Werner Lambersy

 

 

 

(Belgique-France)

 

 

« Problème XXX, 1 : Socrate démontre à Ion que la poésie ne saurait

être une vraie technique puisque le poète n’est pas à l’origine de ce qu’il dit »

Aristote

 

 

« Au-delà de l’infamie de l’homme, il y a les territoires à peine explorés

de la bonté dont est faite la beauté, comme derrière le visible se tient l’invisible,

et plus loin encore quelque chose d’inconnu dont les deux sont constitués. »

Werner Lambersy

 

 

DERNIERE LEVEE

 

 

Rome, 2011 

 

 

Nous avons vécu le geste juste ; nous le pensions ; je ne le pense plus. Nous étions, tant et tant en nous, si proches de notre âme que les vieux fleuves nous saluaient, et que la mer nous parlait, comme l’amie parle à l’ami lorsqu’ils ne sont que deux… Rien n’a changé, sinon l’indifférente dédicace de l’espèce aux mystères de la matière et, plus formidable encore, la férocité profane de ses appétits. Nous n’avons jamais vaincu le chaos ; nous nous en éloignons et y retournons sans cesse, à la manière des métronomes que dérègle l’impassible éternité ; La source de toute énergie est le chaos, qu’agite le néant comme un brouet sans récipient pour le contenir. Le néant est la frontière infranchissable que la poésie a posée pour la repousser sans fin au profit de l’être. Partout nous avons porté en nous la poésie ; ce qui s’est révélé redoutable, car elle vous laisse nu comme la lune qui parle au vide et ne dépend pas d’elle-même…Nous le pensions, je ne le pense plus. Il reste cependant que les mots nous ont fait respirer plus largement que le souffle étroit de nos poitrines ne le laissait supposer.

 

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Nous avons vécu en homme libre, sans rien espérer pour autant, sinon de jouir par instant de l’air pur de pics inviolés…Nous le pensions, je ne le pense plus. Sauf qu’à danser sur des musiques sans instruments, nous touchions à des ivresses que sans doute connaissent le papillon dans la corolle et le serpent après la mue.
Nous n’avons jamais vécu sans amour pour cette idole qu’on dit de chair, alors qu’elle ne promet que chaleur généreuse, tendresse, rage et passion de nous vouloir plus large.
Nous le pensions et je le pense encore, car aucune n’a trahi, et c’est sa voix grave qu’incarne le chant auquel nous demeurons fidèles, comme les grandes marées aux rendez-vous des hautes eaux.

 

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Nous avons vécu dans la passion de vivre selon notre nature véritable, plus diverse en ses aspects changeants que le rire de l’hyène, dans la putréfaction des crépuscules, ou l’archet bondissant des dauphins sur les cordes écumeuses d’une aube égéenne ; nous le pensions, je ne le pense plus, depuis que les sentiers escarpés de l’œuvre m’ont appris à jeter mes sandales non loin de celles d’Empédocle, et à bâtir des temples de mots pour la seule conservation des souffles dans une chambre vide.

 

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Nous avons vécu avec l’alcool, comme on saute d’une pierre à l’autre au ras des flots pour rejoindre d’autres rives, où des torchères de palmes nous invitaient, depuis des temps immémoriaux, à enlacer leurs hanches de vahinés ; nous le pensions, je n’y pense plus : ce n’était que méthanes pâles, issus de la décomposition végétale des rêves ; on se contentera dès lors, dans les steppes glacées d’une Sibérie verbale, de la brève brûlure de ces feux, dont les fumées verticales signalent au loin une présence avant la dispersion totales des cendres. Nous n’avons pas vécu la guerre, si ce n’est d’en avoir gardé en bouche le goût faisandé de l’horreur, comme on mord, par inadvertance, dans la poire blette de sa mémoire ou, par délectation malsaine, comme on suce le noyau en os de seiche de la mangue ammoniaque du mensonge ; nous le pensions et j’y repense, devant tant d’impuissance à n’être pas complice, et mêlé, malgré moi, à la tuerie par défaut de la parole qui dénonce pourtant tout cela mais en vain.

 

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Nous avons vécu longtemps persuadé que la peau offrait une même chair de poule, et frémissait autant à l’intérieur qu’à l’extérieur ; nous sommes descendu dans les vertiges de l’âme, comme on explore un volcan sans savoir s’il fait semblant de dormir, ni pourquoi ses flancs sont couverts de blessures et parcourus de vapeurs qui rampent vers le bas ; nous le pensions, je ne le pense plus : la peau n’est pas ce pont qu’on emprunte dans les deux sens, mais le plongeon à l’élastique dans les ténèbres par des pantins, dont la chute imagée se conclut par étapes comme les sauts répétés du danseur.

 

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Nous avons vécu, et nos savoirs candides jetaient, contre nos côtes familières, de plus en plus d’algues envahissantes et de méduses lors des jusants énormes du sexe ; nous le pensions, je n’y reviendrai pas, mais nous gardions foi en la beauté des oiseaux lyre et dans la tendresse royale des tigres carnassiers ; l’orage parlait avec les mains ; des poulpes élégants nageaient dans la lumière glauque des hauts fonds du désir ;personne ne pouvait penser que les pierres étaient muettes, ni l’herbe sauvage la dernière paupière du caméléon des caresse. On mourait fusillé, ayant refusé le bandeau noir des éclipses de soleil.

 

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Oui, nous avons vécu le dur métier de mégissier en parchemins et palimpsestes de la parole ; celui de marqueur de bétail nouveau-né, tatoueur de la muqueuse sensible des langues ; tanneur et teinturier des fourrures du verbe ; nous sentons mauvais parmi les pauvres que ne saluent jamais les porteurs de parures au rang d’ambassadeur ; nous le pensions et comment ne pas le penser, quand les acides rongent nos mains, que l’écume et le pigment creusent nos rides et que tombe de nos yeux l’eau sale des trempages et des rinçages dans les cuves du souvenir; pourtant qu’elles sont belles ! Comme elles nous consolent ! Ces étendues colorées, où sèchent, sous un souffle anonyme, ce qui, avant d’être livré, attend là, sous le vaste horizon des prairies silencieuses et sur les berges caillouteuses de la mort.

 

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Nous avons vécu ! Mais est-ce vivre ? L’usure est l’architecte des ruines, dont nous aimons qu’elles proclament la confusion des temps ; l’obstination de la durée du cœur en nid de guêpes de l’instant ; que le vent gonfle et pousse en avant sa verge ballante d’étalon noir sans jument : nous lui trouverons des troupeaux d’écumes aux croupes généreuses, où satisfaire sa fougue et calmer la houle de ses crinières ! Que le souffle qui secoue et rallume les cendres de nos jours se lève dans nos poitrines : nous retrouverons le chant ! Aussi est-ce aux naseaux d’une ombre légère que nous voulons tenir le poème ; nous le pensions mais qui le pense encore ? Si l’âme aux fanons invisibles ne peut plus trouver entre deux eaux l’épais plancton mouvant de ses plaisirs immatériels.

 

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Nous avons vécu, mais pas tous ! Beaucoup, parmi les plus proches attablés au banquet d’une saison à peine finissante, durent nous quitter comme ces falaises effondrées dans les vagues ; on cloua sur les portes closes de l’horizon le crêpe d’une nuit sans issue et le crabe dévoreur, dont craque la carapace qui tant imite le bruit froissé des radiographies ; en signe de deuil, nous avons peint nos dents avec des laques, des encres indélébiles ; nous pensions bien faire mais ce n’était pas assez ; encore fallait-il garder en toutes choses ce parfum d’eux dont la beauté est faite, nos yeux oubliant peu à peu l’apparence et la substance inaltérable qui relient les univers, pendant notre bouche à bouche époumoné avec l’azur ou l’estuaire océanique des espaces.

 

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Nous avons vécu ; pas un ventre d’amour, dont nous n’ayons célébré les arc-en-ciel et les moussons sur nos mangroves mystérieuses de mâle ; pas une bouche aux lèvres de pirogue, dont nous n’ayons descendu le cours jusqu’au naufrage parmi les mascarets, l’échouage sur les bancs de sable des seins, ou les récifs du rein ; souvent, les cieux rabotaient des mâts de lumière, dont les copeaux tombaient sur nous pour des lits ou mettre le feu ; des fées tournaient dans les serrures de nos cœurs des clefs de fleurs sauvages ; l’horizon portait à sa ceinture des scalps crépusculaires ; chaque frisson faisait monter d’un cran la hauteur de Babel et nous crevions, en riant, en criant, le duvet des coussins de volupté ; la caravane toute entière du sang baraquait dans nos poitrines comme après la méharée à travers dunes, rocailles et erg de sel ; tout cela, nous le pensions sans y penser et j’y songe aujourd’hui, où je vis mieux qu’un mort sans doute, mais moins bien qu’un vivant, car nous n’avons pas pu ne pas lever les yeux sur la brutalité armée, la cruauté démasquée, de tous ceux que la rencontre de l’autre n’a pas marqué d’un feu de cicatrice dans l’âme qui guérit.

 

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Nous avons vécu, et jeté dans le Temps, depuis la rambarde des reins, trois échelles de corde, tissées serré par les mains fortes de la passion à des rouets de femmes, et pareilles à celles des spéléologues qui s’aventurent dans un aven inconnu, ô vous mes trois enfants qui descendez des balcons lumineux d’un Parthénon de nuages et d’azur ! Voici que je vous laisse en héritage ce qui n’est pas mien, mais comme on peut lire sur un socle sumérien « moi, Shikhal de sit j’ai confectionné un lever de soleil en bronze » ; nous le pension, je ne peux plus le penser qu’en pensant à vous ; on dit que l’ongle d’un mort pousse trois jours et qu’après trois minutes, le sang roule une pierre devant la grotte du cerveau, mais dites-vous bien qu’en vérité, dormant parmi les os, le bitume et la poussière des étoiles : c’est entre l’herbe et le vent que je vous parlerai tandis qu’au front vous embrassera un vol d’hirondelle.

 

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Nous avons vécu, mais combien de fois l’ange le plus malhabile et tendre parmi les anges musiciens de mon âme, a-t-il hélant, errant, haletant, perdu, percé d’épines et trébuchant contre les souches, hanté les profondes forêts de ton âme, ô mon amour, chaque fois, qu’à l’heure bleue la troupe des ténèbres massacrait les villages traversés et pillés du sommeil ; chaque fois, que chantait un chœur invisible d’oiseaux tandis que la lumière lançait, sur les pistes en latérite cendrée ses athlètes frottés d’huile et parfumés pour passer la ligne d’arrivée de l’incertaine aurore ! Nous le pensions ; je ne le pense plus, car maintenant ton visage remplace sur l’écran et les théâtres d’ombres, où s’agitaient tant de victimes sans justice, l’horreur qui me fascine , et promet une bonté possible, une beauté, dont les prémisses préludent dans l’étreinte de nos deux corps.

 

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Nous avons vécu, loin des poupées russes des éclats du nom ; des cathéters au compte-gouttes de l’approbation et du repos; nous avons vécu, comme s’avance de front une invasion d’insectes, jamais rassasiés, poussant devant elle le désert ; comme se nouent autour des charpies du cœur les gazes serrées du souffle ; les hommes promenaient dans l’espace et sur la lune la chorégraphie des marsouins et des crotales dont ils étaient à peine issus. Nous avons vécu une vie horlogère et banale, à l’ombre des champignons atomiques semés au nom de l’or avant la mort du soleil ; l’humanité se mithridatise par un lent suicide aux carbones, aux pesticides, aux psychotropes et même à l’arme blanche des images ; nous le pensions, mais l’univers pense pour nous la matière, les rythmes et le temps ; d’Héraclite aux quantas, de la grande pivoine de chine à Spinoza et jusqu’aux poème d’aujourd’hui, la même émotion nous renvoie la libre ivresse des amants et la tendresse inexplicables dans la pupille planétaire des chevaux.

 

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Nous avons vécu ; il ne reste sur la coupe de vie que le rouge à lèvre de sa bouche et la lie du crépuscule ; dans le cul de bouteille du ciel, des siècles de pluies et de larmes ont lavé la mémoire des laves basaltiques ; les pierres du torrents, les sables de la chair ; pourtant nous voici incapable de comprendre, d’employer et de répondre à l’incroyable vocabulaire des vagues et du vent ; à peine sait-on quelque chose du silence, du langage sourd muet de la lumière ; nous le pensions, et la pensée est lente à dépasser l’avenir ; la mort aussi, qui ne raisonne qu’en troupeaux d’émotions, poussés vers les alpages dont la hauteur effraie, malgré l’herbe et de la vue large qui rend petites toutes les choses d’en bas et lisses, les ronds dans l’eau de l’horizon ; si le bonheur existe, c’est de courir, aussi longtemps que possible, pieds nus sur les braises brûlantes d’un amour.

 

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Nous avons vécu ; condors royaux et charognards de la douleur nous ont suivi ; leur patience est sans limite ; voyez : ils dansent, en sautillant comme des jeunes filles au bal, dans leur robe emplumée jusqu’au cou ! Cela est bien, et cela n’est rien, que l’entraînement nécessaire, avant les souffrances de l’âme ; car personne n’a pu mesurer, sauf parfois à la dilatation exagérée de l’œil, la dévastation de ces terres par un ennemi souvent inconnu ; voyez la supernova, la naine blanche dans le crâne sans limites de cosmos ! Nous le pensions, mais je pense aussi à autre chose : aux paillettes de soleil contre les vitres de la ville et le strass de la lune sur l’étang immobile ; aux forêts qui invitent le vent…

 

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Nous avons vécu ; selon notre nature, nous avons crû la poésie, selon le manque qu’elle engendre, et l’arme qu’elle aiguise dans la voix blanche des pages ; nous tenons poternes et portes basses pour des sorties hasardeuses au-delà des douves, et gardons inaperçu les portails où accueillir en cortège et donner les clés aux hérauts d’un plus grands que nous, dont on entend, derrière l’horizon, sonner les trompes, sans savoir s’il fera le détours ou poursuivra sa route sans s’occuper de nous ; nous faisions le poète ; c’est un métier de pauvre où il n’y a rien gagner ; très peu nous envient ; il fait sourire ; à peine quelques-uns nous le contestent, car plus pauvres encore et pleins de la fatigue d’eux-mêmes pour avoir crié nus sur la place publique ; nous le pensions ; je ne le pense plus tant : j’ai respect du sablier à col étroit où se retournent sans fin le mince écoulement des mots, l’élégant glissement d’un puits à l’autre de la mémoire transparente du temps ; alors, que le soleil se cache un instant, que les cigales se taisent ; que s’approche le grillon dont le chant se poursuit dans nos têtes.

 

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Nous avons vécu, est-ce une fin, est-ce un début ? Ni l’un ni l’autre mais les deux, prétend celui dont le sommeil imite la mort et prolonge la vie ; d’ailleurs qu’a-t-on vu sinon la tête penchée sur les figures du crépuscule, la lune sur le plateau de Salomé, le long calfatage par les ténèbres, le radeau de l’espace constellé par les balanes du big-bang et l’algue blonde des comètes ; l’homme aux genoux en vérins de verre, à la verge comme pousse le bambou, écarte les jambes, l’une en avant de l’autre, et se tenant sous les métopes de son souffle, mesure sa force et tends son arc, le Grand Vibrant à la corde sonore, parmi les prétendants de la parole ; nous le pensions, je l’espère ; changer la vie ne veut rien dire : c’est elle qui invente et nous inspire, comme on met sur un sexe ou un sein, la main qui doit couvrir, découvrir et ouvrir le mystère sur un mystère plus grand et porter la battue des plongeurs vers des fonds plus profonds, où reposent millénaires les matières qu’un sperme lumineux a fécondées ; changer la vie, c’est monter à l’échelle sans barreaux de l’amour.

 

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Nous avons vécu, malgré la piqûre de la guêpe guerrière, avalée avec l’absinthe d’un soir en terrasse ; oublieux de la cohorte sombre des morts absurdes, injustes passant dans les pastels d’un ciel noir ; le hanneton du pouls frappe et se débat dans sa boîte d’allumettes : le souffle cherche son chemin de vipère sous les galets de la langue ; le cri ne dépasse pas les pépiements encore au nid ; nous pensions ces images ; je retrouve aujourd’hui la douleur insupportable d’une méningite cérébrale; tout est-il donc derrière ce rideau de peau qu’il suffirait de trouer pour perdre ou sauver son âme ? Je regarde, avec l’étonnement de l’enfant, germer dans l’ouate humide de la bouche le haricot du monde et la hampe florale des mots ; ma main habitée de parole court sur le papier comme patine ,sur un canal gelé, une femme élégante en ses voiles et que je ne connais pas.

 

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Nous avons vécu, mais les profondeurs cristallines du lac Baïkal, même sous la cagoule des glaces et par des trous à la pioche pour des pèches aveugles continuent de nous consoler de ce que nous avons perdu dans les replis ténébreux de l’espace, où le vide et vide de l’âme couvent l’imperceptible matière à peine du frisson vertébral qui souleva le chaos ;et nous confortent aussi les carrares d’une poignée de riz coulant entre les doigts son aurore musicale sur les tamis de la lumière ; je me souviens qu’enfant je pleurais devant le gorille dont l’indéfinissable regard tendre et triste semblait basculer et se perdre dans la question sans réponse et de sa cage et de nos confusions ; nous le pensions et je repense à nous désormais presque nu comme la gelée mal affermie d’un fruit amer ou de la vie, tombée en mer, car je parle aujourd’hui des paroles comme je sifflais adolescent, des pigeons voyageurs lâchés dans des contrées lointaines, au dessus des paysages inconnus, pour qu’ils reviennent sur les toits où je les attendais sans rien savoir du voyage ni des orages traversés.

 

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Nous avons vécu, et nous sommes toujours aussi nu qu’au premier jour de la naissance, malgré les habits de fêtes et les tenues de deuil que nous prêtèrent les mots. Comme on pare pour un spectacle unique et d’un costume de scène sur mesure, l’acteur des circonstances qui entourent l’essentiel, mais il n’y a pas d’essentiel, et nous nous retrouvons devant la fin aussi nu qu’au premier jour de la naissance, quand la mort, bon compagnon route et de jeu, décida de partir avec nous du vieux villages des hommes vers l’improbable Gobi des mirages et des anges ; nous le pensions ; mais les défroques de l’œuvre, éparpillées ça et là le long du chemin de mensonges attestent qu’une vérité existe, qui n’est ni la voie ni le but, mais le paysage qu’on ne traverse pas plus que l’horizon ou la voix sans vocabulaire qui s’éprend de notre âme, comme un parfum colle à la peau, sans savoir d’où il vient ni pourquoi il s’attache aux limites insoupçonnées de dedans qu’il transgresse et rend soudain si lumineuses ; N’aurais-je donc vécu que pour l’équilibre alterné instables et inachevé de l’équation musicale du désir inabouti de féconder l’instant.

 

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Nous avons vécu dans le respect, l’adoration discrète, l’usage tendre et brutal du mystère féminin, dont les femmes elles-mêmes ignorent presque tout, mais demeurent si proches que l’atteindre, le toucher, sans qu’elles y consentent, le désirent et même exigent ce passage, ne se peut pas sans elles ; pas plus qu’on ne nage dans le lit d’une rivière sans d’abord perdre pied dès la berge et laisses les mains libres de l’eau vous conduire vers plus de profondeur, d’enveloppement, d’apnée dans la chaire et d’abandon vers des cibles ignorées dont vous êtes soudain les centres confondus ; nous le pensions ; je le pense aujourd’hui de la lune et du lait, de l’orange à l’orchidée, de la façon des paumes de boire aux fontaines et jusqu’au geste, toujours le même, de ramener une jupe sur les genoux et les cheveux dernière la nuque dans un grand tournoiement de manège soyeux, et de la danse qui consiste à ramener le ciel vers la terre et la terre dans les étoiles ; toutes choses faciles et simples qu’il a fallu des millénaires pour laisser leur mystère apprivoiser nos peurs et regarder heureux la saveur du secret se retirer sans rien perdre ni ôter à ses imprononçables perfections.

 

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Nous avons vécu, entre les morts qui ont trouvé refuge dans les objets qui s’usent, cassent et retournent en poussière dans l’inlassable espace familier de l’infini, et ceux qui cherchent qui cherchent encore un point de chute pour la plongée, frénétique et staccato, du sperme dans les ovaires du temps, nous, la petite horde sauvage des vivants qui formons des signes plus innombrables que les espèces variées de l’insecte ou le vermicelle des astres dans le brouet des ténèbres ; nous, nous suivions l’étroite ligne de crêtes du souffle au bord des abîmes avides du vent ; à peine enfant, nous le pensions déjà ; je le pense, vieillard à l’esprit plus édenté que le peigne dans la toison poisseuse du mouton qu’on vient de tondre à l’étable pour les laines et la pelote des paroles ; et ainsi en va-t-il du réel ; quand la lumière nomade aura plié ses tentes et fait boire ses troupeaux au puits boueux de mes yeux, peut-être aurai-je, ayant épuisé la durée de ma naissance, une pensée pour ces tortues à peine nées qui se précipitent, sans presque de carapace vers l’océan qu’elle n’ont jamais connues et dont toi seule, mon aimée, a su me donner comme l’avant-goût de l’appel.

 

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Nous avons vécu, mais au bord de quelles routes, à peine un sentier de passage à l’herbe moins haute à cause du piétinement des ancêtres, la vie nous prit-elle en passager provisoire, vaguement auto-stoppeur de son train de bennes vers les horizons vers les décharges de l’horizon où pousse lasille solaire de l’if, mortelle aux chevaux brouteurs de crépuscules ; assis, cramponné à la ridelle, parmi les venaisons faisandées, les os d’équarrissage et le gravat des massacres, des crimes de guerre et des génocides par l’argent ou par les armes, nous guettions, apeuré, le vol augural des oiseaux de l’aurore, les migrations lumineuse du jour, et parfois la cohue effarée des flamants roses au dessus des étangs sombres du soir ; nous le pensions et je le dis en vérité : la pensée n’a d’autre appui que le passé ; l’avenir n’a rien où poser son levier ; l’imaginaire est la logique de l’instant et le poème, son postulat ; l’eau où je trempe mes lèvres fait de moi une eau plus profonde ; les mots qui dorment dans ma bouche font de moi une caverne où bourdonne la voix sourde des galaxies, et c’est à peine, comme l’abeille au dessus d’un jardin en été, si je devine et désigne de loin l’enseigne parfumée des calices et le sucre étoilé des pollens.

 

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Nous avons vécu, et traversé de nuit les villes désolées d’une adolescence sans caresse, comme on ouvre au hasard un dictionnaire étranger, un filtre dans une langue morte qui nous parle de nous ou comme sursaute un boa constrictor devant la boîte à musique en peau de lapin qu’il tente d’avaler ; nous marchions en compagnie de pauvreté en habits du dimanche, de solitude aux escarpins troués, de concupiscence au cernes d’ornières dans la boue des terrils, de mélancolie dont les poulets grattaient la terre nue du poulailler et triste maladie où l’on noyait des portées de chatons dans le sac des poumons ; on attrapait au lasso des filles qu’on marquait au fer d’une cicatrice qui s’effaçait ; on sellait de cuir des juments habilles aux figures de style dans la carrière des soies, mais nos colères à poils roux tenaient éloigné de l’amour qui nous désespérait ; nous le pensions et ma pensée s’agite encore comme une carpe hors de l’eau, tenue aux ouies avant de renaître, dans un froissement d’ailes, à l’air libre et bleu de la passion de toi
* Dans l’espace de l’âme dans l’horizon n’est qu’un cheveu tombé sur l’oreiller du temps.
* Désormais la queue de paon du désir balaie la poussière dansante du jour et fait la roue mieux qu’une nuit sans nuages ; les giboulées du soleil et les moussons chaudes du plaisir inondent les rizières du frisson et tout est cela peu
* mais grave et lourd.

 

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Nous avons vécu, avec la peur au ventre devant les foules, groupes et troupes qui poussent et jettent leur houle furieuse dans les grandes cataractes, les canyons et l’écume guerrière, autour des épaves en contrebas des chutes, avant de s’effacer de la surface devenue lisse où le silence les conserve et l’oubli les entraîne, avec l’aval sans événement, vers l’embouchure moamique où tout se mêle et à jamais se perd ; nous préférions le vent des poèmes, même terrible et parfois presque absent, dans les serrures crochetées des arbres et des plus hautes herbes ; la blessure des sources sous le cimetière des lunes ; les coups de dagues du soleil dans le molleton de l’ombre à midi ; les pansements neigeux sur l’ubac de l’âme, et le fragile enlacement de la planète par une aurore boréale, l’appât mélodique des baleines et la chorale universelle des mères au-dessus des berceaux nous le pensions, comme on pense en se penchant sur soi ou des pétales sur une tombe ; ainsi le respir charbonneux de nos souffle fait-il s’écailler les peintures rupestres mises à jour, « passe-t-on au peigne fin des ordinateurs un passé qui recule sans attendre zéro et je contemple tes mains qui pèlent une mandarine dont la fragrance est peut-être ce que fut cette seconde avant la pulpe et les pépins étoilés du monde ; si tout a commencé par la beauté, elle était cet arôme indicible, et si tout a débuté avec l’amour, c’est que tes lèvres en ont gardé la secrète écriture.

 

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Nous avons vécu, la tête portant couronne de châtaignes sous la cendre encore chaude du ciel ; la bogues du jour ayant crevé leur écrin crépusculaire, après les longs cils piquants de l’aurore au rimel coloré et les javelles lumineuses des chaumes du soleil ; les pieds dans des sabots de globe et tenus aux chevilles par la terre, comme font, dans le vide, les sages-femmes afin que jaillissent les premiers cris du bébé et les matières qui obstruent et empêchent ; si les dieux sont sourds, c’est qu’ils étaient dans les bombes, le sifflement des balles et l’acouphène dont ils ont fait le sort des enfants, le sortilège des hommes, la malédiction des femmes et maléfique, et vénéneuse la part généreuse de l’atome ; nous le pensions ; je ne le pense plus, car il est tard et ne peux que chanter l’art, comme un troupeau qui fait le feu vers des hauteurs arides, où attendre des pluies, dont il ne pensait pour l’instant, que les effluves incertains, un tressaillement nerveux de l’encéphale, le tremblement des baguettes de coudrier de l’instinct et la rumeur sourde de l’âme dans l’azur soudain lourd d’une invisible approche ; mais je ne peux que l’art, même impuissant et sans promesses, comme celui qui découvre un instrument de musique dont personne encore n’a joué et que personne peut-être n’entendra.

 

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Nous avons vécu, et parfois nous nous sommes posé la question enfantine de savoir pourquoi les chemisiers se boutonnent à gauche et les chemises se boutonnent à droite, alors qu’il paraît évident que les boutons de veste sur les manches ne servent qu’a éviter qu’on se mouche dedans ; pourquoi la terre et tant de choses dans la nature et le ciel tournent dans un sens un pas dans l’autre, et encore pourquoi la chauve souris ne sort de sa grotte qu’en volant par la gauche ; nous y pensions sans plus jusqu’à ce qu’on me dise qu’un grain de sable passé d’un côté à l’autre déplaçait les désert autant que l’harmattan, le siroco et la pensée que l’équilibre d’un mot pèse sur le poème, le poème sur la musique et la musique sur l’univers où, dit-on, il n’y aurait personne ; se pourrait-il que les galaxies, sur les bords et les revers de l’espace empêchent simplement le néant de se moucher dedans comme dans la pochette d’un smoking et la lumière d’être moins belle qu’un uniforme de bonne coupe ; et nos mains, au moment d’être nus tous les deux, savent-elles qu’elle ouvrent des rives opposées où aborder quand s’abandonnent sur nos poitrines les œillets échancrés les trous d’eau du torrent de nos souffles.

 

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Nous avons vécu et nos plus pures félicités furent de ne pas peser sur le temps, de passer en effaçant nos pas, de pousser dans la lumière le bref entrechat du petit tas de poussière des paroles et de foules léger de la flore oblique de l’écriture ; de faire du bruit un bruissement et de la musique un manteau de plantes grasses sur la jachère des terre les plus déshéritées de la mémoire, les pouzzolanes du silence et les lauzes protectrices du mensonge ; nous aimions d’un amour mongole les grands espaces cavaliers d’horizon et la yourte du ciel où fumait le soleil ; nous le pensions ; mais le clou, le tire-fond que fixe le poème ne tient pas dans les plâtres de l’âme, et peut-être est-ce mieux ainsi puisque personne ne sait ce qu’on pourrait y accrocher et se distraire par là de la contemplation de sa blancheur et du secret, ou non, qui s’y cache ; le paisible bâillement rose de l’hippopotame du crépuscule se referme et s’enfonce dans la nuit, et je sors promener ma canne et mon chapeau parmi les jeunes truites arc-en-ciel des trottoirs en bordure des bistrot, entre les algues alternées de néons et l’œil rougi des cigarettes, kyrie en sourdine des autos.

 

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Nous avons vécu et chaque jour, les poupées russes du temps rétrécissent à vue d’œil ; les mêmes gestes se reconnaissent près du trou noir de la mort, l’accouchement difficile de vivre a laissé dans le corps un grand vide qui se repose ; les assauts de la mer raccourcissent les tram ; les laisses sont encombrées d’algues, d’épaves et de méduses en colliers ; les amis passent et disparaissent dans le hammam brumeux de la mémoire, celles qui marchaient sur les talons aiguilles de leur beauté et balançaient si joliment le bilboquet des fesses, tricotent sur banc et tissent le jour ce qu’elles défont, Pénélopes sans espoir, dans la nuit froide du lit ; les rues sont des morceaux de quai sans bateaux ; on bétonne le ciel ; on goudronne la terre ; le carbone est dans le l’air, l’argent dans les banques et l’encens lui pardonne de sentir si mauvais ; nous le pensions, et je pense au poème qui sont de la bouche comme si la langue tenait une plume et que les mains poussaient un cri avec de l’encre en colère au bout des doigts et des réserves d’amour au fond du pouls ; et je pense au poème indivisible à la durée, irréductible à l’un, imprévisibles en soi, Mère du rythme où la mort n’entre pas, père de l’espace où se perd la lumière qui éclaire l’inconnu ; et je pense à la musique qui retourne le gant de la pensée, et aux mathématiques qui font la paire du poème avec l’invisible, les amis qui font des signes dans l’infini et celle qui marche sur les pointes d’aiguilles de ma vie et balance, si joliment, l’escadre joyeuse de ses seins, de son ventre et de ses bras dans le grand port de mon âge.

 

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Nous avons vécu, comme l’eau du canal qui ne vit qu’aux écluses ; comme l’eau du torrent qui ne voit pas le ciel ; et le gel qui ne veut pas qu’on regarde à t’intérieur de l’eau ; bien sûr les, il y a la mer et sa bouche édentée sur les bétels du crépuscule ; bien sur, il y a le jour et les béryls de la lumière selon les filons du soleil, et de la nuit au bois d’ébène pesant et qui se taille avec peine ; le sang qui tourne en rond dans la cour de prison de la peau ; les miradors de l’âme dominant l’enceinte électrique des barbelés du nerf ; bien sûr, il y a les moineaux de l’amour qui parfois se posent sur les barreaux et quelques buddleias sur l’horizon pour attirer les papillons de l’espérance, bien sûr les tamaris de tes cils ; le libre ballet de bactéries sous le microscope et la chorégraphie solennelle des galaxies, bien sûr, nous le pensions et ma pensée contemple cela comme, vit l’éponge et construit le corail sur la grande Barrière de métaphores ; il faut donc plonger nu dans le lagon de l’étoffe à peine formé d’un poème ignoré encore des castes ; les déserts de Rimbaud sont les divans de Baudelaire ; Jésus n’écrivit qu’une fois pour tout effacer aussitôt car toute lecture est adultère ; que celui qui n’a jamais écrit nous jette la première pierre.

 

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Nous avons vécu, et le bruit si divers de la pluie, peut-être le plus vieux sur la terre ; s’appuie sur l’épaule du vent et nous pénètre d’un onguent musical ; et sous le pouce du potier, la peau devenait pluie douce et le vent prenait forme et dormait dans les cruches du soleil et les coupes de la lune ; l’arbre isolé du cœur frôlait la harpe de l’aveu ; la chambre de l’œil devenait une chambre d’écho ; méditation parfaite et sans objet ; l’age du temps sans rides ni maquillage de minutes ; la bisaigère du souffle dans la main serre de l’air levant la bédane brutale du plaisir ; pointant un léger parfum d’amandes épuisait l’âme et le sexe comme on boit à gorge déployée à la gourde trouée de l’infini ; nous le pensions, mais la pensée n’a plus rien à faire avec cela ; je cris sans prier devant aucun autel des ancêtres ni sur des tombes ou il n’y a rien, ni personne qui attende quoi que ce soit ; les dieux aux poitrines de pierre et les saints aux sourires de plâtres ne feront ni plus de bien ni plus de mal que le rasoir plongé dans l’écume d’un torrent : homme libre que veux-tu qu’ils t’enlèvent que la mort n’ai déjà pris en otage, alors laisse l’espace s’assoir où tu t’assieds, les mots prendre la place où ils se perdent et l’univers déplier la feuille s’est fais pliée de ta vie car on ne peut pas plus quelque soit la nature du papier.

 

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Nous avons vécu, depuis le pouce dans la bouche ; la fellation des tétines et des tétons érectiles aux clitoris laiteux, les faenas de couches avec bisous et poudrage des fesses dans un nuage de talc ; jusqu’à ce bout de nous dans les biches : ce cap de presqu’île dans les corps océaniques ; le cou entre les cordes de ses cuisses ; le reste livré au fouilles pour trouver des ailes sous les seins et de l’or alchimique dans les reins ; et toujours ce désir dont l’âge lui même ne vient pas à bout d’être le sien le plus ancien et le chien le plus en laisse de son destin ; nous vivions des tremblements de serres ; Santorin et ses raz-de-marée, son sperme d’écume et de laves, depuis les fonds marins, dévastant les fresques aux poitrines nues de Cnossos, le labyrinthe et la dernière cambrure du Minotaure aux jugulaires en saillie ; puis on donnait sous les semailles pourpres et dorées des chatons du sommeil ; on tombait enlacés dans la grande matrice de l’espace qu’un coït lumineux sans ciel et la terre mesure à fécondée ; la station orbitale de nos corps voguait, les capteurs largement déployés de l’âme ouverte sur le cosmos ; nous pensions qu’il n’y avait rien d’autre ; je ne le pense plus, il y a encore, comme pour le tromble, la pollenisation anémophile des voix, les fumigations camphrées des phéromones d’un sillage, la part des anges dans l’alambic d’une robe, les ciels de traîne dans l’iris, la « voie du caméléon » dans une mèche de cheveux ; les paubieches sur l’obstacle des lèvres, les derviches et les soufis du souffle toujours entre le ciel et la terre.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Lambersy Werner, d’origine belge (Anvers, 1941) vit et travaille à Paris depuis 1980 ; carrière commerciale et voyages (Amérique, Asie, Afrique, Europe de l’Est…) entre 1960 et 1982, où il intègre le Centre Wallonie-Bruxelles. Poète important dans le domaine francophone, tout en variant dans le ton et la forme, de l’extrême dépouillement à une respiration ample, sa poésie, à travers plus de 40 ouvrages, poursuit une méditation ininterrompue sur le dépassement de soi dans l’amour et l’écriture. Il a remporté de nombreux prix et, par ailleurs, est traduit en volume dans plus de 20 langues. Les revues NU(e) 50 et Le Non-dit viennent de lui consacrer leur numéro spécial 2012. Une édition des livres d’artiste et des livres introuvables ou épuisés est en cours pour 2014.

A noter : « Maîtres & maisons de thé », et plusieurs recueils chez Le Cormier, Labor, Dur-an-ki, Les Eperonniers, Cadex, Phi, Le Dé bleu, L’Age d’Homme, L’Amourier, Le Taillis pré, Hermaphrodite, Dumerchez, Rhubarbe ou les éditions du Cygne, deux anthologies personnelles : « Présence de la poésie » chez Les Vanneaux (420 pages) et « L’éternité est un battement de cils » (180 pages) chez Actes Sud…

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