Yves di Manno

 

(France)

Il est né dans le Rhône en 1954. Il vit et travaille à Paris.

Depuis les années 70, il a collaboré à de nombreuses revues, traduit plusieurs poètes américains (William Carlos Williams, Ezra Pound, George Oppen, Jerome Rothenberg…) et publié une quinzaine d’ouvrages, essentiellement de poésie, parmi lesquels Les Célébrations (Bedou, 1980), Champs (Flammarion, 1984-1987), Kambuja (Flammarion, 1992) Partitions (Flammarion, 1995) et Un Pré (Flammarion, à paraître à l’automne 2003).

Ses récits complets ont été réunis en 1997 sous le titre de Disparaître, chez Didier Devillez, éditeur à Bruxelles. Il est également l’auteur de digressions critiques concernant la poésie du XXe siècle : La Tribu perdue (Java, 1995), « endquote » (Flammarion, 1999) ainsi que de deux ouvrages romanesques : La Montagne rituelle (Flammarion, 1998) et Domicile (Denoël, 2002).

Traducteur (sous divers pseudonymes) de littérature populaire, maître d’œuvre de la nouvelle édition des Cantos d’Ezra Pound parue en 2002, il dirige par ailleurs la collection Poésie/Flammarion, où il a accueilli une soixantaine de titres depuis 1994.

Ses textes ont été traduits dans diverses revues et anthologies étrangères. Un choix de ses poèmes a été publié en 2000 à Buenos-Aires.

 

Rodica Draghincescu : Un petit dicton pour saluer le poète Yves di Manno. « Les raisonneurs, qui ont toujours froid, ont souvent raison, mais ceux dont les mots nous touchent ont toujours chaud. » Le poète a des révélations fulgurantes, il est presque toujours en flammes, ce n’est pas un être froid. Est-il en contact plus direct avec les choses que les raisonneurs ?

 

Yves di Manno : Avec les choses, je ne sais pas. Mais avec le langage, indéniablement. Disons que le travail poétique suppose, exige même s’il veut aboutir à ce que vous appelez des « révélations » (je préfère les qualifier pour ma part de visions matérielles) ce travail, donc, exige une traversée du langage, dans ses strates diverses — jusqu’à l’oubli, pourrait-on dire — qui va évidemment à l’encontre de l’usage courant qu’en font les « raisonneurs ». Lesquels utilisent la langue pour formuler, voire imposer un sens acquis d’avance, tandis que le poète cherche à s’y abolir pour entendre autre chose, pour voir différemment.

 

R. D. : Nous vivons dans un monde où règnent la violence, la solitude, le mystère d’un bonheur ou d’une douleur devant lesquels nous sommes impuissants. Que peut encore signifier la poésie dans ce monde immonde ? Une autre pensée ? Une autre perception ?

 

Y. d. M. : Une autre manière de percevoir, un autre mode de pensée… Depuis le grand chambardement moderne, au début du XXe siècle, la poésie travaille, écrit, lutte contre — l’ordre social et policé du monde, que représentent notamment, d’un bout à l’autre du spectre, les lois de l’économie et les règles de la grammaire. Même s’il s’agit moins de remédier à la détresse humaine (l’amour, la solitude, la douleur sont perpétuels) que d’œuvrer à des renversements, des ouvertures, de creuser des sillons et des failles, d’entrevoir d’autres versants, de retrouver fugacement la mémoire abolie du monde tel qu’il est — et que nous ne le voyons pas, la plupart du temps. Il est donc avant tout question, dans cette affaire, d’élargir notre perception des choses et de participer à la critique, à la redéfinition du présent — dans le prisme d’un langage constamment réinventé.

 

R. D. : Les images mentales jouent un rôle important dans la mise en marche du moteur poétique, de la pensée « émotive ». Elles symbolisent l’intelligence créatrice en action. Qu’est-ce qui provoque (ou active) votre création, qu’est-ce qui nourrit vos images mentales ?

 

Y. d. M. : Le langage lui-même, essentiellement. Ou plus exactement, le passage que l’on accomplit à travers lui, lorsqu’on travaille sa matière insaisissable — dans son jour et dans sa nuit. Cela pourrait laisser croire au caractère illusoire des images qui surgissent alors, puisqu’elles sont souvent aussi limpides qu’indéchiffrables. Mais je crois au contraire à leur réalité objective — comme si l’écriture soulevait alors le voile de la cécité commune et nous laissait entrevoir les paysages abolis, l’ombre aveuglante ou aveuglée du réel. Pour dissiper les malentendus que pourraient susciter certains de ces termes, disons que ce sont des images fondatrices, archaïques ou mythiques, qu’il s’agit de recueillir — et que l’écriture seule parvient à les exhumer de leur longue nuit. Cela posé, chacun travaille bien sûr à partir de ses origines, de sa biographie, de sa langue propres. Ou en dépit d’elles, le plus souvent…

 

R. D. : Dans Disparaître, vous écrivez : « Je ne sais pas, je ne saurai sans doute jamais qui écrivit ces pages — tout comme j’ignore qui, au fond de moi, les lut jadis. Je veux dire qu’elles ne nous appartiennent pas, à leur auteur ni à moi, parce qu’elles sont à tous, c’est-à-dire à personne. » Peu nombreux sont les élus destinés à partager avec les poètes le trésor caché du langage. Il faut pour le déchiffrer un lieu de l’âme et une formule de l’esprit. Yves di Manno, quels ont été votre premier contact, votre premier lieu, votre première formule d’accès au mystère de la poésie ?

 

Y. d. M. : Il m’est presque impossible de répondre à votre question, à supposer que je l’entende correctement, puisque cela reviendrait à faire, en quelque sorte, mon « autobiographie de lecture », depuis la nuit des temps… Il n’y a évidemment pas eu un seul point de départ (ni d’arrivée, d’ailleurs). Tant de choses ont compté, ont joué un rôle décisif (et pas uniquement sur les rayons des bibliothèques !) au fil de ce trajet qui fut toujours plus sinueux que droit, plus riche en détours et en voies de traverse qu’en allées bien tracées, « à la française »… Quelques noms, tout de même : dans mon adolescence, Rimbaud, Breton, Apollinaire ont été des figures décisives, quasi-tutélaires. Mais aussi Bob Dylan, mon seul « héros moderne »… Et puis, un peu plus tard, quelques poètes étrangers m’ont ouvert des voies majeures : Pound, Borges, Pessoa, Kafka, Pavese, pour m’en tenir à ceux qui ont joué pour moi un rôle fondateur. Rien de bien original au fond, comme vous pouvez le constater, sinon peut-être dans la tension que provoquaient entre elles ces œuvres ou ces énergies diverses…

 

R. D. : Vous défendez la polyphonie des formes, la dépersonnalisation dans l’écriture, le retrait de l’auteur, l’abstraction du sujet. Quant au lyrisme, vous le définissez comme la voix du monde, plutôt que celle d’un individu isolé. Mais les poèmes ne sont-ils pas les métaphores de ses métamorphoses, dans la biographie d’un poète ?

 

Y. d. M. : Les œuvres que je viens de citer répondent en partie à votre question, puisque ayant toutes cherché à repenser — ou à dépasser — cette conception individualiste de la littérature : je vous renvoie notamment aux diatribes toujours aussi mal comprises de Rimbaud, dans ses lettres de 1871, et à sa quête d’une poésie objective, excédant l’expression d’un seul. Mais la question est importante et il faut s’y arrêter un instant. A mes yeux, cette définition du lyrisme comme étant la voix du monde dans le chant n’est pas incompatible avec le principe de dépersonnalisation, d’oubli de soi dans l’écriture qui me tient tant à cœur : elle en est même, si je puis dire, l’axe majeur, le moteur essentiel. C’est parce que l’auteur s’efface, se met en retrait — de son temps et de lui-même — que quelque chose du monde, comme un coup de plume ou d’aile, pourra traverser son texte dans la langue où il l’inscrit, sur une page inconcrète. Non pas en son absence ni « sans lui », mais dans l’exact élan de son effacement. Né de cette ouverture — ou dans cette embrasure — le poème dépasse largement les « circonstances » de sa composition et parle donc bien au-delà de celui qui le transcrit.

Cela n’est pas contradictoire avec le fait que l’œuvre prise dans son ensemble constituerait la métaphore (ou la métamorphose) de la vie du poète, pour reprendre votre formulation — mais sur un plan plus « métaphorique » justement, puisque situé dans un autre registre d’existence, un autre ordre d’identité : pas plus qu’on imaginerait aujourd’hui une poésie « réaliste », il ne me paraît souhaitable de s’en remettre aux vertus supposées de l’individualisme, dont on voit bien les ravages qu’il continue de faire — dans la littérature et ailleurs.

 

R.D. : Est-ce pour cela, selon vous, que les écrivains ne doivent pas raconter leur vie par écrit ?

 

Y. d. M. : Pour les raisons que je viens de vous résumer, il est clair à mes yeux que le travail du poète ne consiste pas plus aujourd’hui qu’hier à raconter sa vie : qu’il s’agit au contraire d’excéder celle-ci — si ce n’est, fugacement, de l’abolir, pour atteindre à des territoires moins limités, ou moins anecdotiques…

 

R. D. : En quoi consisterait selon vous l’authenticité d’un poète contemporain ?

 

Y. d. M. : Dans le fait de suivre une voie qui lui soit propre, et de trouver sa voix indépendamment des modes et des théories du moment. Même si cela implique un isolement, ou un anachronisme. Et bien des malentendus… Tout écrivain digne de ce nom doit inventer ce que j’appelle sa « langue privée » au sein de la langue commune : c’est à cela, en premier lieu, qu’on reconnaît son authenticité.

 

R. D. : Que pensez-vous du lyrisme actuel ?

 

Y. d. M. : Si votre question se réfère au contexte français, cela nécessite quelques précisions. On a assisté en France, depuis une vingtaine d’années, à l’émergence d’une tendance que certains ont qualifiée de « néo-lyrique » et qui se caractérise par un retour marqué à des formes traditionnelles ainsi qu’à des thématiques un peu vieillottes, pour ne pas dire périmées. Cela s’est d’ailleurs accompagné d’un discours souvent revanchard, sinon franchement réactionnaire, dénigrant la pensée, voire l’intelligence et dénonçant les prétendus excès de la réflexion poétique moderne, dans son ensemble. Avec ce « lyrisme » là (en tout point opposé à celui que j’ai tenté de définir plus haut) je n’ai évidemment rien en commun. Je crois au contraire que les meilleurs artisans de la période récente, en France, sont ceux qui ont fait évoluer la posture lyrique traditionnelle — universelle, intemporelle — en s’appuyant sur les importantes avancées formelles (notamment prosodiques) des générations antérieures et en allant explorer d’autres « modèles » étrangers, ouvrant ainsi des voies insoupçonnées, et toujours praticables, au poème français. C’est dans cette optique (qui n’est pas un courant — à peine une mouvance, mais traversant l’ensemble de notre paysage) que je situerais mon propre travail.

 

R. D. : Dernièrement, on a employé le mot « moderne » pour mettre en évidence le succès, la mode, la consommation, la loi du marché ou la demande du « public ». En littérature, qu’est-ce qui définirait cette modernité ? Le talent ? L’habileté  ? La blessure ou le désarroi d’un auteur ? Qui fait la mode dans la littérature française contemporaine : l’éditeur, le journaliste, le critique ou l’auteur ?Et faut-il être « branché », si l’on veut être reconnu ?

 

Y. d. M. : Plusieurs questions s’enchaînent dans votre question, je vais essayer d’y répondre dans l’ordre… La littérature, à l’époque « moderne » justement (c’est-à-dire depuis la fin du XIXe siècle) s’est définie, pour l’essentiel, dans une forme d’opposition à l’encontre des valeurs sur lesquelles était fondée la société. Il est donc évident que des notions telles que le succès, la mode ou la « demande » d’un éventuel public — a fortiori dans le domaine poétique… — lui sont profondément étrangères. Antinomiques même, bien que la littérature à travers l’édition n’échappe pas tout à fait aux lois du marché. A contrario, cela n’implique pas que l’insuccès ou le désarroi d’un auteur suffisent à qualifier son travail ou à lui procurer la moindre valeur. L’échec et le triomphe sont ici renvoyés dos à dos — puisqu’il ne s’agit pas d’être « reconnu » mais au contraire de disparaître, fût-ce derrière un livre aggravé de son nom.

Quant à savoir qui fait la mode, en France… Pour tout vous dire, la poésie intéresse trop peu de gens dans ce pays pour que la question se pose vraiment. Et il vaut mieux qu’elle se maintienne dans ce décalage, plutôt que de courir après une gloire de pacotille ou que subir les charmes des sirènes du moment : pas plus qu’en 1948 (quand Breton le formulait ainsi, à propos du surréalisme) le terrain d’élection de la poésie ne saurait être la place publique

 

R. D. : Etes-vous sensible à l’ironie de la formule : « Il faut être absolument postmoderne » ?

 

Y. d. M. : Cela recoupe votre question précédente. Je n’ai rien contre l’ironie, bien au contraire, mais à condition qu’elle soit vraiment perturbatrice, et pas seulement « de bon ton ». Qu’elle ne s’accommode pas du jeu social, de l’échange mondain, mais répande son acide sur les lieux communs, les travers et les leurres du moment.

 

R. D. : Dans Partitions (qui regroupe votre production poétique des dix dernières années) on remarque que vous revenez de temps en temps à certaines racines lyriques (rimes, sonorité, musique etc.). Peut-on parler chez vous d’une continuité des thèmes, des sources, des symboles ? D’une boule de neige qui roulerait vers une forme de pensée plus impersonnelle, « collective » ?

 

Y. d. M. : Ce qui est certain, c’est que je n’ai jamais fait fi de la tradition, dans mon travail poétique — que j’ai même cherché à l’inscrire dans une trame historique (qui déborde le seul périmètre littéraire) sans renoncer pour autant à poursuivre le trajet « moderne » et les explorations entreprises par mes aînés immédiats. Cette tension n’était pas toujours aisée à maintenir — vous en avez, si vous voulez, l’exemple le plus insistant dans Partitions avec les 49 sonnets « dénaturés » qui composent (ou décomposent…) la section Orphéon. Plus que de continuité ou de racines lyriques, je revendiquerais, en ce qui me concerne, la permanence d’une vision — de sa recherche, non de sa « réussite », évidemment — où l’approche formelle permet à l’auteur de s’abstraire, pour accueillir les paysages et les pages qui lui sont interdits — ou qu’il ne comprend pas. Et qu’il tente de circonscrire pour accroître sa science, à l’aune d’autres « expériences » — l’idée étant de poursuivre ou de réinventer la voie de tous, c’est-à-dire de personne, c’est-à-dire de chacun : Orphée/on, justement. Avec et sans musique — boule de neige d’un siècle roulant vers son abîme, sa propre dispersion…

 

R. D. : Est-il indispensable que l’écrivain garde un lien avec les autres représentants de sa génération ?

 

Y. d. M. : Oui, bien sûr. Le lien, ce sont d’abord les lectures, le travail accompli non pas en commun, mais simultanément (par-delà les désaccords ou les ententes) avec l’ensemble de ses contemporains — même si l’on n’écrit jamais sous le seul regard du présent. Mais la confrontation, l’échange, les antagonismes même sont aussi nécessaires que les retombées initiales de l’héritage commun. J’ajouterai que mon expérience s’est trouvée enrichie sur ce plan, ces dernières années, dans le cadre de la collection dont je m’occupe chez Flammarion, grâce au dialogue « immédiat » que ce travail éditorial m’a permis d’engager avec quelques-uns des plus singuliers poètes de ce temps — et à la dimension humaine qu’impliquait cet échange, face à nos propositions d’encre, à nos constructions de papier.

 

R. D. : Le traducteur (entre autres d’Ezra Pound, William Carlos Williams, George Oppen, Jerome Rothenberg) et l’essayiste ont-ils des questions, des réponses et des points de vue communs avec le poète Yves di Manno ?

 

Y. d. M. : Bien entendu tout est lié, dans ce projet inauguré jadis à l’aveuglette, mais où les divers angles d’attaque sont venus tour à tour élargir, multiplier les perspectives, sur la voie du poème introuvable que l’écriture s’acharnait à dégager. Ainsi les traductions de certaines œuvres fondatrices de la modernité poétique américaine ont-elles été effectuées, au départ, pour réagir aux impasses devant lesquelles je me trouvais, confronté à la seule tradition française. Cette ouverture s’est d’ailleurs faite dans d’autres directions, c’est-à-dire en allant explorer d’assez près divers domaines « étrangers », dans l’espace ou le temps (la littérature hispano-américaine, les traditions écrites et orales de l’Asie du Sud-Est, le roman fantastique anglo-saxon…). Les essais sont venus par la suite, avec la nécessité de prolonger plus activement — donc, par écrit — cette étude et les réflexions parfois divergentes qu’elle m’inspirait. Ce fut presque une étape obligée, nécessaire en tout cas, même si elle eut pour premier résultat de suspendre mon écriture, de différer son surgissement — hors de ses premières terres d’élection — m’obligeant du même coup à reconsidérer dans son ensemble la fabrique matérielle du poème. J’ajouterai que le travail éditorial des dix dernières années va dans le même sens : c’est une autre façon d’excéder les limites de la poésie « personnelle » et d’écrire à travers la voix des autres — vers un poème adverse, et une œuvre sans nom.

 

R. D. : « Dis-moi ce que tu cherches, je te dirai qui tu es. » Essayons de renverser l’ordre des propositions de ce dicton. Yves di Manno, poète, traducteur, essayiste, éditeur, la littérature a toujours été pour vous un moyen de connaître le monde, de transformer le réel. Vous n’avez jamais « échoué », dites-vous, dans les théories littéraires. Et pour reprendre vos termes, comment la «  décomposition du monde » par la littérature vous semble-t-elle possible ?

 

Y. d. M. : C’est vrai qu’il s’agissait davantage, au départ, d’attiser l’incendie qui devait embraser la plaine que d’ajouter une œuvre, un nom aux dictionnaires… Vous savez comment les choses ont tourné, sur quels démentis et quelles déceptions ont débouché ces projets, historiquement parlant… L’idée demeure pourtant, malgré l’évolution de nos sociétés, d’une poésie qui participe à sa manière à la critique et à la transformation du réel. Il ne faut évidemment pas prendre cela à la lettre (je n’ai jamais été partisan de la poésie « engagée », au sens trivial du terme) : disons qu’il s’agit d’un travail de nuit, contrariant le jour actuel et se risquant comme je vous le disais tout à l’heure à élargir notre perception du monde. La modestie reste toutefois de mise : il vaut mieux parler en effet dans cette optique d’une visée « idéale », d’une exigence à maintenir face aux renoncements ou aux reculs du siècle, que d’une marche triomphante, vers je ne sais quels avenirs irradiés… N’empêche, la poésie continue selon moi de participer à la perpétuelle invention du réel : et sans elle on peut craindre (on le déplore constamment) qu’il y ait de jour en jour moins d’humanité devant nous.

 

R. D. : En tant qu’éditeur de poésie, êtes-vous satisfait de ce qui se publie actuellement en France, à Paris ou ailleurs ?  Et sur ce plan, ne vous en déplaise, n’estimez-vous pas qu’il y a une sorte de conflit entre la capitale française et le reste du pays ?

 

Y. d. M. : Sur ce dernier point, étant moi-même d’origine provinciale, je puis vous assurer que les choses ont beaucoup changé en France, ces trente dernières années. On ne peut plus dire comme avant : « Paris et le désert français ». Les grandes villes de province et les instances régionales prennent une part beaucoup plus active à la vie culturelle du pays. Cela s’est également traduit dans le domaine littéraire : de nombreux éditeurs accomplissent en province un travail remarquable, de même que certains lieux (maisons de la poésie, centres culturels) qui n’ont rien à envier à leurs équivalents parisiens et attirent un public au moins aussi nombreux. Bien sûr, cela n’a pas renversé la vapeur de fond en comble et la plupart des « grands » éditeurs (c’est-à-dire les plus commerciaux) restent basés à Paris. Mais à deux ou trois exceptions près (Flammarion, Gallimard, P.O.L) ils ne publient jamais de poésie… Dans ce domaine, l’essentiel de la production est assurée par des entreprises de taille plus modeste, plus spécialisées aussi, ainsi que par de nombreuses revues, dont certaines (et non des moindres) sont établies en province. Ce qui est un progrès notable, par rapport à autrefois.

 

R. D. : Pour conclure, j’aimerais savoir si le secteur de poésie que vous dirigez chez Flammarion a découvert dans la période actuelle d’authentiques magiciens des mots, parmi les poètes européens ?

 

Y. d. M. : La collection dont je m’occupe ne publie malheureusement que des auteurs français contemporains. J’avais souhaité, à l’origine, y inclure périodiquement quelques « classiques modernes » étrangers (nous avons ainsi publié en 1996 l’œuvre poétique quasi-complète de Vélimir Khlebnikov) mais il a fallu y renoncer. Et les priorités étaient telles, dans le seul domaine français, que j’ai préféré y consacrer l’essentiel de mes efforts. Cela n’empêche pas que je reste attentif, en tant que lecteur, aux poètes européens qui sont de plus en plus largement traduits en France, notamment dans le circuit des revues. Quant aux « magiciens des mots », pour reprendre votre jolie formule, j’espère que ma collection en offre suffisamment d’exemples, dans la période récente, pour qu’il soit inutile — une fois n’est pas coutume — de désespérer exagérément de notre temps. Après tout, écrire, traduire, éditer, c’est aussi cela : lutter contre l’inertie et retrouver la lumière fondatrice, dans la nuit contrariée du présent.

 

 

 

 

Bibliographie :
Poésie :
Les Célébrations, Bedou, 1980.
Champs, Flammarion (collection Textes), 1984.
Le Méridien, Éditions Unes, 1987.
Champs II, Flammarion, 1987.
Kambuja, stèles de l’empire khmer, Flammarion, 1992.
Partitions, champs dévastés, Flammarion, 1995.
Endquote, Flammarion, 1999
Un pré chemin vert, Flammarion, 2003

Prose :
Qui a tué Henry Moore ?, Terra Incognita, 1977.
L’Intérieur, l’Extérieur, Atelier de l’Agneau, 1978.
Trois n, Bedou & Maure, 1982.
Solstice d’été, Éditions Unes, 1989.
La Tribu perdue (Pound vs. Mallarmé), Java, 1995.
La Montagne rituelle Flammarion, 1998.
Disparaître, Didier devillez, 1997.
Domicile, Denoël, 2001.
4 Poèmes d’un livre des recels, Les Cahiers de la Seine, 2003
Discipline, Héloïse d’Ormesson, 2005

Éditions limitées :
L’Exode, avec François Lagarde, Gris Banal, 1981.
L’Établi, avec Jean-Marc Scanreigh (sous presse).

Traductions :
• William Carlos Williams, Paterson, Flammarion, 1981.
• Ezra Pound, Les Cantos (en collaboration), Flammarion, 1986.
• Ezra Pound, La Kulture en abrégé, La Différence, 1992.
• George Oppen, D’être en multitude, Éditions Unes, 1985.
• George Oppen, Primitif, Éditions Unes, 1987.
• George Oppen, Itinéraire, Éditions Unes, 1990.
Des “Objectivistes” (en collaboration), Java, 1990.
• Jerome Rothenberg, Techniciens du sacré, José Corti, 2008.

 

 

 

 

 

 

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 Reporter : Rodica Draghincescu

www.draghincescu.com

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