconsciemment plus ou moins subtilement. Dans ces fantasmes grandissent de nombreuses figures fantomatiques. Un mot peut être habité, hanté, violé par des figures aux identités trompeuses. Dans l’arène sémantique, on charge des mots comme des bombes (identité nationale, musulman…), on en viole d’autres, on les vide de leur sens (les républicains, liberté, égalité, fraternité, liberté d’expression). La catégorisation des réalités n’est pas innocente. Parler de migrant et non de réfugié, de crime passionnel et non de féminicide, de développement durable et non de développement soutenable, émeute et non révolte populaire ou mouvement de contestation, révèlent les orientations de la pensée.

 

Le mot n’est qu’enveloppe.

 

« Le masculin l’emporte sur le féminin » n’est pas une vérité universelle et absolue dans toutes les langues, c’est un choix idéologique, reflet d’une société patriarcale.

 

Toute identité est multiple, le danger est d’unifier l’identité du mot dans un prêt à « penser » illusoire.

Modeler la langue c’est modeler l’inconscient, le conscient et l’imaginaire collectifs. Des champs de la conscience aux camps de résistance, semons les graines de peuples éclairés.

 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO – ZOHRA BRAHIM

 

Zohra a étudié les sciences du langage à l’Université Paul Verlaine de Metz. Ses travaux s’ancrent dans la question anthropolinguistique de la transmission des connaissances et de l’accès aux savoirs. Passionnée du terrain, laboratoire à ciel ouvert, elle mène des recherches et actions sur l’acquisition-développement du langage oral et écrit de la crèche à l’université. La sociolinguistique, la sémantique cognitive, la psycholinguistique sont les disciplines qui lui permettent d’avoir un propos subversif et une approche pédagogique autre. Elle a créé son bureau de recherche-développement indépendant en sciences du langage et sciences humaines « Plume d’Idées « . Elle œuvre pour la reconnaissance de l’oralité, de l’improvisation et du conte comme supports de développement des compétences linguistiques, discursives, référentielles et socioculturelles. Elle porte depuis peu une université populaire des humanistes : apprendre autrement pour un autre monde. Conférencière, elle présente lors de colloques le langage et ses sciences, ses dimensions instrumentales, sociales et cognitives. Aussi elle s’est spécialisée dans les publics en difficulté. Elle intervient dans la formation continue des professionnels/professionnelles de la petite enfance, de l’éducation et de l’éducation spécialisée, des bibliothécaires, conteurs/conteuse). Elle organise et coorganise des festivals de spectacle vivant jeune public portant les arts et la culture comme les clés et les voûtes de l’humanité.

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