Yann Porte

 

L’abîme du monde et de l’être

 

(pensées philosophiques)

 

Celui qui vit sa vie en rêveur ne vit presque jamais un rêve, médusé par l’effroi d’une si nécessaire fascination pour l’indistinct.

Il fait du détour de ses rêveries diurnes ce refus idéal de l’instant qui diffère. Il dit non à la vie dans l’espoir insensé de la contraindre à se faire autre.

Il dit non à la vie pour se substituer tout entier à elle. La nécessité partout travestie fait de nous des rivaux dérisoires de l’infini. Tu ne prends jamais trop tôt sa défense.

Celui qui rêve éveillé en détournant d’un réel jugé médiocre accède, chemin faisant à une connaissance par l’expérience de toutes les phénomènes minuscules inaccessibles à ceux qui se l’interdisent en attendant les atteintes du sommeil pour rompre avec le sérieux de la pesanteur pour se livrer à la grâce du rêve endormi et aléatoire.

La maîtrise du sentiment onirique ne se fait que dans l’acceptation de l’abandon qu’il génère. Celui qui se voue à ce cheminement intérieur saisit des échappées d’éternité comme autant d’accès intermittents à l’universel qui fulgure vers l’infini.

A trop frissonner de cette transaction avec l’absolu, seule réchauffe la flamme de ceux qui nous précèdent dans la mort. Et à son réveil, il sait désormais qu’il n’a pas été un instant suspendu en apesanteur au bord du gouffre mais qu’il est tout entier cet abîme qu’il a mis en lui.

Ce processus n’est pas celui d’une mutation mais d’une révélation. Au fondement même de notre condition, rendue pleinement humaine par sa fugitivité, toujours maintenue dans l’imminence de sa menace…

Le grand secret que révèle en nous l’abîme du monde et de l’Etre dont nous sommes et que nous sommes nous maintient dans l’effroi et perpétue l’instant du mutisme, de la sidération et saisir les lambeaux de cette connaissance indistincte de l’ambivalence créatrice de soi et imperceptiblement du monde placée sous la dépendance d’une même entité faite du désir de bien et de la science des ruses du mal.

Sur la puissance du rêve où je me poursuis sans me connaître autrement que par mes gouffres, j’aspire à un défi sans pari.

L’idéal de cette vie désirée maltraite et dévalorise le réel au point de le rendre indésirable

Qu’est-ce que ce vertige évaporé du rêve en regard du précipice abrupte du réel ? Ce néant à l’égard de l’univers, ce multivers où s’égare le chaos, cette sculpture qui cherche en nous son sculpteur et son ciseau, créature sans démiurge qui fait de sa vie la matière de son art, absolu dérisoire et acosmique…

La douleur, racine du réel, à elle seule ne me grandit pas c’est ce que je décide d’en faire qui me transpose ou me rapetisse, qui m’avilit aussi toujours un peu et, par delà, m’aguerrit.

Les proliférations de notre être, douloureux reflets des prodigalités insaisissables de la pénurie initiale.

Il y a bien ce caractère de la réalité qui nécessite pour être bien vécu de se sentir invaincu. Avec un minimum de goût pour l’acceptation, blottie en son inéluctable, nul ne peut y surseoir.

Je suis chaque instant à la mort mais la puissance des chimères évaporées me transporte au-delà et en deçà de ces inaccessibles satisfecit.

Même la plus déraisonnables des exigences, tu sais la rendre si nécessaire, toi, la plus patiente, la plus maternelle et la moins inquiète des absences.

Le pire serait toujours possible mais jamais certain. C’est ce calcul insondable qui fonde tout défi, c’est la logique de toute transgression trop fière d’elle-même, maintenue en son mode mineur.

Chaque instant s’avorte en parcelle infime d’éternité, se voue à devenir ce qui n’aura plus aucun nom dans aucune langue.

Le rêve diurne tout entier maintenu en sa nocturne présence est écroulement du for intérieur enraciné en sa violence. Il est écoulement de l’intériorité expansive du plus tragique pressentiment.

Il est ce gant qui enrobe le sommeil où le silence du corps change sa nature inconditionnelle. Miroir irascible.

Même si toutes ne sont pas sacrifiées, c’est le propre de toute génération de se sentir perdue.

Le silence est ce vaste pays où peut se répandre ou se rétracter l’âme.

Tiens ton âme en sa force d’engendrement où la nuit opère.

La vérité est une couverture qui vous laisse les pieds si froids qu’elle a besoin de ce poison spéculaire du doute, nous envelopper de son halo, en sa chaleur.

Volupté et poison spéculaire, serpent qui se mord la queue

Les traits empoisonnés de sa haine il les a toujours tirés en sachant qu’ils se retourneraient contre lui.

Quand les détails finissent par prendre le dessus sur l’essentiel, c’est l’essentiel lui-même finit par changer de visage. Alors, l’écart, la Transgression et le détournement de la norme deviennent respiration spirite.

Lassés des exhortations incessantes et des exigences lancinantes de notre propre pensée en proie aux sollicitations morbides de l’obsession, tout nous est bon pour fuir celle qui, convertie aux mannes de la pulsion de mort saisit l’élan vital dans ses griffes, le fige en décor de carton pâte, paralyse le désir tendu vers l’absolu ou en fait le plus habile des tortionnaires.

Le pessimisme de la lucidité, celui qui assèche l’intelligence du cœur, vide de sa substance ta vitalité qui s’entrave. Guettes le déploiement de ta volonté et saisis-toi en sa lutte millénaire où s’aguerrissent nos ombres, sanctuaires d’univers en gésine.

Le mystique sauvage est un homme intemporel. Il appartient au passé et vit dans le présent sans vivre au présent mais il a déjà un pied dans cet avenir qui ne survient pas. Le refus du futur s’abolit en lui comme la nostalgie du passé et l’angoisse de l’à venir. Ce présent qui n’existe pas tant il est intense…
Récupération, réappropriation, adaptation, conversion…

Perpétuel témoin de soi-même et du monde, de l’histoire à travers sa vie, d’une subjectivité qui cherche à se saisir avec le plus d’objectivité possible mais sans pouvoir donner de garanties définitives, de l’entropie qui marque sur notre corps son emprise. Sous sa griffe et sa férule se modèle la pâte humaine qui se rend à la poussière.

Ah, toutes ces choses qui ne surviennent que si l’on n’y croit pas. Ces miracles négatifs dont l’appropriation ne restitue rien à personne.

Il est cette chose qu’on peut prendre à quelqu’un sans jamais se l’approprier.

Le moi, ton juge implacable lui-même soumis aux caprices impérieux d’un idéal tortionnaire. Inextinguible danaïde aux cyniques pythos.

Quand l’idéal devient ce désir d’absolu inextinguible ancré dans la chair, le moi est prêt à subir les affres du regard hypnotique et délétère de l’abîme aux mille visages.

Vivre sa vie intérieure en état de siège, en forteresse assiégée par le vide est la plus commune des modalités de l’erreur sacrée. Pour Subtiliser, il faut faire diversion.

Naître une seconde fois par la dislocation induite par des états psychiques inédits, la folie est un équilibre prodigieux et c’est son caractère rare, exceptionnel, marginal qui, excentré, placé hors normalité, la fonde et, cruellement, la nécessite.

L’âme parfois nous apparaît comme un sommet à gravir parfois comme un abîme où sombrer. Mais à chaque fois, l’espérance absurde mais profonde d’une main qui nous retiendrait en apesanteur ou nous attirerait vers le haut de sa chaleur et loin des fascinations mortifères qui nous détruisent par la haine du monde qui n’est que le détour de la destruction pitoyable de soi-même.

L’illusion est le pressentiment de ce qui est à travers ce qui n’est pas. On peut rendre l’illusion féconde en fournissant l’effort créateur de traverser l’obstacle, parfois insurmontable dans le monde spirituel, de ce qui n’est pas en entretenant la détermination d’aller vers ce qui est. Cela, même sans que ce soit facile, dépend de nous.

La stupeur est ce qui nous saisit lorsque se produit un évènement sans qu’il ait jamais été, ne serait-ce qu’envisagé, auparavant. Quelque chose survient sans avoir été en aucun cas, perçu comme envisageable. L’imminence d’un évènement fulgure, devenant brutalement possible : la catastrophe ou la merveille. Dans l’ordre logique des choses rationnelles, les phénomènes doivent d’abord être envisagés avant d’avoir lieu, de s’actualiser pour nous libérer, nous éprouver ou nous congédier. Dans la réalité, il n’en va pas toujours ainsi. L’évènement fondateur s’impose à nous souvent avec violence, notre tâche est ensuite de lui forger un sens, d’en atténuer l’absurdité fondamentale, de nous l’annexer pour qu’il nous renforce au lieu de nous suffoquer, qu’il nous conforte dans notre aptitude à persister et non qu’il nous subjugue sans retour.

Une sensation n’est pas quelque chose et n’est pas rien non plus. Un rien servirait aussi bien qu’un quelque chose dont on ne pourrait rien dire. Ce qui importe ce sont les qualités sensibles incommunicables et spécifiques des états internes. Nous avons accès à nos états mentaux par la seule vertu de leurs qualités sensibles spécifiques. C’est certainement de là que provient notre vocation à débattre et ressasser des problèmes éternellement actuels qui surgissent dès qu’on médite sur l’inactuel.

La vie livre un combat sans issue fondé sur un déni, source de créativité infini. Cette lutte, elle n’est pas perdue d’avance si l’on adopte son point de vue aveugle. Celui du désintéressement de cette force qui cherche seulement son expansion maximale.

Tout y semble voué à se recommencer, à trouver des sources d’ardeurs nouvelles imperturbablement après que nous ayons disparus. Le monde sensible paradoxalement ne fait guère dans l’affectif. L’individu fait, par définition, de sa résistance désespérée à l’entropie une affaire personnelle. Il y projette ses affects qui, du reste, ont bien l’air d’être là pour ça.

Toute pensée, toute action n’est possible que dans la mesure où elle prend ses limites pour fondement. Cela veut dire que sans nos limites nous ne pouvons rien édifier et que l’action suivie d’effets constructifs nous demeure interdite.

Le silence qui infuse dit : « Examines, inquiètes, ne compares pas, tu serais trop vite rassuré ou déçu, animal mimétique. Fuis, toujours avec ruse et sans trop d’orgueil, l’instinct grégaire, toujours là, précisément où il prétend ne pas être ».

La tentation du silence et de la solitude se fait d’autant plus pressante qu’elle est nécessitée par la prise de conscience toujours vague de cette certitude inconcevable de l’éloignement biologique de soi à soi… Ah, cette inadmissible et scandaleuse évidence de la fuite du temps… Cette minutie irréversible…Et surtout, cette manie absurde de mourir pour se métamorphoser en tout et n’importe quoi…

L’écho du silence qui s’impose en nous peu à peu nous force à penser de plus en plus bas jusqu’à ne plus vouloir ni pouvoir être entendu de quiconque. L’écho de toute parole devient insupportable, l’écho de la mort en nous devient prépondérant et tout aussi lancinant, l’écho que produisent les autres, n’est plus perçu que comme une nécessité impossible à assumer. L’isolement, le renfermement en soi-même en entretenant la volonté d’échapper aux autres renforce l’écho destructeur des paroles antérieures à l’intérieur.

Déjà que je n’ai pas d’âmes si au moins j’avais un peu de tenue. Son néant parle à l’homme… de là à être entendu.

Condition tragique de la conscience et de l’écriture, la pensée qui cherche à s’incarner se transfigure et se défigure, se transforme et se déforme en échos et en distorsions démultipliées, anamorphosées à l’infini par le désir de perdurer. Désir conçu pour être déçu, répondant invariablement à la soif inextinguible d’épreuves que la nécessité cruelle et inlassable jette et projette en nous avec l’obstination et la régularité frénétique d’un vice incurablement inscrit dans le palimpseste de notre être. Le parcheminement de notre peau est la mémoire de notre inévidence. La mémoire du corps par cœur se vide en noir souvenirs lacunaires de ces instants qui furent et qui fuient.

Ecrire est un acte de légitime défense contre le monde, contre notre conscience du monde. La cruauté, la haine y sont rendues et épuisées pour mieux y être projetées, démultipliées, mise à la puissance, contre le monde. Catharsis individuelle au risque de la mimesis anonyme.

Ce n’est pas une ascèse dans sa finalité.

Ecrire est un acte de légitime défense contre le monde, contre notre conscience du monde. La cruauté, la haine y sont rendues et épuisées pour mieux y être projetées, démultipliées, mise à la puissance, contre le monde. Catharsis individuelle au risque de la mimesis anonyme.

Ils n’ont pas connu mon âme. Ils ont même poussé le vice de la simple médiocrité jusqu’à méconnaître que nous puissions en avoir une.

Qu’est-ce qui nous pousse à porter en écriture les pensées qui nous habitent ? Empêcher qu’elles deviennent obsédantes, que nous dépérissions ? Toujours promptes à nous coloniser nos idées fixes aspirent à se convertir en obsessions morbides, à s’élever à la dignité de hantises ou de haines incurables.

Nous sommes de la mort en suspens qui s’ouvrage et se subtilise.

Devenir subtil ? Mener une existence subtile pour la voir subtilisée par la mort le pouvoir de fascination qu’il exerce sur eux, sans remède autre que la divagation.

Nous nous ruinons pour mieux nous reconstruire, nous aguerrir face à un mal qui ne peut connaître de remède dont il n’est pas souhaitable qu’il y en ait un, nous affiner, et offrir un bel ouvrage en offrande au néant.

La fureur de s’expliquer à soi-même est un abîme qui se prend pour une cime céleste, une damnation qui se prend pour une grâce, un mal pour un remède et un remède pour un mal c’est la spirale du regret et des larmes en apesanteur dans une chute à rebours aussi irréversible que douloureusement ralentie par une pesanteur suspendue mais non abolie.

La nécessité est la forme finale, organisée que le hasard prend dans notre corps et dans notre esprit.

Nous ne pouvons rien penser ou vivre de ce qui ne le sera encore et encore…

Dieu naît du cœur de sa création pour pouvoir nous donner naissance.

Tous les mondes existent pour être existés.

Tous les créateurs sont les objets de leur création comme de leurs créatures…

Ils naissent pour les créer, pour nous recréer autre et semblablement transfigurés.

Nous sommes une création d’avant la genèse. Il faut dire la chose pour qu’elle existe.

Tout acte peut être accompli car il sera un jour méthodiquement divagué dans un livre.

Biologiquement astreint au désir qui, pour asseoir en nous son empire, a parfois besoin de se travestir, chez les âmes compliquées, en désir de vérité.

Nous sommes faits pour le rêve mais le rêve n’est pas fait pour nous. Obstinément il se refuse à nous, se retire en sa superbe et s’il feint de se donner c’est pour mieux se démasquer en nous-mêmes tel qu’en lui-même, toujours défiguré par le réel qui fuit les transfigurations déraisonnables de notre idéal, de nos inévitables aspirations à la démesure. La désillusion est ce sans quoi nous ne nous serions pas sentis si vivant juste avant.

Nous sommes faits de pulsions déraisonnables, construits de peines étranges, de rêves avortés avant même d’avoir pu pénétrer l’espace de notre cortex cérébral, écrin de notre sommeil paradoxal et dogmatique, douloureux et immémorial palimpseste.

Proclamer sa volonté intime de lutter contre le mal c’est succomber à son emprise, c’est de fait, s’y convertir et en devenir l’ardent prosélyte, c’est s’arroger inconsciemment le monopole d’une lutte avec l’ange aussi utopique que dangereuse car tout élan irrésistible vers la pureté intégrale, vers le triomphe définitif d’une vérité qui aspire à devenir la vérité, est une menace directe pour notre humanité résultante d’un compromis entre culture et nature, individu et société.

Toute conscience est conscience du mal car elle le propage. Elle en assure la propagation et le nécessite, le perpétue et l’excuse.

A quoi bon se lamenter sur ce qui est inévitable ?

Du néant nous ne devrions rien avoir à dire. Ce n’est jamais de lui dont il est question quand nous utilisons ce mot mais bien de nous, de notre état d’âme, de l’influence néfaste ou bénéfique que la puissance du vocable possède sur nous. Nous ne parlons jamais directement de lui car il est une ombre portée et non une réalité accessible.

Il ne suffit pas de prendre conscience que nous sommes dans l’erreur pour que, miraculeusement, cesse sur nous l’emprise de cette erreur, il faut tout le travail intense de la volonté pour se déprendre de son emprise. Toute erreur doit nous apparaître comme une faute pour que toute faute finisse par nous apparaître comme une erreur.

Une âme désillusionnée n’acquiert pas la nécessité de la vertu sans éprouver l’immense lassitude du vice.

L’idéal d’une vie désirée maltraite et dévalorise le réel au point de le rendre indésirable.

Récupération, réappropriation, adaptation, conversion…

Chaque instant qui se dévide en nous est un adieu à l’éternité.

L’Abyme imperceptible et inexorable du temps nous happe.

A chaque instant, sa spirale nous projette vers les ombres de mille soleils éteints qui néanmoins ne renoncent pas à être…

La mécanique céleste persiste jusque dans ses effondrements ascensionnels.

Ce nécessaire pessimisme où mène cette si éprouvante et si néfaste lucidité des parvenus du dégoût, faillitaire ou sursitaire de l’absolu.

Moi, ho skoteinos, je préfère me faire marrane de la clairvoyance la plus escarpée

Le mystique est un être intemporel. Il appartient au passé et vit dans éternel présent son apocalypse intime sans vivre au présent mais il a déjà un pied dans l’avenir le refus du futur s’abolit en lui comme la nostalgie du passé et l’angoisse de l’à venir. Ce présent qui n’existe pas tant il est intense.

Sur la puissance du rêve où je me poursuis sans me connaître autrement que par mes gouffres, j’aspire à un défi sans pari.

L’idéal de ta vie désirée arraisonnera le réel au point de le rendre indésirable, broyé qu’on est par le rêve atroce d’un autre.

Le grand secret que révèle en nous l’abîme du monde et de l’Etre dont nous sommes et que nous sommes nous maintient dans l’effroi et perpétue l’instant du mutisme, de la sidération et saisir les lambeaux de cette connaissance indistincte de l’ambivalence créatrice de soi et imperceptiblement du monde placée sous la dépendance d’une même entité faite du désir de parfaire la science des ruses du mal.

Le grand secret que révèle en nous l’abîme du monde et de l’Etre dont nous sommes et que nous sommes nous maintient dans l’effroi et perpétue l’instant du mutisme, de la sidération et saisir les lambeaux de cette connaissance indistincte de l’ambivalence créatrice de soi et imperceptiblement du monde placée sous la dépendance d’une même entité faite du désir de parfaire la science des ruses du mal.

Ton réel insécable de la laideur du songe, incohérent parce qu’inspiré par la passion dévastatrice de la vie plus que par son sens, mirage soudain évaporé.

La maîtrise de ce que je profère m’échappe… Soudain l’abyme réconcilie tout.

Il y a certaines bouches d’ombre qui, sordides, profèrent l’énigme comme par inadvertance. Ces goules indécises savent trop tard qu’il y a des mots si confus qu’ils finissent par se donner la mort sans fracas.

Qu’est-ce que cet enfant mort, ce spectre contracté qui veut surgir en nous ? La somme de ces oui, celle de ces non, toute entière indivise. Ce sont toutes les démultiplications de son indécision, tout son néant subjugue. Tout entier à l’égard du tout qui prolifère à vide. Cette impossible totalité qui déverse, s’exhibe, pulvérise, cherche en son âme un univers.

Toute joie, toute expansion, tout épanouissement de notre être, toute montée en puissance font échos à l’absence qui s’est sertie en notre écrin. Racine de l’essence insaisissable qui, elle aussi désire l’impossible dont elle est faite.

Souffre ton silence, il fera jaillir la vérité des morts sans visages que nous sommes voués à rejoindre. Ah ! Parler encore et toujours en une même inexactitude de notre pauvre poussière d’étoiles avortées.

Effervescence d’une commune présence à soi. Détournes-toi de mon fragment d’abyme qui ronge l’absolu comme une lèpre.

Puis dissoudre la beauté déchirante jusqu’à la transfiguration de l’ordure.

Insuffle ta vie aux ossements sur lesquels veillent les ombres qui errent sans trouver le détachement qui seul sait espérer au plus juste.

Toujours à l’égard du néant toi, ce sculpteur qui fait de sa vie la matière de son propre art tu sais que la beauté est inhumaine trop humaine.

Seule, la douleur ne grandit pas l’individu. C’est ce qu’on en fait qui accroît la puissance existentielle.

Le réel nécessite pour s’avouer vaincu d’être vécu sur le mode un minimum d’acceptation de son caractère inéluctable

Je suis chaque jour davantage à ma mort. Ta grâce désuète me navre désormais plus qu’elle ne m’inquiète. Tu es un regret plus qu’un projet pour ceux qui savent que tu n’es que le porte-silence d’une éternité amnésique.

Toi mon néant, tu n’es pas le pire dont on dit que toujours possible, il n’est jamais certain. C’est le calcul qui fonde tout défi, c’est la logique de toute transgression coincée dans l’exaltation de sa persistante minorité.

Nous sommes voués à devenir ce que, de manière éphémère et provisoire, nous appelons cadavre. Ce produit semi-fini de l’entropie qui n’a, pour finir, plus aucun nom dans aucune langue. Tertullien, toi qui connais les arcanes magnétiques de l’absurde qui transfigure le doute en foi sans nous convertir.

Externalisation de la violence, de la barbarie toujours déjà à l’avant-garde de toute ambition, intériorisation du lourd manteau d’angoisse…

Même si toutes ne sont pas sacrifiées, c’est le propre de toute génération de se sentir perdue.

Le silence est ce vaste pays où peut se répandre ou se rétracter l’âme…

Tiens ton souffle dans la vigueur de ses émanations !

La vérité, cette couverture dénudée qui nous laisse les pieds aussi froids que l’âme est un poison qui aspire à se convertir en remède…

Toi, volupté sans cause, venin spéculaire, serpent qui se mord la queue !

Les traits souillés de sa haine, il les projette en sachant qu’ils se retourneront contre soi…

Quand les détails finissent par prendre le dessus sur l’essentiel, l’écart opère, la transgression s’extasie et le détournement imperceptible de la norme devient ainsi notre fraternelle respiration face à l’écume du temps où rumine la singularité de notre ruine qui s’avance…

Lassés des exhortations incessantes et des exigences lancinantes de notre propre pensée, c’est en proie aux sollicitations morbides de l’obsession où tout nous est bon pour fuir celle qui, convertie aux mannes de la pulsion de mort saisit l’élan vital dans ses griffes, le fige en décor de carton pâte et paralyse le désir tendu vers l’infini. Puis en fait le plus habile des tortionnaires.

Le pessimisme de la lucidité, de l’intelligence et la détermination de la volonté, masques toujours, puisqu’il n’y a rien…

Le mystique sauvage, le chaman spontané. Il appartient au passé et vit dans le présent sans vivre au présent mais il a déjà un pied dans cet avenir qui ne survient pas. Le refus du futur s’abolit en lui comme la nostalgie du passé et l’angoisse de l’à venir. Ce présent qui n’existe pas tant il est intense…

Ce qu’il faut d’abandon, d’expansion inquiète à la vérité d’un seul instant pour fulgurer jusqu’à habiter l’univers en son âme, qui peut le dire ?

Pourquoi sommes-nous voués à ne jamais exactement devenir ce que nous sommes ? A cause de l’absence de ressentiment de l’univers et du chaos à notre égard.

Le mystique est un être intemporel car il fait l’expérience intensifiée de sa pleine appartenance au devenir. Il appartient au passé et vit dans le présent sans vivre au présent mais il a déjà un pied dans l’avenir le refus du futur s’abolit en lui comme la nostalgie du passé et l’angoisse de l’à venir. Ce présent qui n’existe pas tant il est intense.

Récupération, réappropriation, adaptation, conversion…

Perpétuel témoin de soi-même et du monde, à la vigie de l’Histoire, psalmodie un rhapsode aveugle.

A travers tous les murmures des tribulations singulières, chercheras-tu longtemps à te dessaisir de la seule et unique pertinence de ta destinée…

L’objectivité fait de nous des objets d’étude sous la loupe d’un savoir inutile. Elle oublie la source au nom du plus déraisonnable des discernements…

Le possible se pourvoit toujours sans donner de garanties définitives comme le vrai s’affirme sans traces et se dit sans autres preuves que l’enthousiasme qui entretient son illusion d’achèvement.

L’entropie qui marque toujours davantage sur les corps son emprise, nous voue à l’indistinction. Sous sa griffe et sa férule se modèle la pâte humaine qui, simultanément, déjà, résiste et aspire à retourner à la poussière.

La perte du souci du monde fera repère en sa crypte, si notre néant sait se relire et se déchiffrer.

Vivre sans penser aussi parfois nous tente, son péril nous épuise, met toute vitalité à l’épreuve de l’incertitude qui avance en nous son perpétuel mystère toujours déjà régénéré

Toute misère matérielle est-elle nécessairement vouée à se convertir en misère spirituelle ? Cette fausse évidence nous ne finirons pas de la creuser jusqu’à ce qu’elle exprime ses derniers feux.

Nous l’admettons d’autant moins facilement que l’inverse est souvent considéré comme sans intérêt.

Qu’importe. Que toute misère spirituelle aboutisse in fine, à la misère matérielle parait une aimable divagation. Cette révélation inconcevable est pourtant comptable de la misère du monde et précipitera la fin de l’espèce par goût d’un confort toujours plus insupportable et d’un superflu toujours plus nécessaire au détriment d’un essentiel toujours plus introuvable, toujours plus inaperçu.

Tout conspire en vous, sociétés d’abondance à creuser l’abyme de votre hubris, potlatch involontaire.

Dilapidations aux proportions inédites, nos sacrifices n’en sont plus
Même nos douleurs les plus vraies ne frémissent plus de l’effroi sacré, vouées qu’elles sont au culte de leur propre facticité, désir d’abîme d’un destin mis en apesanteur

Seras-tu longtemps encore à la hauteur de tant de profondeurs infondées ?

Le fantasme toujours déjà spectral de l’accroissement exponentiel de soi habite le monde des possessions matérielles. Suivant en cela celui de nos caprices, il est devenu le nec plus ultra.

La différence monstrueuse de l’intuition incompréhensible se met en quête de la consistance de sa vérité intermittente, perfection inaboutie…

Penser poétiquement sans être poète fait-il de nous des velléitaires de l’infini ?

Jusqu’où le rêve peut-il mutiler ta vie en la démultipliant ? Qui en moi s’en lasse ?

On meurt aussi de ne pas pouvoir se fixer aux valeurs d’un temps qui ne sait que déchoir… sans trêve. En éclats infimes d’extases miniatures…

Viens-moi en aide Antonin Artaud. Si j’en appelle à tes mannes c’est que ton nom à lui seul est déjà un poème qui s’accouche et s’excède de douleur frénétique… ce hurlement d’avant la naissance.

Voudras-tu m’aider par-delà la Géhenne à faire jaillir tous les Léthé de ton oriflamme calciné. ? Notre corps sans organes, sanctuaire chaosmique…

Destin de tous ceux qui se savent traversés par la rage d’exprimer tous les absolus indéchiffrables en la déflagration commune de leurs déchaînements archaïques.
J’évoque ta mémoire qui fulgure autant que j’invoque ta nocturne présence !
Exhumes tes secrets enfouis, depuis l’aube jusqu’au crépuscule.

Ah, Ces choses qui ne surviennent que si l’on n’y croit pas. Ces miracles négatifs dont l’usurpation ne restitue plus rien à personne.

Il est cette chose qu’on peut prendre à quelqu’un sans jamais se l’approprier, impossible à rassasier tant il est recroquevillé en son mystère.

Nous ne pouvons nous soustraire à la fascination qu’exerce sur nous celui qui désire l’impossible et se met en marche vers l’infini car nous comprenons intuitivement que celui qui n’espère pas, envers et contre tout, n’atteindra jamais l’inespéré qui se tient au-delà de toute quête, à l’écart de tout cheminement prédestiné. La foi dit cette sublimation de l’accident, de l’irréductibilité du fatum à la finitude.

Sans doute n’y a-t-il rien à craindre de l’absolu puisqu’il n’existe qu’en nous. Et qu’en soi, nous pouvons le refuser, l’anéantir. Mais si nous désirons sans fin qu’il nous possède, qu’il irrigue la vie en nous par celle des morts, il faut que sa fascination nous habite et prenne la forme indéfinie de notre résistance désespérée à l’entropie. La vie, ce combat perdu d’avance sur le plan individuel et biologique, cherche à se dépasser à d’autres niveaux, forgés par des pulsions et des imaginaires contradictoires et intériorisés, dont le but et le sens est à reconduire constamment.
Se perpétuer comme si de rien n’était, accepter dans l’absence du détail, l’issue tragique et essentielle : la destinée faussement schématique de tout un chacun, transi en son énigme.

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