Yvon Paré (Québec) s’entretient avec Felicia Mihali

 

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« Les écrivains et les éditeurs de ma génération ont eu la tâche colossale de faire naître une littérature nationale originale. »

 

 

 

Dans le paysage littéraire québécois, Yvon Paré est un incontournable. Il n’est pas seulement un auteur reconnu, récompensé par des prix et des distinctions, il est aussi un chroniqueur qui a marqué des générations d’écrivains. Très impliqué dans les salons du livre, des associations d’écrivains, éditeur et conférencier, son expérience couvre presque cinquante ans de vie littéraire. Commençons donc par le début.

 

F.M. : – Vous avez obtenu votre Baccalauréat en littérature à l’Université de Montréal en 1970. Pourquoi avoir choisi la littérature à cette époque de transformations où tout était possible au sortir de la Révolution tranquille ?

 

Y.P. : – Je n’ai jamais choisi. Cela allait de soi. La littérature me fascinait depuis que j’ai su lire et écrire. J’aurais pu étudier en philosophie ou aller au Conservatoire d’art dramatique. C’était pour moi une façon de vivre, de prendre emprise sur le réel et de faire ma vie. La seule voie possible.

 

F.M. : – On peut dire que la littérature québécoise contemporaine débute en force avec des auteurs non conformistes, qui frappent à coup de marteau la littérature du terroir instaurée par Louis Hémon. Quel a été l’effet des livres écrits par Marie-Claire Blais, Réjean Ducharme, Gabrielle Roy ? Étiez-vous, la jeune génération,  surprise, apeurée, étonnée, engrangée?

 

Y.P. : – Comme beaucoup de jeunes de ma génération, j’ai d’abord lu la littérature étrangère. Tolstoï et Dostoïevski et peu après je découvrais la littérature américaine. Hemingway, Steinbeck, Caldwell avec la littérature française de Victor Hugo, Balzac, Flaubert et Zola. Jusqu’à dix-huit ou vingt ans, comme lecteur, j’ai voyagé dans le monde. Ce fut la lecture de Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais en 1965 qui a tout changé. Je trouvais là un roman dense, proche de ma réalité. Cette écrivaine m’a fait prendre conscience qu’il était possible d’écrire de grandes œuvres en s’inspirant de son environnement tout en faisant confiance à son imaginaire. À partir de ce moment, je devins un lecteur très attentif à la littérature du Québec. Cela m’a donné le goût d’aller vers Gabrielle Roy, surtout Bonheur d’occasion et aussi Jacques Ferron et Yves Thériault. Cela ne m’a jamais empêché de lire Jean Giono et Henri Bosco qui ont marqué mon univers tout comme Michel Tournier un peu plus tard. Bien sûr, j’ai applaudi en lisant L’avalée des avalés en 1966 ou 1967. C’était comme une permission que ces écrivains me donnaient d’aller vers mon univers, celui que j’avais abandonné pour des études et vers lequel je devais revenir si je voulais bâtir véritablement une œuvre. Je pense aussi à Roch Carrier qui a été important avec La guerre yes sir !  en 1968. Ces écrivains m’ont ouvert une porte qui ne s’est jamais refermée.

 

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F.M. : – Dans les années 70 et 80, vous étiez animateur, réalisateur, journaliste pour plusieurs publications et à la télévision communautaire. Vous étiez à la fois écrivain et aussi un militant.

 

Y.P. : – Mon père et mes frères étaient des individualistes. Peut-être que je suis devenu militant pour me démarquer d’eux. C’est arrivé naturellement. Comme si j’avais toujours cru que l’on ne pouvait réussir quand s’appuyant sur sa société. Peut-être que cela me vient du théâtre. J’étais fou de la scène pendant mes études au secondaire. J’étais comédien et rapidement j’ai fait de la mise en scène. Et ce fut par le théâtre que j’ai réussi à écrire mes premiers textes. Rien de transcendant, mais des histoires qui avaient un commencement et une fin.

Un écrivain doit s’appuyer sur sa société et ses contemporains. Tout comme un écrivain doit connaître les ouvrages de ses contemporains, les faire connaître et les faire aimer. Je me suis orienté spontanément vers la critique dès mon entrée dans le monde journalistique en 1973. Pour parler des écrivains de la région d’abord et aussi ceux du Québec. Je n’ai jamais dérogé à cette orientation. Le journaliste culturel doit répondre aux mêmes exigences que ses collègues qui couvrent le monde politique et témoigner de l’actualité de son milieu. Et si nombre de critiques sentent le besoin de se retirer pour vivre une forme d’objectivité, j’ai toujours cru le contraire. J’ai œuvré au Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean pendant une vingtaine d’années, participant à la création des prix littéraires, suscitant des rencontres par des festivals qui mettaient en évidence les écrivains du Québec. Je n’ai jamais vu de conflits d’intérêts dans ce militantisme. J’ai toujours écrit ce que je pensais, gardé une frontière entre l’œuvre et l’auteur. Cela m’a permis de me faire des amis et aussi des ennemis. Je crois qu’un écrivain qui n’est pas capable de prendre une critique n’est pas à la bonne place. Une œuvre littéraire est un regard et un point de vue sur la société. Il faut s’attendre en retour à faire l’objet de critiques. Plusieurs de mes romans ont été sévèrement reçus. Réginald Martel a été très dur avec moi. Il m’a secoué et ébranlé. J’ai souvent cru qu’il me lisait mal, mais au moins il me lisait. Ces rencontres sont nécessaires.

 

F.M. : – Cette époque d’effervescence littéraire correspondait aussi avec une époque d’effervescence politique. L’église battait en retraite pour laisser place à la laïcité. Les femmes quittaient la cuisine pour occuper la place publique, entrer en politique, faire des études. Comment tout cela s’est reflété dans votre activité littéraire ?

 

Y.P. : – Le Parti québécois a eu mon adhésion dès sa fondation, mais mon travail comme journaliste m’a demandé une certaine réserve. Je suis demeuré un indépendantiste convaincu et je crois encore que la survie de la culture et de la langue française en Amérique ne peut passer que par l’indépendance politique. J’étais et je suis sympathique au féminisme. J’ai eu la chance de vivre avec une militante convaincue. J’ai même écrit un essai autobiographique Le réflexe d’Adam où je m’attarde à cette question. Très mal reçu en passant. Le féminisme m’a libéré, peut-être tout autant que les femmes. Ce fut un discours qui m’a touché et j’y ai adhéré spontanément. Il fallait changer pour sortir du monde figé de mon enfance où les hommes et les femmes étaient confinés à des rôles. Même dans un syndicat affilié à la CSN, je suis toujours demeuré allergique aux doctrines qui tentaient d’infiltrer le mouvement syndical. J’avais l’impression de retrouver de nouveaux curés dans ces groupuscules. J’étais pour la liberté, en littérature, dans ma vie de couple et aussi en politique. Cela ne m’empêche pas d’être souvent en désaccord avec le Parti québécois.

J’ai lu très tôt les poètes Gaston Miron, Gilbert Langevin, Paul Chamberland, Paul-Marie Lapointe, Yves Préfontaine et d’autres. La quête identitaire est devenue un fil conducteur de ma production littéraire, peu importe les genres fréquentés. La question d’être dans une enclave francophone dans une Amérique anglophone m’a toujours préoccupé. Le refus de se donner tous les outils politiques nécessaires à l’épanouissement de sa culture est un problème existentiel. Il faut des racines, des assises pour se développer et s’affirmer. Je l’ai toujours cru et je le crois encore. Cette quête d’identité a pris différentes directions.

Dans Le violoneux, le père sait qu’il doit céder sa place pour que ses enfants deviennent des êtres affirmés. Ses fils ne pourront repousser le fardeau héréditaire, mais sa fille Geneviève-Marie y parviendra. Un clin d’œil au féminisme. C’est elle qui va engendrer l’homme et la femme du pays à venir. L’avenir doit s’appuyer sur le passé et dans le cas du Québec, vivre une rupture. Je crois que l’écrivain a ce devoir de mémoire. Je l’ai fait en m’attardant au passé récent de ma famille pour dire les travailleurs forestiers, les femmes niées par un système clérical qui tolérait toutes les agressions. Ce fut aussi par le récit et en visitant à la façon d’un ethnologue ma région du Saguenay et du Lac-Saint-Jean que j’ai participé à ce devoir de mémoire.

Plusieurs de mes romans illustrent l’aliénation des travailleurs, l’enfermement et le sort terrible des femmes battues dans la société de mon enfance dirigée par des curés. Mes récits d’enfance aussi, avec Les plus belles années particulièrement, je démontre que malgré les craintes et les diktats imposés par le clergé, il y avait des espaces de liberté et de plaisir. Tout cela pour s’ancrer dans le temps et l’espace, devenir un être qui se libère en n’oubliant rien.

 

F.M. : – Lorsque je suis arrivée au Québec en 2000, j’ai trouvé un pays en pleine effervescence littéraire. Les éditeurs indépendants se permettaient encore le luxe de publier des auteurs inconnus, de risquer des expériences nouvelles. Le financement était aussi plus généreux alors que les grands distributeurs comme Amazon n’avaient pas encore anéanti les petites librairies. Qu’en pensez-vous du Québec d’il y a 15 ans, de point de vue politique et littéraire?

 

Y.P. : – Le Québec a subi deux commotions en 1980 et 1995 avec des référendums où les Québécois ont dit non au pays à venir. Le Québec refusait d’être un pays, d’exister. J’ai repris souvent dans mes écrits la formule de Shakespeare : être ou ne pas être. Dans mon esprit cela devient être et ne pas être. Être un vivant qui pense, crée, invente, aime et s’amuse, mais qui n’a pas d’existence politique dans la Société des Nations. Comme si nous étions plongés dans un trou noir et que nous n’étions pas visibles aux yeux du monde. Nous sommes oubliés dans le grand tout canadien. Je suis un Québécois.

 

image006                                YP et sa conjointe

 

Le monde politique a eu du mal à se remettre de ces électrochocs, autant les nationalistes canadiens que les souverainistes québécois. Cela nous a poussés dans un monde où l’on nie le politique. Je m’explique : les élus se voient maintenant comme des comptables dont la tâche principale est de faire l’équilibre entre le passif et l’actif. Et cela frappe autant les fédéralistes que les souverainistes. Il n’y a plus de projets de société. Les élus parlent d’équilibre budgétaire, des soins de santé et n’osent pas définir des politiques qui peuvent changer le pays. Tous au Québec savent qu’ils n’ont aucune emprise sur le rêve canadien de Pierre Elliott Trudeau ou de Stéphan Harper. La nationalisation de l’électricité au Québec a eu des effets politiques et économiques inestimables. Plus personne n’ose des décisions du genre. Il faudrait certainement nationaliser les forêts pour retrouver et agir sur l’environnement. Tout comme il faudra l’envisager un jour ou l’autre avec le secteur minier. Se prendre en main, ne pas être un pays qui donne ses richesses à des intérêts étrangers. Le Québec politiquement a été traumatisé par ces échecs. Depuis, les élus promettent d’être de bons gestionnaires. Il me semble que cela va de soi. La politique c’est l’art de rendre le rêve possible, d’avoir un regard, une façon de façonner son réel et son avenir, d’accepter sa culture et son imaginaire, de le faire savoir aux autres.

Curieusement, Miron a été le dernier des grands militants en associant politique et poésie. Chamberland est devenu mystique après 1980. La grande mouvance identitaire portée par ces poètes s’est étiolée. La jeune génération a coupé radicalement avec cette question ontologique pour basculer dans le formalisme. Ce nombrilisme loin de toute appartenance, ne m’intéresse guère. La poésie doit secouer les assises du monde.

Dans l’histoire littéraire du Québec, le politique a toujours été absent ou presque. Nous avons des trous dans notre histoire littéraire. Il a fallu le monde contemporain et le cinéma pour revenir sur la révolte des Patriotes de 1837. Il a fallu Jules Verne et Famille-sans-nom pour parler de cette révolution avortée. Nos écrivains ont toujours évité ces réalités. Nous avons une littérature qui se tourne vers le moi ou le je. On a souvent reproché à la littérature québécoise d’être sombre et de mettre en scène des perdants et des névrosés. Il y a des raisons à cela.

 

image008                                YP et son petit-fils Alexis lors du lancement d’Ulysse

 

En évitant le politique, en se réfugiant sur l’absence d’identité, notre cinéma et notre littérature ont dressé le portrait d’un perdant, d’un marginal et d’un éclopé. Comment ne pas faire le lien avec le politique. Ceux qui réussissent financièrement, particulièrement dans le théâtre de Marcel Dubé, basculent dans l’alcoolisme ou la folie. On ne peut vivre la réussite dans notre création parce que nous la nions politiquement et socialement. C’est étonnant et fascinant. Angoissant aussi. Chez Ducharme, l’enfance est donnée comme un refuge absolu. Bérénice refuse de vieillir. L’enfant dans notre univers romanesque est capable de grandes choses. Le passage à la vie adulte est souvent catastrophique. Nos écrits sont singuliers en ce sens. Francine Noël et Monique Proulx ont apporté une autre dimension à cette carence du monde adulte. Les héroïnes finissent par échouer même dans les plus grandes causes. Je pense à ce magnifique roman de Francine Noël, La conjuration des bâtards, où l’héroïne se fait assassiner. On ne peut s’en sortir. Dans Champagne de Monique Proulx l’obsession environnementale mène à la folie. Nos héros romanesques sont incapables d’épouser une grande cause sans basculer dans la démence. On retrouve cela chez Louis Hamelin, Christian Mistral et dans presque tous les écrivains de cette génération. Il faut peut-être la mélancolie d’un Gilles Archambault pour ne pas trop être atteint, ou la solitude d’un Jacques Poulin pour garder la tête hors de l’eau.

 

F.M. : – La génération présente, à quoi doit-elle être préparée? Quels sont les défis des nouveaux auteurs selon vous ? Vous les connaissez bien écrivant une chronique littéraire régulière ? De quelle manière les nouveaux médias, l’autopromotion, le Facebook et Twitter changent-ils la vie des auteurs québécois?

 

Y.P. : La littérature québécoise a connu une croissance phénoménale à partir des années 70. Dans mes premières années universitaires, il était possible de lire tout ce qui se publiait au Québec. Romans, poésie et essais. À partir de là, des nouveaux éditeurs, des enseignants ont fait en sorte que la littérature québécoise prenne toutes les directions. On ne parlera jamais assez de l’importance de l’enseignement de la littérature amorcée à l’Université du Québec à Montréal. L’enseignement de la création littéraire a modifié le paysage littéraire. La diversification provient de cette époque : littérature jeunesse, littérature spécialisée et populaire.

 

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Les écrivains et les éditeurs de ma génération ont eu la tâche colossale de faire naître une littérature nationale originale. Il y a eu des tentatives de diffusion à l’international, certains écrivains ont remporté des prix d’importance. Ce furent des épiphénomènes. Les nouveaux éditeurs vont réussir à imposer la littérature du Québec partout dans le monde. Ils prennent le relais et ils le font avec un enthousiasme contagieux. Malheureusement, les instances politiques ont abandonné leurs responsabilités. Un gouvernement au Québec a le devoir de participer à la diffusion de la culture québécoise francophone. Le monde de l’enseignement a abandonné ce devoir culturel. Notre littérature ne peut se passer du monde de l’éducation, d’un effort constant de l’État pour faire connaître et diffuser les écrivains. Les jeunes éditeurs et les nouveaux écrivains devront briser ces carcans, franchir les frontières et s’imposer sur les scènes internationales.

 

F.M. : – Qu’en est-il du Québec d’aujourd’hui? Sommes-nous en train de perdre les acquis de la tolérance dans le tollé de la droite radicale qui s’instaure partout dans le monde, à partir d’un Canada de plus en plus intolérant?

 

Y.P. : – Après avoir revendiqué toutes les libertés, proclamé la fin de l’histoire, la fin des frontières nous nous confrontons à une perte identitaire partout dans le monde. Nous voyons revenir des idées inquiétantes, celles qui nous ont fait frémir il n’y a pas cent ans. La débandade du communisme a modifié la donne. Il n’y a plus qu’un modèle partout sur la planète et il ne répond pas aux attentes des citoyens. Le capitalisme quand il n’est pas greffé à des frontières nationales, soumis au politique, devient un fléau qui varlope toutes les cultures et met en danger les assises sociales. Le Proche-Orient vit une crise assez incroyable. Comme si nous retournions au temps des Croisades. La destruction d’œuvres architecturales et artistiques est sidérante. Le Québec n’est pas à l’abri. Nous sommes à peine sortis d’une société catholique intolérante que nous devons faire face à des idées où il n’y a plus de liberté collective, mais que des individus. Je fais ce que je veux n’importe où et n’importe quand. Mon moi est une société dans la société. Le grand rêve de fraternité et de paix des hippies a été récupéré par les multinationales qui ont aboli les frontières pour imposer le commerce sans responsabilités sociales. Il faudra une révolution politique et sociale pour retrouver l’humain. Je crois qu’il faut se réapproprier les états, rétablir les frontières, démanteler les multinationales qui échappent à toutes les mesures fiscales et contribuent à appauvrir les nations. Le durcissement de nos sociétés vient de ces entreprises qui menacent des acquis en santé et en éducation. Les marchands veulent un système d’éducation amputé de toutes réflexions. En évacuant la littérature, la philosophie, nous formons des intolérants.

 

F.M. – Quelle serait la place de la littérature québécoise dans le circuit mondial ? Qu’en est-il de sa place dans la littérature canadienne ?

 

Y.P. : – Mon blogue est fréquenté par des lecteurs qui proviennent des États-Unis, de Roumanie, de Russie, d’Asie, de Turquie, de France et d’Allemagne. Ils ne sont pas des millions, mais ces lecteurs existent. Pourquoi ? Peut-être parce que nous sommes à la croisée d’une culture française et d’une approche américaines ouverte sur le monde. Malheureusement, je ne pense pas que les gouvernements en soient conscients. Il y a deux pays dans le Canada. Les Canadiens de langue anglaise se cherchent une culture et le Québec est une culture qui se cherche un pays. Une culture mercantile qui s’impose comme la seule voie. Une forme d’inculture qui reprend les mêmes recettes à Hollywood et qui s’impose partout.

Les contacts entre le Québec et le Canada sont circonstanciels et éphémères. Comment encore une fois avoir une culture rayonnante, forte et attrayante quand les assises politiques ne sont pas là ? Curieusement, le théâtre québécois est joué dans le monde. Il doit y avoir des barrières en France qui empêchent la diffusion de notre littérature dans ce pays. Il faudrait en faire autant avec les romans, les nouvelles et les récits. Je ne réponds peut-être pas à la question. Que faire devant un pays qui se nie et l’utopie du Canada qui n’arrive pas à se démarquer des États-Unis ?

 

F.M. : – Vous écrivez régulièrement sur les nouvelles parutions et vous devriez nécessairement avoir des coups de cœur? Quels seraient les nouveaux auteurs à suivre ?

 

Y.P. : – Hervé Bouchard est arrivé en littérature avec un langage et un univers particulier. Il a surtout un regard sur la société assez unique. C’est un écrivain à suivre et qui va étonner. Éric Dupont et sa Fiancée américaine, un livre magistral.  Stéfanie Meunier est fort intéressante. Elena Botchorichvili que j’aime beaucoup avec ses petits romans comme des pierres précieuses. Pascale Bourassa une jeune écrivaine étonnante, un peu marginale.

 

F.M. : – Passons à présent à une note plus personnelle. De quelle manière remplissez-vous vos journées? Quel est votre horaire de travail ? Quels sont vos grands plaisirs, sinon les petits péchés?

 

Y.P. : Je travaille tôt le matin et en matinée. Après, je m’occupe à bricoler ou rêver dans la nature. Je passe presque toutes mes soirées à lire. Quatre à cinq heures d’écriture et autant de lecture. Il me reste du temps pour ma vie de couple, les amis et déguster un bon vin.

 

F.M. : Vous vivez avec une écrivaine, Danielle Dubé, qui elle aussi joue un rôle important dans l’évolution de la littérature québécoise. Elle fait partie de la génération qui a contribué à l’ascension des femmes sur la scène littéraire. Est-il facile de vivre avec un autre écrivain ? Lisez-vous ses manuscrits avant d’être publiés, et vice-versa?

 

Y.P. : – Nous sommes des complices. Je n’ai jamais trouvé cela difficile de partager ma vie d’écrivain avec elle. C’est plutôt une chance. Elle a changé ma vie et m’a fait connaître le féminisme et la littérature des femmes. Nous lisons nos manuscrits et nous sommes plutôt sévères. Elle m’aide à être un meilleur écrivain et je crois que je l’aide aussi. Un manuscrit doit être discuté, bousculé pour aller où il doit aller. Cela ne peut se faire que par les discussions et les lectures critiques.

 

F.M. : – Quels sont les auteurs qui vous ont marqué?

 

Y.P. : – Beaucoup d’écrivains ont une place importante dans ma vie. Il y a Dostoïevski, Tolstoï, Gogol, Gunther Grass, Gabriel Garcia Marquez, William Faulkner, Marie-Claire Blais, Victor-Lévy Beaulieu, Robert Lalonde, Francine Noël, Nicole Houde, Suzanne Jacob, Gaétan Soucy, Roch Carrier, Jacques Poulin, John Steinbeck, Jean Giono, Germaine Guèvremont, Knut Hamsun et bien d’autres.

 

F.M. : – En 2014 vous avez publié le roman Le voyage d’Ulysse véritable épopée avec des personnages fascinants qui prennent  les couleurs des grands héros de légende qui s’incarnent dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Pour cette magnifique entreprise, vous avez été récompensé avec le Prix de l’Académie des lettres du Québec.  Quel est le point de départ de ce livre?  De quelle manière réconciliez-vous légende et réalité, passé et présent, local et universel?

 

Y.P. : – Mon enfance a été marquée par les contes et les histoires. Très tôt, avant de savoir lire et écrire, j’ai été fasciné par le conte. C’est cette fascination qui m’a poussé vers les livres. Avec les études universitaires, j’ai oublié ces origines. Pourtant, le conte est demeuré et j’ai décidé, après bien des hésitations, de présenter des contes devant public. Et ça marchait bien. Vous avez là les pôles de mon roman Le voyage d’Ulysse. L’oralité et la littérature, le réel et l’inventé, le possible et l’imaginaire. Je voulais une histoire qui me permettrait de faire appel au lecteur boulimique que je suis, au conteur, au curieux d’histoire et à l’inventif. J’ai choisi L’odyssée d’Homère parce qu’on dit que c’est le fondement de l’imaginaire occidental. Il fallait pour établir mon « odyssée » remonter le temps. L’histoire de mon pays est récente. Mon grand-père a été le fondateur de mon village. On ne fait pas une épopée avec si peu de temps. En rêvant une épopée, je me suis vite rendu compte qu’il fallait tenir compte de la présence indienne. Ils sont là depuis des millénaires, ont parcouru ce pays pour le nommer et le connaître. Ils possèdent des contes et des légendes. Alors Pénélope devient une Innue. Manouane est porteuse de ce passé et Ulysse est le petit-fils d’une grand-mère innue. Il le fallait pour échapper au carcan de l’histoire blanche récente. Et contrairement au Ulysse d’Homère, le mien va voir le monde, cherche un sens à la vie. Il se heurtera à la vie, la mort, l’amour, le passé et la liberté.

Il restait le lecteur. Je lis à peu près tout ce que publient les écrivains du Lac-Saint-Jean. Je voulais intégrer leurs œuvres dans mon récit. C’est comme ça que j’ai utilisé les romans d’Alain Gagnon, des pièces de théâtre de Michel Marc Bouchard. Il y a aussi Gérard Bouchard, Louis Hémon, Guy Lalancette, Jacques Girard et Samuel Beckett. J’ai commencé par insérer des extraits de leurs œuvres dans ma narration. Ça ne marchait pas. Je me suis rendu compte après bien des hésitations que je devais réécrire les fragments de ces écrivains pour en faire ma matière. J’ai refait des passages de Gérard Bouchard, Michel Marc Bouchard et Louis Hémon. Pas parce que l’écriture de ces écrivains me heurte, mais parce qu’il fallait que ça devienne mon texte. J’aime et respecte énormément ces écrivains.

Il me restait à trafiquer des mythes et à en inventer. J’ai fouillé les contes innus, les légendes de Tshakapesh. Je me suis aussi servi d’un livre de Bertrand Bergeron, un spécialiste du conte qui a dressé une carte des principales légendes de la région du Lac-Saint-Jean. Ainsi la maison hantée de Saint-Prime m’a permis de plonger dans l’univers d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Il y a aussi des dialogues inspirés de Beckett. En fait, toutes les formes littéraires sont présentes dans ce roman. Poésie, épopée, théâtre, mythes, contes, légendes, récits historiques. Même des haïkus.

 

F.M. : – La lecture de ce livre révèle une culture encyclopédique, d’innombrables références livresques ainsi une fascination pour les mythes. Quelle est la place de la culture amérindienne dans ce récit ? Quelle est sa place dans la culture québécoise dans son ensemble ? Votre livre est-il un travail de restitution de cette culture orale qui risque d’être anéantie par la culture médiatique, peu patiente et peu profonde?

 

Y.P. : – Je ne voulais pas écrire un livre qui soit le reflet daté d’une époque comme je l’ai fait dans La mort d’Alexandre ou Les oiseaux de glace. Je voulais échapper au temps comme il est possible de le faire dans les contes. Échapper aussi au carcan du réel ou du réalisme dont nous sommes si friands. Je devais emprunter la facture du conte ou de la légende pour y parvenir. Le temps n’existe pas dans un conte. Il était une fois… Ce peut être n’importe où et n’importe quand. On se déplace à la vitesse de la pensée. Mon roman prend la forme d’une épopée qui entraîne tout sur son passage. Certains faits de l’histoire survivent. Le Grand Feu qui a ravagé la région en 1870. La construction des barrages en 1926 qui a transformé la géographie et les travaux des Jeannois. Il y a aussi des personnages historiques. Alexis le Trotteur, Louis l’Aveugle, un conteur fabuleux. Certains lieux aussi donnent naissance à des mythes. La caverne du Trou de la fée du village de Desbiens par exemple. Elle devient la caverne de Calypso où Ulysse doit choisir entre l’immortalité et la mémoire. J’ai utilisé aussi certains faits historiques. Voilà ! J’ai grappillé un peu partout pour constituer la trame de mon histoire. Le plus difficile a été de faire accepter au lecteur qu’il plongeait dans un monde totalement irrationnel. À vrai dire, je pense que je me suis raconté une belle histoire. Pour ce qui est de la culture indienne, elle commence à être plus présente. Des poètes, des musiciens s’imposent et nous disent cet autre pays qui est aussi le nôtre. Je suis très sensible à cela. Ils ont marqué nos façons de faire, certainement le nomadisme des Québécois qui déménagent souvent, notre passion pour la campagne et la vie dans les chalets. Une certaine pensée qui reste à définir. Il est temps que l’on s’intéresse à eux, qu’on les écoute et qu’ils nous inventent un Ancien Testament, celui d’avant les Blancs.

 

F.M. : – Yvon Paré, je vous remercie pour le temps accordé.

 

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Yvon PARE

BIO

 

Né(e) : le 27 février 1946 à La Doré, Quebec.

Yvon Paré obtient un baccalauréat de l’Université de Montréal en 1966. En 1972, il devient animateur concepteur et réalisateur à la Télévision communautaire de La Doré. Il est correspondant du journal Le Quotidien au lac-Saint-Jean en 1973, journaliste dans le secteur culturel à l’hebdomadaire Progrès-Dimanche, directeur de la section Arts et Spectacles au journal Le Quotidien en 1975, et adjoint au chef de pupitre pour le même journal en 1981…. Il fonde les Éditions Sagamie Québec en 1985 et devient membre du conseil d’administration du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean. En 1990, il siège au Conseil de presse du Québec comme représentant des régions et de la fédération nationale des communications, tout en implantant à Jonquière le Gala du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean. En 1993, il devient président de la Corporation du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean et chroniqueur de littérature québécoise à la station CHOC-MF. De 1993 à 1998 il participe à des conférences, des émissions radiophoniques et télévisuelles, et fait des récitals de poésie. En 1998, il est chroniqueur de littérature québécoise à CBJ, la station de Radio-Canada à Chicoutimi. Il a aussi collaboré aux revues Focus, Trafic, Québec français, Lettres québécoises et Le Collectionneur.

Yvon Paré a reçu le Prix de la Bibliothèque centrale de prêt du Saguenay-Lac-Saint-Jean pour son roman Le violoneux en 1979 et pour Les Oiseaux de glace en 1987.

 

 

 

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INTERVIEW REALISEE PAR FELICIA MIHALI

 

Felicia Mihali

 

 

NOTE BIOBIBLIO :

 

Journaliste, romancière, et professeur, Felicia Mihali vit présentement à Montréal. Après des études en français, chinois et néerlandais, elle s’est spécialisée en littérature postcoloniale à l’Université de Montréal, où elle a également étudié l’histoire de l’art et la littérature anglaise. Son premier roman, Le pays du fromage, a été publié en 2002 chez XYZ Éditeur, suivi par Luc, le Chinois et moi en 2004, et La reine et le soldat, en 2005, Sweet sweet China en 2007, Dina en 2008, Confession pour un ordinateur, en 2009 et L’enlèvement de Sabina, en 2011. Depuis 2012, elle écrit aussi également en anglais. Son premier livre, The Darling of Kandahar a été sélectionné par la célèbre émission Canada Reads dans le top des dix meilleurs livres québécois. En 2104, elle publie son deuxième roman an anglais, A Second Chance.

 

http://www.feliciamihali.com/www/home.html

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