Zhao Si

 

 

 

(Chine)

 

 

 

 

Le soupir

     — dédié aux victimes de l’Holocauste

 

J’entends, j’entends la foule des hommes chus dans le chaos et la terreur,

la pluie des corbeaux qui les dépouillent, les rires sonores, les rires qui s’assemblent et viennent s’écraser contre le Mur des Lamentations.

Le destin-vainqueur, une lame acérée entre les dents, tranche les soupirs,

un lambeau, puis deux, dansent dans l’air comme des plumes.

Tu surgis, prenant forme dans un ciel assombri de neige en tempête

Et vous ces choses inimaginables paraissez, votre temps est venu,

Gouttes blanches du sang qui éclaboussent, bouquets les plus ardents au milieu des flocons blancs.

Je vois, je vois ton coeur affligé se gonfler, gonfler à se fendre

Mais l’ange qui en sort en tonnant, tantôt referme ses ailes naissantes qui s’ignorent encore

pour braver le vent qui surgit hors de ton coeur ouvert,

tantôt se prostre pour cisailler de son bec pointu l’immense monde pétrifié.

Ton être déjà rigide est un immense soupir dressé comme un mur contre le feu intérieur,

un mur pare feu, mais au coeur secret et humide où l’incendie couve

exhalant une amère fumée blanche,

un mur qui croule enfin pour enfouir à jamais le soupir.

 

 

Voguer

 

Mon âme désemparée s’ouvre à nu devant toi comme la méduse, innocente, sans

savoir le poison qu’elle porte,

Seul ton regard admiratif lui procure la chaleur de l’intimité

Tu l’aimes tendrement, n’est-il pas ?

Elle est condamnée à t’habiter,

Toi l’omniprésent, en ce moment même un être vert fluo

ballotté dans la grande cuve du métro qui roule,

tandis que je suis ta gouttelette, la perle d’eau qui vogue en toi.

Toi qui d’un seul regard voit tout,

Mes soubresauts ne sont-ils pas l’écho de tes molécules d’eau ?

Suce-les donc !

L’aliénation assourdissante

Je désire en ton sein faner jusqu’à en racornir

Alors il y aura une boule d’argent brillant

promise pour toi,

une aura satellite en orbite rapprochée

qui s’élèvera encore et encore de la paume de tes mains.

 

 

Danse d’amour

 

Ces visages épuisés sont autant le mien,

ces coeurs sans espoir sont aussi le mien,

ces hommes qui luttent c’est en moi qu’ils se débattent,

ce monde criblé de vides est le vêtement qu’il me faut porter,

et les bonheurs apparents n’apportent rien à mon âme assoiffée d’envie.

Dans chaque éclair d’allégresse au sein du divin de la création,

Je vois se poursuivre le flot des tourbillons secrets du bonheur,

allonger son énorme et brillante queue de phénix,

au milieu de la danse d’une existence sans merci,

poser sur ma taille un support ferme et rassurant.

 

 

Chair en offrande

 

Un blue-jean détrempé, boueux, mis en boule,

git insolite dans la rue après la pluie

les traits d’un visage buriné par les éléments

les restes qui sait d’une force violente, blessante

sinon une vulgaire déjection

 

La cohue des gens las aux traits tirés attendant le bus

À l’heure tous les jours en grappes à côté de l’arrêt

À chaque départ palpitant soudain

tel un vol de rapaces

devant la chair offerte en sacrifice

 

Tôt ce matin, singulièrement

Ma vue malade perçoit

la plus sombre part du destin

incapable de fermer les yeux

sur un quartier de chair sacrifiée sur les talons du désastre

 

 

 Traduction par Pierre Béland

 

 

Enfant

 

Ils disparurent, soudainement

sans aucune trace. Les flots roulant emportèrent le temps

l’un tournoyant dans les tourbillons de l’autre, boucles lentes,

sourire éclatants.

 

Leur éclat s’ évanouit, se brisa en morceaux. Auparavant

ils étaient la pâle réflexion des étoiles sur la Terre.

Chérubin, empruntant l’apparence initiale de l’âme,

ses ailes devinrent miroir de la longueur d’ondes quantique.

Mais les étoiles, trop lointaines de la Terre,

ne renvoyaient plus que des tremblements.

 

Les rouleaux de temps fuyant, les doux anges,

le reflet disparut, trop vite évanoui.

 

 

 Traduction par Pierre Béland

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

Poète, essayiste et traductrice, professeur de poésie, éditeur, Dr. Zhao Si (née en 1972) porte le pseudonyme de Zhao Zhifang.

 

Zhao Si est l’auteure de deux livres de poésie, édités en Chine. Traduite dans de nombreuses langues étrangères, invitée à des festivals internationaux de littérature et poésie, reçue avec honneur et prix, dans le monde entier, Zhao est une infatigable voyageuse lyrique, symbole du courage et de l’émancipation culturelle de la jeune femme chinoise.

 

Sa poésie mélange le sociopolitique lyrique et la réflexion philosophique, la révolte des fleurs des cerisiers et le cri amoureux du vide envers son trop plein de vie. Poésie baroque et minimaliste, à la fois, entre utopie dé figurative et ironie constructive.

(RD)

Articles similaires

Tags

Partager