Yannick Torlini

 

 

 

(France)

 

 

 

 

sans doute encore un matin sans doute figurer
dans un matin inerte figurer sans doute encore
figurer et figurer ne plus bouger attendre un matin
que la gorge sans doute figurer et le corps
et la voix sans doute encore assise à
la table des jours indigestes figurer un matin
sans doute encore alors que dehors alors que
les voitures dehors passent dans une rue autre dans
un corps autre dans un espace toujours
autre rappellent la distance qu’il y a
entre quatre murs un matin un corps sans doute
figurer le mur figurer être le dos
au mur sans doute un matin encore crever
entre quatre murs la distance qu’il y a

 

 

 

tu t’es arrêtée un jour entre quatre murs tu
t’es arrêtée un jour comme tu t’es atterrée
dans un espace divis à ta table perdue et vide
cloisons hermétiques tu t’es arrêtée un jour sans
doute encore un matin dans ta parole vivisection
sans doute encore un matin il t’a fallu trouver une
respiration la tienne dans l’espace concédé
incomplet il t’a fallu respirer encore entre quatre
murs un matin respirer et vivre et poursuivre la
division des jours un matin atterrée il t’a fallu
vivre encore et continuer et exister et respirer
atterrée quatre murs ta vivisection quotidienne
un matin peut-être encore il t’a fallu sans doute
un matin peut-être encore sans doute il t’a fallu

 

 

 

un matin encore ta présence se perdait dans
le rétrécissement de cet intérieur qui un matin
encore ta présence se perdait ta présence
était l’espace concédé aux jours jamais se
perdait ta présence un matin encore entre
quatre murs ton corps et ses frémissements ton
corps et sa respiration espace concédé je frôlais
ton corps espace de chaque matin espace ma
langue sur ta langue ma parole sur ta parole
au fond des jours élastiques ton corps espace à
respirer ton corps frôlait ces matins sans aucune
consistance ton corps frôlait construisait l’attente

 

 

 

un matin encore ta bouche parachevait la
construction de ton corps un matin chaque parcelle
de peau concédée offerte à l’espace concédé quatre
murs ta bouche parachevait chaque matin
quatre murs je te voyais t’asseoir au milieu de
toi-même quatre murs atterrée et atterrée et
attendant un changement qui un matin encore ne
viendrait plus un matin encore atterrée tu t’es
assise au milieu de ton quotidien et sa syntaxe
quatre murs cherchant ta respiration dans l’
étouffement généralisé de ta pièce et tes fenêtres
sans poumons et ta lumière asphyxiée un matin je
te voyais t’asseoir et attendre t’asseoir et attendre t’
asseoir et attendre que chaque matin ta bouche
parachève la construction de ton corps concédé
chaque matin une possibilité dans toute sa fuite

 

 

 

et chaque matin glisser un peu plus vers l’
immobilisme et le silence et glisser un peu plus
vers l’absence dehors l’absence et l’envahissement
de l’espace quatre murs chaque matin s’asseoir
dans son rien et attendre et attendre et attendre la
fin du monde comme une porte que l’on
claque dans son rien comme une porte que l’
on referme sur la possibilité d’une autre
pièce chaque matin chaque putain de matin s’
asseoir dans son rien quatre murs et attendre une
respiration et attendre une porte et attendre un
corps et attendre un changement qui ne viendra
pas chaque matin glisser un peu plus vers chaque
putain de matin glisser toujours un peu plus vers

 

 

 

 

Un matin

 

 

 

 

chaque matin ce peu d’espace dans le
nous parlons chaque matin ce peu d’espace
à habiter à respirer quatre murs à attendre
et s’asseoir dans les possibles qui ne viennent
pas chaque matin parler ce qui ne veut pas
la pièce espace quatre murs attendre que ça
vive chaque matin attendre et se déployer dans
ce qui est concédé pas matin pas matin
pas parler chaque matin quatre murs dans
bouche dans poumon dans pas parler pas matin

 

 

 

je te voyais chaque matin dévorer sans dents le
corps du mot & de la langue & du quotidien je
te voyais chaque matin identique assise entre les
quatre murs de ta vie à mastiquer ruminer ton
déploiement dans l’espace & le siècle sans dents
broyer (ou tenter de) la langue étouffante je te
voyais attendre assise à ta table quatre murs
assise dans ta cuisine quatre murs assise dans une
posture laissant présager le désespoir qui vient je te
voyais assise attendre un changement la possibilité
de vivre encore je te voyais assise à en crever

 

 

 

et sans savoir comment ni d’où cela était
venu je te voyais et tu attendais et tu patientais oui
pour finalement oui désespérer sans savoir
comment ton existence bâclée le jeu de dominos
de la perte des repères je te voyais assise dans un
siècle et une langue que tu ne parvenais plus à
suivre à poursuivre à comprendre je te voyais
chaque matin t’asseoir et attendre qu’une vague
t’emporte je te voyais sans vie persister oui
persister à vivre quatre murs un quotidien une
attente chaque matin sans dents je te voyais sourire

 

 

 

ton corps assis immobile devenait le centre et
la circonférence de la pièce nulle part ton
corps sans dents sans bouche sans appétit le centre
la circonférence des jours sans lendemains des
jours qui n’ont plus d’avenir tu t’asseyais pour
attendre tu t’asseyais sans avenir tendue tout
entière vers le frémissement de l’espace découpe
de ta présence tu t’asseyais la tête entre les mains
dans les jours qui n’ont plus d’avenir quatre murs
immobile tu t’efforçais d’essaimer au fond de
ta vie ta voix lourd monolithe de silences lourd
monolithe tu t’enfonçais un peu plus au fond
de toi-même un peu plus en espérant que plus rien

 

 

 

 

 

 

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Né en 1988 à Nancy, poète et explorateur de la malangue, Yannick Torlini est le fondateur du collectif Tapages (http://tapages.over-blog.fr/), qui s’attache à mettre en avant les liens entre corps, voix, et langue, dans un activisme du poème au quotidien.

 

Il a publié en 2012, aux éditions l’Harmattan, une étude sur Ghérasim Luca : Ghérasim Luca, le poète de la voix : ontologie et érotisme.

 

Il participe à de nombreuses revues, dont Doc(k)s, Ouste, N4728, Contre-allées, Art matin, Boxon, Dissonances…

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