Zhao Si

 

 

(Chine)

 

 

 

Argent

 

Simplement ne pas trébucher, simplement ne pas tomber du ciel

simplement prier qu’au moment de plier le roseau soit cueilli

qu’au moment de s’éteindre les lumières ne soient pas délibérément soufflées.

Pendant des années d’un mur de bruit insupportable

un homme, pas à pas se rapproche de la mélodie

des gouttes de pluie qui s’étirent pour tomber lentement.

Que de fils métalliques vacillants et tristes

brisés, cassés, éclaboussant encore

que de larmes sans retour

au milieu des roues et des essieux, des piétons, de la signalisation, des écrans de publicité

des lumières d’acier, de l’harmonie citadine du mélange des sons

mélodie symphonique d’un monde d’argent

éclaboussé sur le rideau de vitre des gratte-ciels

 

 

© Traduits par Pierre BÉLAND

 

 

 

La statue du vol

Dialogue avec Tomaž Šalamun et le Ciel

 

Je ne vole pas, je sais seulement comment tu fais

Puis un jour, devenue creuse soudain je m’envole

dans le crépuscule rose, après un jour entier de tempête de sable,

l’ombre des grands pins sur le mur d’en face

vacille encore comme une lanterne qu’on vient d’allumer,

à l’étage d’un gratte-ciel, un homme contemplant

le couchant, la circulation dense de la rue, les immeubles entassés

sous l’œil glacial d’une étoile solitaire dans le ciel au sud-ouest,

soudain aperçoit, de ces yeux qui ne peuvent témoigner que de corps de chair et de sang,

Elle, debout dans le vide de l’espace

suspendue, méditative, nonchalante comme au repos, aimant le calme

figure de beauté et de lyrisme foulant pour un instant de vide ce ciel de tragédie :

un océan sans fin et sans terres

où l’eau se fond au ciel vidé de ses dieux qui prodiguent l’amour

où les doigts rose et arc-en-ciel des nuages ne mènent nulle part

où l’immensité est à perte de vue, où tout est trompeur

Pourras-tu garder de l’avenir une vision plus claire que ton souvenir du voyage ?

Sauras-tu encore porter attention à la beauté recueillie dans chaque partie infime du monde, ou au contraire juger qu’il ne vaut pas la peine de la chercher?

Sauras-tu toujours persévérer avec démesure, marcher triomphalement

voler vite pour épargner l’effort, voler haut pour conserver ta vigueur ?

Pourras-tu encore sans crainte provoquer la mer mélancolique affligée de vent d’agacement

tout en proclamant que ta faim qui avalerait le ciel ne peut être assouvie ? !

 

 

© Traduits par Pierre BÉLAND

 

 

 

Avènement

 

… j’ai cueilli un roseau

… pour en faire ma plume des champs

William Blake, Introduction aux Chants de l’Innocence

 

Tu portes sur tes cornes

un chant intimement lié à toi

 

une guirlande d’un vert déjà jauni

des chairs déshydratées voilant quelques cercles flasques

 

mon vieux faune fou

je te vois rompre une canne de roseau

chancelant

au moment où tu songes à crier mon nom tel que dans ton souvenir – pipeau

et je deviens aussitôt la plume dans ta main

 

tes yeux troubles ne te trompent pas

la terre est en friche ;

là d’où tu viens à l’instant

les queues frêles des chaumes te piquaient le pied

 

au loin, des rangs de roseaux pensants

procréent un imprimé du monde

 

le chant de tes cornes passe en bruissant comme des feuilles

tu entends sur le vent leur bruit cassant de pétales desséchés

un déjà-vu

devenu fou soudain, tu te lances à sa poursuite

une battue si loin que tu n’en revins jamais

 

après combien de générations

dans le vacarme des presses

ma raison en dormance

 

les doigts roses, rêvant, un montrant l’est, un l’ouest

……

un autre enfin le maître de l’antiquité

je percutai net tes dernières vocalises démentes

 

 

© Traduits par Pierre BÉLAND

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

Dr. Zhao Si (née en 1972), poétesse chinoise, essayiste, traductrice, chercheuse en poétique et éditrice, est l’auteure de plusieurs ouvrages dont White Crow (Poèmes, 2005)Gold-in-Sand Picker (Prose Poèmes, 2005)Disappearing, Recalling: 2009-2014 New Selected Poems (2016) qui a obtenu le « 2014 Major Support Project » de la part de l’Association des Ecrivains de Chine. Traductrice, elle a traduit deux recueils de poèmes de Tomaž Šalamun (400 + pages chacun): Light-Blue-Pillow Tower (2014) and The Enormous Boiling Mouths of the Sun (2016) et Edmond Jabès: Poésies complètes (co-traduction, à paraître, novembre 2017). Elle a traduit aussi d’autres poèmes étrangers, par exemple : Hart Crane (Etats-Unis), Ted Hughes (Royaume-Uni), Vladimir Holan (Tchèque), etc. Certains de ses poèmes ont été traduits en 15 langues et publiés dans le monde entier. Elle est fréquemment invitée dans différents festivals de poésie organisés en Europe et en Asie. Elle travaille pour Poetry Periodical et est rédactrice en chef de la prestigieuse série de poésie Contemporary International Poetry. A partir de 2017, elle prend en charge la vice-présidence de la Médaille Homère Européenne de Poésie & Art. Elle a reçu le Prix polonais de poésie Marii Konopnickiej en 2012. Elle vit et travaille à Beijing.

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