Werner Lambersy

 

 

(Belgique-France)

 

 

 

BALL TRAP

(TENEURS FORTES EN TANIN)

 

 

Dans ce « pas pays » qui est le mien (ni aucun autre d’ailleurs !) Je n’ai jamais connu de langue maternelle, naturelle ni d’élevage, scolaire ou familial ; seulement des marâtres, des bâtardes, des vantardes, et seulement dans le meilleur des cas la transversale, celle du poème

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La matière des mots ne laisse pas beaucoup de déchets derrière elle ! Tout,  et je ne parle pas de nous qui sommes déjà comme morts, s’efface, disparaît, et très vite se disperse avec les vents de l’univers; mémoire encreuse, musicale, électrique, électronique, virtuelle, plus rien n’en restera : nous serons sans mémoire, plus rapides en cela que les déclassements de nos machines,  l’obsolescence des divers supports. Sans souvenirs ni babioles de civilisation à transmettre : notre lamentable histoire y pourvoit ! Le jardin d’Eden sera devenu un désert ; on pourra y retourner mais sous l’arbre mort de la connaissance du bien et du mal. On peut espérer que les pépins de la pomme, que nous aurons avalés à la suite d’Adam et Eve, seront tombés avec nos excréments dans une terre rendue fertile par nos massacres…En attendant mieux !  Mais quoi d’autre que l’écriture ?

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Une espèce de maquereau mort lui sortait à demi de la bouche comme la langue sort d’un pendu. Ma mère, sur son lit d’hôpital, me fixait de ses grands yeux bleus terrorisés ; elle aurait voulu parler, me dire quelque chose, murmurer la soif, la douleur et le mal de l’absence ; elle ne le pouvait pas ! Bientôt l’infirmière de service viendrait tout remettre en place, en ordre de marche  : la langue mauve dans son palais, la porte d’ivoire du dentier dans la bouche ; on planterait des roses au bord du sentier de ses lèvres ; on ne verrait plus que le stuc des paupières, les balcons sur l’abîme des regards, la faible dune de ses seins, le vieux drapeau de sa peau et la mouette grise de sa main de chaque côté du ciel blanc des draps ! Ma mère ne m’aura pas parlé ; même sous la torture ! Ma mère ne parlera plus.

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C’est maintenant presque toujours le soir. La nuit nous fuit ; l’aube tout autant. C’est le soir, et personne ne sait ce que c’est. Ni chair ni poisson ! Ni lumière ni obscurité ! On y voit sans voir. On y voit sans savoir. On y est aveugle à moitié sans voir mieux ni à l’intérieur ni à l’extérieur ; ni en soi, ni hors de soi et surtout pas au loin, et c’est pire quand s’en mêlent le rimmel de l’horizon sous les derniers rayons du couchant, la pluie, la neige, la brume ou la fragile fraîcheur d’une rosée de passage sur un pétale nuageux déjà sombre ! Voir a-t-il encore un sens ? Ne pas voir nous apprend-il quelque chose de plus ? C’est maintenant le soir, sans que cela soit la fin de quelque chose, comme le jour, ou le début, comme la nuit qui nous délivre du vain spectacle de nous-mêmes ; c’est une nouvelle façon d’être dans l’épouvante de ce qui dure sans rien dire

Au Bhoutan dans un sombre caravansérail où je mangeais en face d’un Gurkha. (la fine fleur des commandos anglais) celui-ci, à la fin du repas, entama volontairement son pouce déjà tuméfié et s’excusa en se tournant vers moi : « il ne faut jamais sortir son couteau sans lui faire goûter le sang ». A méditer avant de prendre la plume !

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Les fruits arrivent désormais sans passer par les arbres. Rangés, cirés, frottés comme des bahuts bretons et même habillés de crépon comme pour un bal à l’école ! On y ajoute du parfum après la livraison par camions frigorifiques ! Des arbres, nous ne savons plus que le dessin que nous en faisions à la maternelle : un tronc noir, quelques branches dans la boule verte du feuillage, un nuage en chapeau de paille, à côté d’une maison, avec porte et fenêtres, un toit de tuiles rouges et surtout une cheminée qui fume ! Toutes choses qui n’existent plus…Qui oserait encore un chat, un chien et des oiseaux dont les virgules noires filent vers le haut: « que sont les arbres devenus » que je n’ai jamais connu ! Ceux qui dessinent un soleil dans un coin du vieux papier de la mémoire, on dirait qu’ils le voient comme un obus qui explose…

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De Jean R. qui chantait en quatre langues et chantonnait en yiddish, je ne me souviens ni des paroles ni de la voix. De Jean qui n’allait ni à curé ni à rabbin mais bien aux cercles de jeux, aux réunions hippiques, aux courses de lévriers, jouant au poker sous les bombes sans aller aux abris, coursant la gueuse et courant joyeux les filles de joie pour finir au champagne, j’aurai gardé mémoire  des rondeurs d’un personnage d’Offenbach qui, ruiné comme prospère, n’embêtait personne avec ça, et de ce regard d’enfant puni quand il avait perdu et venait voir son petit-fils, avec des raisins hors de prix juste après-guerre, parce qu’il ne supportait pas de le voir malade et, sous cape de misère, rester mutique sous la table où il cachait, entre deux femmes, sa mère et sa grand-mère, son souffle court, sa pâleur et sa péritonite aigüe.

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Son gendre en prison, son aînée morte à vingt ans, sa cadette courtisant les libérateurs pour devenir vedette à Hollywood et maquillant Juliette en Jacky, Jean vivait désormais avec la bonne dans un quartier chaud où le surprit une attaque cardiaque. Hémiplégique, il dura peu ! Le jeune docteur, amant de ma mère, la prévint : « fais lui signer quelque chose chaque jour ; s’il s’arrête au milieu, il n’en aura plus pour longtemps ». C’est ainsi que grand père mourut en plein milieu de son nom inachevé avec un sourire inconnu qu’on ne lui connaissait pas et dont je me dis sans l’avoir vu : quelle belle mort pour l’écrivain qui jamais n’a fini…

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Après un bon souper arrosé, entre amis non prévenus, au restaurant Voltaire, j’avalai sans état d’âme et presque d’un trait, un litre de désherbant. On me prêtait, pour cette sortie d’ « Alla » (les correcteurs de presse comme le grand Marcel Moreau, mon ami, me comprendront !)  Une chambre au premier étage ; on m’entendit tomber à terre, on appela l’ambulance ; j’étais conscient : il est impossible d’apprécier, avec une raison juste, ce que représente un lavage d’estomac aux urgences, quand on voudrait que ce soit le cœur, la mémoire et l’esprit qu’on vous lave.

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Finalement les roses ne se montrent intéressantes que mortes. A quoi sert de parfumer les grands espaces où soufflent les vents distraits, passent des oiseaux indifférents, s’affairent les dernières abeilles, et les jardins où plus personne ne vient depuis l’arrosage et la récolte mécaniques?  Une fois que leur destin commercial les a brassées dans un de nos vases, que peut-il encore leur arriver ?  Plus rien ! L’éternité s’installe et n’ayant plus besoin d’artifices, de simulacres idéaux, elles laissent tomber les faux semblants pour étaler en silence les tapis de prières de leurs pétales, sur les vieux meubles en acajou ou les guéridon en verre de nos nobles façons de penser et de nous émouvoir devant la beauté, le temps qui passe, ce qui est faux, et la mort qui ne passe pas, ce qui est vrai !

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Normalement, on a deux grands-pères. Je n’aurai eu que la moitié d’un seul, Jean R. ; l’autre reste un fantôme ; pas même un prénom, pas même un visage, une photo jaunie en famille ! Rien de l’instituteur laïc qui s’installe à Ostende, Reine des plages et quartier général du Kronprinz ; rien de celui qui se marie en automobile 1900, fait scandale et quatre enfants, cul sec, à sa jeune femme en cheveux, puis s’endort presque aussitôt, mécréant anonyme, dans la fosse commune de l’hôtel de la grande guerre et de le grippe espagnole réunies. Il n’a rien dit ! Ou très peu et en français ! Et personne n’en saura rien, sauf la misère et la « mère courage » qui jusqu’à la fin, répètera : « quel bel homme c’était » quand, torse nu et en maillot de corps, il courait sur les plages du nord, où si souvent il pleut ; où l’on pleure comme ailleurs, et où les pauvres sont peut-être plus pauvres parce que les riches y sont plus riches et venus de plus loin ; où les vents soufflent si fort qu’ils emportent la mémoire avec l’écume,  le sable avec le sel, les vagues avec le cri des hommes et des femmes restés seuls comme une ligne de laisse où la marée ressasse  les débris écrasés par l’histoire. Pourtant, parfois le soleil ! Grand-père inconnu, je t’ai parlé quand j’ai planté mon premier arbre dans le ventre de la première fille qui gémissait, mais son feuillage m’a dit : « tais-toi » !

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Chaque jour, à dix ans, sur le chemin de l’école, cartable au dos, cantine à la main, je passais, fasciné, horrifié, ému jusqu’aux larmes, à l’aller comme au retour, devant, sur le trottoir d’en face, une clinique  aux fenêtres où s’alignaient, comme une batterie de missiles, une trentaine de poumons d’acier et, dans un petit miroir incliné au-dessus, les visages de jeunes polios  de mon âge ! Un signe de la main. C’est tout ce qu’on peut faire ! C’était mes seuls copains dans la guerre que je menais au monde des adultes.  Filles ou garçons ? Comment les reconnaître de si loin et si minces, si pâles ? Et les aimer suffisait-il ? Accès interdit, pas de visites, passage impossible de la parole…Certains soudain disparaissaient, aussitôt remplacés par d’autres. Marcher plus vite, respirer plus fort n’apportait ni réconfort ni partage ; on prête toujours à taux usuraires sur la capital de la douleur.

Le « docteur », devenu entretemps mon père « adopté », me confirmait le soir à table «  on ne peut rien faire sauf chercher un vaccin » et, pour me prouver qu’il m’aimait au moins autant que sa bouteille de Pommard, il fit pour mon chat, mon chien, mes poules, mon lapin et mon singe ce qu’il ne pouvait pas faire pour les humains. C’est ainsi que je sus dans le silence des mots entendre la note silencieuse de la honte. La honte est un fait politique (Erri De Luca) ; la colère passe, la honte que cela soit ainsi, jamais !

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Depuis un certain temps déjà, à table, on mange en silence. Soudain : « dans quatre ans au plus je serai mort : c’est un docteur qui vous le dit ». Ma mère baisse la tête ; ma grand-mère la relève ; moi, je le regarde vider son verre de Margaux comme si de rien n’était. Je comprends seulement qu’on ne le verra plus à la maison où déjà personne ne vient, ni famille d’aucun côté, ni amis, aucune connaissance, aucun voisin, pas même de patients qu’il reçoit dans un cabinet en ville. Bientôt, il ne vient plus du tout. Des filles, de la bonne et de la moins bonne société, qu’il avorte il fait ses maîtresses ; il se pique à la morphine, disparaît souvent et ne paie plus rien à personne. Ma mère pleure ; ma grand-mère ricane et je vais chaque mois dans son cabinet, après avoir fait la file dans la salle d’attente parmi les patients qui s’étonnent de mes seize ans, pour lui arracher l’argent du ménage et, en colère sans qu’il proteste, tous les fils du tableau de bord de sa Chevrolet neuve, et tout ce qui me tombe sous la main.

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Un jour, on vient me chercher en classe au collège ; il agonise à l’hôpital de la Faisanderie ! La cirrhose l’a rendu difforme, ventre de noyé repêché dans un canal, le teint cireux, les yeux enfoncés mais brillants, ses mains fines de chirurgien, devenues squelettiques, clouées au drap comme une chouette contre une porte de grange. Il m’a fait venir, souffle-t-il, pour m’envoyer acheter dehors une bouteille de gueuze qu’on lui refuse. Il la boira d’un trait en s’étouffant dans la mousse. Pas d’adieu, pas de baiser, pas même une accolade ! La jeune religieuse, complice, laisse faire ; elle l’aime bien son petit docteur ! Nous sortons ensemble de la chambre où règne l’odeur d’éther et de sanies de la mort ; dans le couloir, je tremble, je chancelle ; à côté, sur un lit vide, elle s’assoit près de moi et me console avec des mots. Devant la mort, j’ai toujours voulu la brutale vérité de la chair, la chaleur des corps en alerte d’urgence. Je détourne sa main sur mon sexe et elle me rend, à travers le tissu, sans s’approcher ni rien de superflu, le petit service qu’un collégien, qui ne connaît que ca, pratique pour se débarrasser de l’horreur de sa solitude et de l’exigence suicidaire de la beauté ! Nous sommes sortis de là le cœur aussi pur qu’avant. Je n’ai jamais revu le « docteur », je n’étais pas de la famille qu’il avait ailleurs ! Je réussis mes examens et l’examinateur en soutane noire me dit : « c’est une tragédie, mon fils ». On sentait bien qu’il s’en f…C’est ce jours-là, je crois, aux funérailles où j’étais interdit,  que je décidai de ne pas aller à l’université mais d’écrire, même si comme Virgile « non ego cuncta meis amplecti versibus opto, non, mihi si linguae centum sint oraque centum, ferrea vox »

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Angélique, quatre-vingts ans, un mètre quatre-vingt de deuil, ma grand-mère maternelle, tenait dans sa cuisine chronique du bon et du moins bon depuis la moitié du siècle précédent : sa haine de l’anglais pour ce qu’il avait fait aux boers en inventant les camps de concentration ; elle connaissait par cœur les 32 couplets qui les accusaient ; sa haine des allemands qui avaient fusillé la moitié de son village en 14 ; sa haine de la Belgique qui avait chassé son Roi ; mais quel bel homme et comme il montait bien à cheval ! Et tant de choses parmi les meilleures aussi, dont son moment de gloire était l’histoire du premier trajet du premier train entre Malines et Bruxelles. Son grand-père avait été choisi pour courir devant la locomotive en agitant une grosse cloche à manche de bois en criant fort, pour écarter les vaches et les curieux, « attention, laissez passer le progrès ! » Dans cette campagne encore sans voitures ni avions ; la machine faisait un bruit furieux de ferraille et de vapeur ; la fumée noire empestait tout : c’était l’horreur heureuse. Il courut ainsi des kilomètres durant ; le Roi, descendu de voiture, le félicita. D’où la fierté d’Angélique ! On  garda cette cloche dans la famille. A la bataille de l’Yser, un jeune sous-officier, son parent, sortit des tranchées en l’agitant pour entraîner ses hommes et les guider dans la mitraille en criant ; « attention, laissez passer le peuple », mais il fut fauché aussitôt. La cloche fut longtemps dans la vitrine de son école natale. Peut-on mettre une cloche dans un blason ? Je ne sais pas ! Mais ce serait aussi beau que la devise d’Alexandre Dumas ; « De gueule sur peu d’or »,

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Pendant la guerre de Corée, nous habitons, le « docteur », maman, grand-mère et moi, dans une maison patricienne des beaux quartiers ; aux murs, céramiques et lambris de Cordoue ; aux portes et le long de la monumentale cage d’escalier, miroirs de Murano. Maman se montrait fière de la plaque de cuivre annonçant sur la rue les heures de consultation ! Jamais d’invités, jamais d’invitations ; on n’attendait que des gouttes notariales et les avortements bourgeois discrets. En ville, en recevait les syphilis  et les filles du quartier chaud de la gare du nord !

Pendant la bataille de Diem-Bien-Phu, nous occupons tous les trois, maman, grand-mère et moi, une maison dans les faubourgs presque champêtres. On ne connaît plus que les placards d’huissier sur la façade ; jamais d’invités, jamais d’invitations, personne. Pendant l’affaire du Congo, nous logeons à deux, ma mère et moi, dans un appartement. Jamais d’invités, juste des amants ! On joue aux cartes toute la nuit, puis je vais au collège et à des « quatre heures », le jeudi où je retrouve la chaleur humide de certaines mères en manque et désireuses de servir encore, sans risques, à l’éducation de la jeunesse et aux derniers feux de la maturité. Heureuse époque ! Mélancolique cependant, le sexe ne parlant que de séparations et de secrets ! Maman fait les derniers beaux jours d’un ténor du barreau, d’un prince célibataire des Pompes funèbres et finalement d’un chauffeur de poids lourd bâti en hercule qu’elle épousera sur la fin. J’étais très amoureux d’une superbe géorgienne, Nucia, fille de général cosaque et qui finit au bagne des maisons de redressement. C’était ma petite Jehanne de France car j’étais fou de Cendrars qui disait « si tu m’as crû, c’est que c’est vrai ! »

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Ni heureux ni malheureux mais plein du sentiment d’une beauté dont l’évidence ne s’appuie sur rien ! Réveillé en pleine nuit, sans rêves ni cauchemars, sans bien-être spécial, ni aucunes des souffrances physiques habituelles de l’âge, la moindre inquiétude, nostalgie ou regret devant la vieillerie dont la mort devrait me souffler au nez l’haleine fétide, seul sans être solitaire, dispersé parmi des étoiles que je ne peux voir mais pas non plus confiné par un plafond qui devrait me peser, veillé par la chaleur diffuse d’une dormeuse aimante qui m’enveloppe du bruissement léger de sa respiration sereine, n’imaginant rien : aucun récit et pas d’images, conscient uniquement que tout est bien, comme cela doit être, et sans doute comme cela doit être tout le temps et de tout temps pourvu que je ne m’en mêle pas ; porté , flottant sous le niveau des mers dans une sorte de Mer Morte dont j’ignore la profondeur, l’étendue et jusqu’à la ligne d’horizon derrière laquelle se cache l’univers et le sel des galaxies ; participant passivement à je ne sais quelle fête ou rituel qui m’autorise à rester  mais immobile et réceptif aux ondes harmoniques du silence de mon esprit, aux grandes marées montantes de mes sens…Et soudain, retrouvant ma colère au feu cinglant, tombé d’on ne sait quel azur sombre trop tranquille, à l’idée d’être séparé ainsi des humains  qui souffrent, hurlent et demandent pitié, simplement un peu pitié, je retombe en moi-même , comme les murs de Jéricho quand les trompettes laissèrent à nouveau le soleil suivre son cours ! Franz Kafka, lisant l’admirable Robert Walser à Max Brod, ne savait pas s’il fallait rire ou pleurer !

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A demi-mots on m’annonce le passage d’un demi-frère inconnu, fils d’Adolf que la prison avait rendu trop pressé ! On n’est jamais à une demi-vérité près pour les demis adultes que sont les adolescents ! Il nous vient d’Argentine où sa mère a trouvé refuge par la filière vaticane ; elle règne, me dit-on, sur un élevage de dix mille poulets ; elle souhaite que le gamin connaisse l’Europe et le voilà en visite de courtoisie chez José et Juliette, à charge pendant trois jours de lui montrer Bruxelles d’où il reprendra l’avion ; mon « gaucho », ou plutôt mon cangaceiro (j’avais vu le film!) ne parle qu’espagnol ! Moi pas. Je le baptise « Buena nocé » puisque nous dormons dans le même lit…on évitait de parler ! Je lui montrai mon antre de colombophile citadin ; nous y avons passé, juchés sur les toits, une journée entière à observer la ville, le manège des pigeons qui revenaient d’Espagne et cerclaient autour de nous avant de retrouver leur femelle au nid ; puis c’était le bistrot où pointer les arrivées dans la machine officielle et se mêler aux habitués et aux buveurs de bière ; Lors du départ, je fis traduire « les convoyeurs attendent » et que sa mère devait déjà siffler pour son retour. Il ressemblait bien un peu à mon père Adolf, un pigeon lui aussi, je lui offris donc un beau spécimen bleu non bagué et il nous quitta, sa petite cage d’osier sous le bras. Parfois, sans conviction, je siffle dans le ciel vide, mais pourquoi faire ? Je n’ai plus de pigeons, depuis que mon seul ami à cette époque, un prestidigitateur, avait dû étrangler ses colombes en pleurant…

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Angélique ! Angélique ! Qui m’aimait comme la diable aime sa fourche, la mort sa faux et Cassandre les prophéties ; qui ne coupait jamais le pain avec le couteau à viande ni sans faire une grande croix sur la croûte ; qui m’emmenait au cinéma, pour qu’en dérangeant tout le monde, je lui raconte à voix haute le film, et se levait à ma plus grande honte en plein milieu en proclamant« k’moet pissen ! » ; qui parlait flamand, langue des domestiques et jamais le français, langue des patrons, ce qu’elle avait été pourtant toute sa vie d’avant; qui partait se suicider, avec lettre à l’appui, une fois par mois et revenait « l’eau est trop froide et ça vous ferait trop plaisir» (sic) ; qui sabota un chauffe-eau pour qu’il éclate à la figure du « docteur » , le concubin de sa fille ; qui l’appelait par le prénom de sa sœur morte du typhus à vingt ans ; qui, dans le silence admiratif d’une foule hostile accrochée aux grilles du palais royal, parcourut toute l’allée centrale un bouquet à la main pour saluer le retour de Léopold III qui ne se dérangea même pas ; qu’on retrouva, sous le lit de sa mansarde, restée sans manger ni boire depuis deux jours, et se moquant de la police venue la sortir de ce fort Chabrol familial; qu’on retrouvera, sorte de Médée de quatre-vingt dix ans, squelettique et disloquée, morte au pied de l’escalier, et qui n’aura cessé de me seriner pendant mon adolescence «  un jour, je te dirai » ; on m’empêchera de la revoir, et même d’accompagner son corps : pull ! Ball trap ! Circulez, il n’y a rien à voir ! Un jour, je ne saurai jamais ! Elle disparut de ma vie comme un pigeon d’argile explosé en plein vol ; Angélique donc, de la nature des anges mais il y en a de révoltés !

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Quand on fait de la politique, on a nécessairement du sang sur les mains ; quand on n’en fait pas, aussi ! Saint Augustin a raison de nous faire naître entre la merde et l’urine, et Becket de s’écrier cruel « ô les beaux jours » ! Ainsi aurait parlé le vieille baronne qui, chaque jeudi, m’emmenait dans sa calèche faire le tour de la ville, foutre le bordel dans le trafic, tout en partageant champagne et gâteaux avec mes douze ans  et les vingt-cinq de son cocher, avant de retourner se faire fourgonner par ce dernier dans son château néogothique en bordure des betteraves ; solitude, provocation aristocratique et populaire ; les suffragettes n’avaient qu’à en prendre de la graine, et moi à connaître ce que peut une femme libre et non pas libérée…Mais il m’en fallait plus ! C’est ainsi que jeune rouquin, les cheveux et le cœur en bataille, dans un vieux garage hors service, je demandai à ma copine d’enlever sa culotte en échange de quelques friandises et de montrer…Juste pour voir ! Aussitôt dit, aussitôt fait ; j’en fus pour mes frais ! Il n’y avait rien, on m’avait roulé !

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Sur le Che, Mao, Lumumba et Nasser, l’espace, le Tour de France, Elvis et les prêtres ouvriers, on avait touché les dividendes ! Un peu plus tard, je tirai, contre la mort, mes premiers misérables coups de semonce chez une gentille Violette qui ne cria pas au viol ! Pendant ce temps, l’Amérique exportait son mirage, l’Urss ses mensonges et l’Europe ses massacres coloniaux. On s’excitait de La Bombe et des bombardements. On passait par pertes et profits la Shoa, les goulags, les guerres du Vietnam et d’Algérie et les stocks de criminels nazis impunis. La pub fourrageait dans les slips, l’ambition dans le fric. On jouissait d’une décade inconnue depuis le début de l’humanité : plus de syphilis, pas encore de sida et la pilule enfin ! On aurait mis du sperme dans les biberons et c’est à peine si les Christ en croix dans les églises ne bandaient pas ! Je n’avais en tête que de faire l’amour à des femmes qui se tortillaient pour sortir de leur gaine en latex ou de jupons en cloche, puis d’écrire des poèmes, et de boire parce que ce n’en étaient pas. On m’appelait Barrabas ou bar à bas, je ne sais plus, le ket, la queue : la tuberculose excite l’éros.

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Au grand complet, dans l’immense Mercedes de cérémonie du Reich, rachetée d’occasion au stock américain de Cologne ; Porte-fanion, vitres anti balles,  klaxon comme un vol de choucas : D. conduisait ; on voyait à peine son crâne chauve et ses deux excroissances « à la Moïse » dépasser du siège ; Ma mère encore plus petite restait invisible ; une vitre coulissante nous séparait ; à l’arrière,  grand-mère et moi, face à face, elle sur le siège en cuir, moi sur le strapontin pliant, dos à la route ; on se taisait en flamand ; rien à dire ! Le cornet pour communiquer au chauffeur : hors d’usage ! Chacun dans sa bulle et les vaches sur le bord de la route pourront s’envoler ; le paysage, que je voyais défiler à l’envers, comme si l’avenir se retirait à toute vitesse, m’absorbait tout entier. Soudain, une tempête de grêlons comme un tir de mitrailleuse sur la tôle blindée ! On ne voyait plus rien ; la lourde limousine dérapa, s’embourba dans les champs détrempés et la baleine de ferraille s’échoua sur un banc de mottes sombres et grasses comme des récifs ;  je criai pour la première fois « maman » mais personne n’entendit ! Nous étions indemnes et chacun se mit à dire n’importe quoi ; on revendit la Mercedes, puis les meubles, puis la maison. Je soldai ma jeunesse comme une chose étrangère et mal connue. Le monstre automobile hanta bien quelques fois mes rêves mais pas plus que les yeux noirs (comme dans la chanson !) de ma voisine ; le cornet, où je hurlais, semblait trop abîmé, jusqu’à ce qu’un vieil éditeur-poète vint déboucher ma voix pour m’apprendre à aimer les mots comme on aime la boxe, et l’amour comme  le trapèze chez les manchots.

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Les jeunes filles ! Il n’y a que ça pour prendre le branle d’une histoire…Il faut juste se retirer avant d’avoir les pieds dans le ciment à prise rapide des sentiments. Je n’avais pas vingt ans et je chassais avec la rage et la faim des loups qui ne s’en prennent qu’au fromage des corbeaux. A la fac où je n’allais que pour ça, les cours de romanes se donnaient dans une cohue de jupes plissés soleil, de jupons à l’indienne et de jeans trop collants. Je fis aussitôt deux parts de ma vie : l’écriture (pas l’étude des auteurs, admirés et haïs parce qu’ils écrivent mieux que moi !) et l’amour (parce qu’il me lance dans l’écriture !)…L’amour ! Mais que savais-je de l’amour (et encore aujourd’hui !) L’amour devait me consoler de ce que délibérément je voulais ignorer ; je mis donc des années pour découvrir ce que d’autres avant moi avait trouvé mais j’y gagnai de devenir farouchement moi-même. J’aimais aussi des femmes pour leur corps au sommet de son art, leur urgence à vivre les queues de traîne de leurs dernières tempêtes, avant d’affronter la période glaciaire de l’éros en tricot !  C’est alors que je tombai amoureux. Elle passait son brevet. Je vendais des mixers dans les foires. Elle revenait d’Afrique. Je revenais de nulle part, et la Belgique ressemblait à ces patinoires quand on n’a pas de patins ! Le rock devint plus roll ; nous nous roulâmes dans tous les lits et les divans de fortune ; en été, tôt le matin, nous nous aimions dans les buissons de parcs encore fermés ; l’hiver, dans d’improbables bistrots de gare où les épaves de la nuit nous reluquaient ; nous nous mangions des yeux, et frottions avidement, désespérément et sournoisement nos visages, nos poitrines et nos ventres, comme des canots dansant à la poupe d’un cargo et dont la corde, dans les vagues brutales, menace de rompre à tout instant. La rue était un naufrage où nous nous perdions, elle attachée à la bouée de son cartable et moi, retenu au premier verre d’une série de comptoirs comme à autant de radeaux de La Méduse.

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 C’est donc, encore et toujours, qu’il faut traîner dans les déserts surpeuplés de nos villes le carquois, l’arc et les flèches inutiles de la colère et de la révolte ! C’est donc, encore et toujours, marcheur réduit à sa marche, incendie rétréci à ses cendres, poète confiné à son poème et joueur de triangle dans l’orchestre cacophonique des humains, mais l’esprit libre, ramené à la musique et aux nombres, qu’il faut errer, ensauvagé de mots, dans l’enfilade des gratte-ciel,   allant d’une tour de guet électronique à l’autre et d’un  centre commercial à un commissariat, comme Achille appelant Hector au pied des murailles de Troie l’imprenable aux trésors bien gardés par Apollon ! Il faudra donc qu’Ulysse succède à Achille : la vérité est affaire de mendiant ; seuls les prétendants en goûteront l’obole pour le passage, et leur bouche en restera amères.

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Après le passage du vide-ordures de la guerre, les peuples cherchent le confort.  La vérité étant peu confortable, on leur offre du rêve. Les salons d’art ménagers font flores ! Mais comment arrêter devant votre mixer le troupeau de buffles des visiteurs ? En voici une démonstration aussi implacable que la composition du « Nevermore » d’E.A. Poe. La nature humaine ne change pas ; elle aime le spectacle. Vous vous tenez sur une estrade basse, les planches d’un stand, vous dominez (un peu, pas trop) derrière un pupitre (pas trop loin) on est à l’école, en tablier blanc – c’est scientifique – La machine trône – c’est le Graal- Il faut comme Moïse incarner la promesse, et comme Adam reconnaître la faute – on vit mal ! Flanquez d’autorité, entre les mains de badauds, couples ou enfants accompagnés – il faudra la signature d’un adulte – un gobelet en verre – c’est gratuit – avec un fond d’orangeade – la santé – de plus il fait chaud – ça bouchonne aussitôt dans l’allée ; on ne peut plus avancer ; sur le comptoir, entre fruits et légumes, il n’y a pas de place ; ils restent donc là, le verre vide à la main, vaguement coupables ; ils vous doivent quelque chose ! Vous joignez le geste à la parole ; vous allez exécuter un tour de magicien ; ils vont comprendre, ils sont intelligents ! Sur une planchette, de quoi faire une soupe avec rien – économie – en un instant – gain de temps – sans bouillir- vitamines, santé, vie moderne- vous jetez le tout dans le bocal avec l’eau chaude : ça tourne, c’est beau ! Vous ajoutez du concentré de tomates – oooh ! C’est rouge ! – vous versez un petit fond dans les verres vides – Vous parlez, vous blaguez, ils sont bien obligés de rester en soufflant avant de boire ; ça sent bon ! N’en donnez pas trop, non seulement ça devient vite fade mais attention ! Tout tient dans la frustration. Pas de corvée vaisselle  non plus: vous coupez un morceau de chou rouge – autre corvée à cause des taches-…Non ! L’acide va ôter la graisse du bocal – on ne voit rien – mais avec un peu de vinaigre – aaah ! Cela vire au violet rose ; c’est coupé fin, le verre paraît propre, jetez tout dans un chinois : ça brille ; vous pouvez passer à l’exercice suivant- enchaînez, enchaînez !- on peut battre des œufs pour le dessert – quelle fatigue à la main – ici avec un seul blanc d’œuf vous pouvez monter trois fois plus de neige : il suffit, juste avant, d’un peu de poudre à lessiver sur les couteaux  – mais qui l’a vu et qui va goûter –  avec le jaune vous préparez un porto Flip bien sucré, vous faites l’échange avec les verres sales et poussez le couple choisi au flair à s’asseoir derrière vous pour la partie technique – c’est du sérieux, c’est allemand, souvenez-vous des chars ! C’est américain aussi : là-bas tout le monde en a un ! – les autres vous échappent mais tant pis !  L’attaque-vente peut commencer…Heureusement, je n’ai jamais cru ce que Poe, après coup, raconte sur sa façon d’écrire son poème du Corbeau !

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C’est clair ! Ce ne l’est donc pas. Je m’arrange toujours pour ne pas figurer sur la photo ; pas besoin de KGB : pour vivre heureux, vivons couché sur du papier ! Absent par vocation, solitaire par souci d’hygiène, esthète du manque, du peu et du pauvre, présent par défaut, poète par contumace, je suis cette savonnette qui glisse entre les doigts quand on veut s’en servir. Ce n’est ni vraiment voulu, ni tout à fait conscient ; je cultive des pudeurs de bulldozer, des vertiges de cétacés en voie de disparition volontaire, des rapports affectifs de parachutiste en chute libre sur un champ de mines. On dit de moi : « C’est son caractère ! Il suce ses colères comme des bonbons anglais » ou encore : « C’est un ours, voilà tout ! » Je désamorce mes fureurs comme un démineur penché sur une bombe oubliée ou comme on déshabille une femme qu’on va aimer. Je ne pose jamais de questions, n’apporte aucune réponse, juste un poème qui navigue entre des eaux boueuses. Pourquoi ? Je l’ignore mais je constate : de tous les morts autour de moi, proches ou moins proches, je ne sais presque rien, ne cherche pas à savoir et refuse de chercher où ils sont. L’azur reste pour moi ce blackout qui aveugle les vitres pendant les bombardements.

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Ma mère, grand-mère et moi, vivions seuls dans une partie obscure du harem qu’entretenait mon père « adopté » D., loin des filles qui le soutenaient dans sa dégringolade (je retrouverai, après sa mort, un bar d’hôtesses qui affichait  « chez le docteur »). Il nous payait chichement. Jamais assez pour finir le mois, mon minerval au collège et les huissiers qui le cherchaient chez nous où il ne venait plus. Je devais alors subir la honte d’aller mendier, après une longue attente parmi ses malades en salle d’attente, la mesquine rallonge indispensable. Je l’aimais d’une haine de voyou qui me faisait  planter devant lui dans le cuir de son bureau un de ses chers bistouris pris dans l’armoire vitrée du cabinet. Il murmurait alors « Je suis lâche, je suis malade, tu es jeune ! » En dix ans, ses parents, qui vivaient à l’étage, m’ont reçu une seule fois et je crois qu’ils ont désinfecté après.

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J’avais sur l’estomac Budapest (révolte fasciste et massacre soviétique !), la prospérité bourgeoise, le mépris de mes condisciples (mais pas de mes profs), la misère d’aimer propre à mon âge, le cynisme et les mensonges des vainqueurs et des vaincus qui s’entendaient comme larrons en foire pour dépecer le monde, et tant d’autres choses que l’alcool montait en épingles !  Une adolescente, que son père mettait sur le trottoir, me fit le coup de l’amant de cœur. Sombre et belle aux longs cheveux anthracite, elle me tricotait d’interminables écharpes et recousait mes boutons de chemise. Nous sortions le dimanche en forêt. Elle me promenait comme un toutou. J’étais affublé de toutes sortes de pères. Elle fut toute ma famille, puis soudain disparut. Je lisais le Journal d’Anne Franck

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 Le sexe a ses odeurs, l’amour ses fragrances, les unes résistent, d’autres moins; l’amitié concentre ses essences, et l’âme voudrait des encens mais elle ne peut que des émanations d’algues océaniques sur nos plages à marée basse. Guêpes et abeilles des sens se servent des pollens vertigineux du soleil pour donner un goût embaumé de bonheur ou d’amertume aux miels de nos instants. Les papillons sont rares. Parfois, ils nous font croire à l’éternité ! Et un pétale de rose, même par terre, à l’infini ! Dans la simple durée d’une vie, le relent nauséabond du breuvage, le vin bouchonné des guerres et du pétrole, en attendant le presqu’immortel philtre empoisonné de l’atome, tracent un tatouage olfactif si repoussant et douloureux qu’aucun nez ne peut le supporter plus longtemps ! Alors nos climatisations, nos purificateurs, nos déodorant et autres fumigations plus primitives, religieuses, politiques ou publicitaires se consacrent  à l’effacer, à l’éradiquer ou du moins à le recouvrir. Ils veillent à ce confort pour presque rien : un peu de notre liberté, un peu de notre individu. Notre passivité d’infirmes de la vie doit rester en effet conforme à notre non avenir, et qui sait, le point de non-retour dépassé,  à notre disparition en tant qu’espèce. Bienvenue donc à l’intelligence du poulpe et du rat, avant de leur laisser en héritage cette planète et l’explosion dans la galaxie de son bouton d’acné ! L’herbier de nos férocités ne témoigne que des bourgeons noircis et des feuilles mortes de nos victimes. Leur signature en somme sous la nôtre ! Nous n’aurons imaginé de dieux que pour faire passer pour un fumet  la puanteur des sacrifices que nous offrons à nos peurs les plus bestiales, et faire endosser à l’absolu la malsaine excitation de vouloir être purs et sauvés de l’incontournable appel du néant. Jamais aucune époque ne fut plus cosmétique, ne s’est plus bichonnée, lavée, douchée, shampouinée et pomponnée pour détourner l’attention des pestilences de ses charniers et cacher, sous un silence meurtrier de flacons musqués, les puanteurs de venaisons faisandées que les profits indus et le pouvoir sans frein prétendent ne pas dégager : nous avons donc, en art comme dans le reste, le leurre et l’argent du leurre. « Et pourtant ils existent, les anarchistes »  Léo Ferré.

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Peu d’hommes connurent de grands bouffons, peu de bouffons, de grands hommes qui écoutèrent ! Ni les uns ni les autres ne sont passés à la postérité pour cette unique qualité de rester dans l’aveuglante proximité du réel. La horde veut la loi, et la loi l’immobile ; ainsi fait-on l’impasse sur ces libres porteurs de marotte et de bonnet à grelots. Quelques artistes, immensément rares et précieux, ont revêtu ces défroques du verbe, de l’image, de l’hérésie et du doute. Ils furent éconduits, ou relégués à la gloire la plus ridicule, celle des honneurs, condamnés à la ruine de l’être, au reniement ou au suicide. Nietzsche s’est tu !

Odor di femina versus odor di verita ! La vérité n’a pas besoin des hommes; les hommes n’ont pas besoin de vérités. Elle vit seule et seule sait, du fond de quel puits, sur quelle écume de nuages, quand et comment, elle va se montrer pour qu’on la voit nue furtivement de loin, sous combien de voiles ou non, toujours silencieuse et, qui sait, sans doute sourde et peut-être muette ! Car il lui suffit d’être femme et belle de surcroît ! Alors ? Comment la croire si ce n’est par le désir qui nous en mord l’âme et le cœur ? Le doute et le secret entretenant mieux les braises de l’être que les tétines tièdes du repentir, de la rédemption de la foi, cette sainte trinité de toutes les sacristies.

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Où par deux fois l’auteur tire son épingle du jeu malgré et en dépit des fleurs !

 

Leçon 1 : on imagine, l’art étant le dernier obstacle contre les dictatures, qu’un grand poète, appelé à prendre la parole pendant un plénum du parti unique, se retrouve de facto devant un choix terrible ; ou il parle et se déconsidère à jamais comme un soutien du régime, ou il refuse et se condamne  à l’exil et peut-être à la mort ! Il a 24 heures devant lui… et des amis. Le lendemain, quand il monte à la tribune, devant l’assemblée silencieuse, il prend le micro et simplement dit posément  « 18 »…A cet instant, un peu partout dans la salle, on se lève et en chœur on récite « So long as men can breathe, or eyes can see, so long lives this, and this gives life to thee » ( Shakespeare, sonnet 18) ce fut un triomphe sans commentaires et on passa à l’orateur suivant.

 

Leçon 2 : que nous est-il arrivé ? En moins d’une vie, nous sommes passés de Giacometti à Botero ? L’effet de serre et le réchauffement climatique ont fait de nous des potirons pour halloween ! Harry Potter ressemble au fils adultérin de Sartre et de Sœur Emmanuelle. La gueule de bois du politique n’a d’équivalents que l’épilepsie du religieux, l’ithyphallisme économique et les tristes godemichés de la guerre ; nous procédons, par étapes accélérées, de l’homme universel à l’homme Universal-MGM, collégial, cultivars et clone acculturé ;  l’avoir n’est plus dans l’être, mais l’être dans l’avoir ; le vieux triangle, avec l’œil et les rayons dedans, sert maintenant de panneau pour signaler la panne ou l’accident ; alors que faire sinon comme Catherine II de Russie ? En public et à la cour, elle venait de lâcher une vesse retentissante…Un jeune lieutenant de vaisseau se jeta à ses pieds pour demander pardon. « Relevez-vous ! Amiral, oui, amiral ! Car vous êtes le seul ici qui avez su d’un vent contraire faire un bon usage »   Allons ! « Le vent se lève !…Il faut tenter de vivre ».

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Parfois, au zinc de la Fontaine des brouillards, je joue aux dès avec la serveuse, Calypso ; elle a les yeux de Kim Novak, le sourire de Marina Vlady et la voix de Delphine Seyrig ; nous restons tard ; Hermès en service passe et repart ; Circé, la patronne, avant de monter se coucher, change les derniers prétendants en petits cochons et les renvoie  vers les moins farouches des esclaves saoules d’Ulysse; demain, je serai Ulysse ; le perdant offre la tournée et je perds! Tout se mélange, ma mémoire soulève les baguettes d’un Mikado d’étoiles filantes.

On m’a montré mon premier mort. Ce n’est pas que je voulais mais, paraît-il, à six ans, on doit ! Les pompes funèbres venaient de passer : la chambre était en ordre, le lit au milieu et le défunt  au milieu  du lit ; il régnait une légère odeur de cierges, de naphtaline et d’eau de Cologne bon marché ; un persistant et fade rappel de vieilles femmes en noir, même si je ne sais pas ce que cela veut dire ! Et quelque chose d’un peu écœurant qui rôdait près du corps ! Les robes étaient sculpturales, les costumes ridicules ; le silence avait un goût de plâtre; des confidences, des paters, des aves, des formules toute faites circulaient dans un fond à peine perceptible de coquillage contre l’oreille ; la mer semblait soulever des poitrines plus jeunes : mes cousines en étaient soudain plus belles ! Mais ce n’était pas le moment.  Mon oncle, la moustache cirée, gisait tout raide dans son costume du dimanche, celui qu’il mettait pour ne pas aller à la messe ! Avec gilet boutonné, oignon à chaîne, et au bout de ses longues jambes strictement alignées des souliers neufs qu’il n’avait jamais mis ! Soixante ans plus tard, je me couche toujours en prenant soin de croiser les jambes, et même les bras derrière la tête avant de m’endormir : pas question de ressembler à ça ; qu’on me laisse dans ma position de moissonneur piquant un roupillon parmi les blés, avec non loin la rumeur d’éternité d’une abeille au-dessus des fleurs au soleil.

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Un jour, il ne s’est rien passé. C’était formidable ! J’étais heureux. Un jour, je n’ai jamais été. Je n’ai pas bien compris mais je sais que c’est juste. C’est un peu comme si l’univers serait tout : que faire alors du reste ? Un jour, comme presque tous les jours, le matin, j’y crois et le soir, je n’y crois plus. Seule la nuit me débarrasse de ce problème : place aux cauchemars !

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Souvent, j’ai attendu toute une matinée sur l’avenue de Suffren, en face de chez Michaux. Il déjeunerait comme d’habitude, non loin de là, avec Lokenath Bhattacharya, mon ami. « Traverse, viens nous dire bonjour, je te présenterai ! » J’en rêvais !  Jamais, je n’ai pu. Non pas à cause du caractère supposé de l’écrivain solitaire mais à cause de ce que je savais de moi et de mon écriture. Parler serait impossible et d’ailleurs quoi dire  qui ne soit évident rien qu’à me voir ? Un jour, le poète Adonis m’invita sans raison dans un haut lieu de la cuisine libanaise. Dès le début du repas qu’il avait commandé seul, il prit de sa voix douce un ton de reproche à l’égard du chef venu le saluer, et fila dans la cuisine mettre son nez au-dessus des fourneaux. Quand il revint s’asseoir, toujours aussi calme, il me parla longuement de saveurs, d’épices et de poésie. J’avais lu ses livres. Je décidai aussitôt de les relire ! « Je sais fort peu de choses sur ma vie réelle ; quelques allusions, quelques vagues indices et des signes que j’essaie, ici, d’élucider pour mon propre usage »  Walt Whitman.

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  La mer avait gelé près du rivage. Elle respirait lourdement. La marée avait du mal à retirer ses bras du manteau blanc. Le paysage, à l’unisson de l’après-guerre, tirait à hue et à dia. Ma mère, en chandail de starlette, et moi, en culottes courtes, contemplions l’embâcle et les morceaux tombés de l’armure rouillée du soleil. J’entendais dans le vent Thyl dire à Neele « Les cendres de Claes battent sur mon cœur ». La plage était déserte, les mouettes prophétisaient, et le cheval de Troie des nuages jetait son ombre sur les terres du pays plat. La haine, la honte avaient pondus leurs larves dans les plaies mal cicatrisées  de la paix. Après le dégel, vinrent les inondations. Du jamais vu ! Et pas d’obstacle où échouer une Arche. Les eaux méphitiques de deux guerres et du génocide, l’Urban, la destruction, empestaient à ciel ouvert. La géhenne libérait ses morts, puis les flots se retirèrent, laissant sur les polders des cadavres de vaches et de chevaux, le ventre à l’air, les pattes en croix. La mémoire gardait ses fantômes, le présent eut ses fosses pour ne rien oublier ! Avec le printemps, on respira un air moins terrible ; on vit des oiseaux revenir nicher ; des caves du littoral, on retira des bouteilles et des conserves sans étiquettes. L’humidité avait tout décollé ! Dans les bodegas et les hôtels, on offrit des « menus-surprises », où pour un prix modique on ne savait pas si on tombait sur un Pétrus ou un pousse-au-crime, sur du caviar ou du thon émietté. Certains y voyait un symbole et puis ! C’était un jeu et on pouvait enfin jouer avec les sorts ! Je guérissais alors d’une pleurésie tuberculeuse et l’eau lentement se retirait de moi. L’interminable seringue me fouillait douloureusement les côtes, me laissant pantelant mais la joie d’exister, de revivre, m’avait ôté toutes mes étiquettes : la mer était libre, la chair des femmes, plus savoureuse que la pince du crabe ou la langouste au corset rose. J’étais affamé et je me fichais de savoir quelle dernière chanson  Thyl entonnerait sur le bateau des gueux et le vaste océan.

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La réalité incarne cette fiction qui permet de rester accroché au vivant. Que vous y croyiez ou non ne change rien à l’affaire. Le récit nous fonde en donnant consistance à un réel imaginaire. On peut parler de poème ; il est en effet l’élément fondateur de chaque peuple et de chacun ! Il nous fait ! Il ne raconte rien (pas même dans Homère, du moins là n’est pas l’essentiel) ni le début, ni la fin ni les raisons ni le reste. Il agrandit l’espace de l’être, lui donne sa place, coupe en quelque sorte les couilles au Père (éternel). La prose n’y change rien, le chant (le charme) qu’elle peut porter s’en porte garant : le poème est dans la promesse, pas dans l’espoir ou la consolation mais dans la liberté de porter cela plus loin. L’un dit à sa façon, l’autre à la sienne ; l’un raconte ce que l’autre n’aurait pu dire. On joint par ce biais le mystère initial à celui de la fin. Nous y revoilà! Pas de réalité sans fiction, sans ce réel dont mensonges et mythes sont seuls capables de nous faire accepter l’inacceptable : l’aveugle mort qu’il faudra bien un jour regarder en face sans s’aveugler.

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Les trois Parques, à défaut des muses, viennent nous rendre visite ! On fête mon anniversaire; elles paraissent hors d’âge! L’une est la mère de l’amant  camionneur de maman; suivent deux sœurs du même tonneau; d’abord la madone des marolles s’extirpe en jurant de son taxi; son accent bruxellois est à couper au sabre d’abordage; voix de marchande de caricoles; on l’accueille vite fait, avant l’attroupement du quartier ! Naine, mafflue, les seins sur la ceinture, la cigarette collée au bec de lièvre, dans sa robe du dimanche qu’elle doit, dit-elle, à l’imagination florale de son mari tailleur, mort en 1940 ; elle porte des sandales à cause de ses cors  ; elle porte une bosse qu’on ne voit que de dos ; elle déborde de gentillesse mais ça passe mal vu qu’elle embrouille tout à cause de l’émotion qui la fait « broubeler »! Une fois installée au salon, elle regarde la bouteille de porto et tout de suite : « j’aime pas ça ! » Elle se contentera d’un grand verre de Mandarine Napoléon. Elle nous présente les deux tantines de « son René » : l’une offre une cinquantaine rondouillarde, lorgnons sur le nez, cuir de Russie sur le renard autour du cou ; d’une peau de faïence plus rustique, elle brille comme une poire Comices dans un crépon froissé ; mal vêtue, en haillons par avarice, bien que veuve d’un riche négociant en bois exotiques; elle tient à faire savoir qu’elle a sauvé sa fortune comme une poule assise sur un œuf car on ne sait jamais de quoi les hommes, tous sauf son neveu, sont capables ! Le monde est méchant ! D’ailleurs cet argent, elle l’a durement gagné en empêchant son mari apoplectique de le dépenser avec toutes les filles de joie de la ville…Sa vie n’a été qu’une lutte sans fin contre le vice et la concupiscence, dont, elle en est sûre, malgré ma jeunesse que le danger me guette. C’est pourquoi elle n’a pas voulu d’enfants, qu’elle ne fume pas, ne boit pas, ne mange pas, « à peine une aile de poulet !». Elle n’embrasse pas non plus. La seconde, est maigre, osseuse même, longue comme un jour sans jouir, mélange improbable d’un Gréco, d’un Bosch et d’un Bernard Buffet de Brocante ! C’est la cadette, veuve, elle aussi, mais d’un médecin anglais revenu très abîmé des colonies ; elle affecte des manières de douairière victorienne choquée de tout et de n’importe quoi dont d’ailleurs elle ignore tout « oooh ! My dear » ! Déguisée en lady caricaturale, elle hennit à tout propos derrière un accent british soigneusement entretenu ; elle porte bésicles et s’évente avec ostentation contre le tabac son aînée ; son corps translucide tient du service à thé en porcelaine ; sa robe de laine rappelle celles des petites filles qui pique-niquent et dans ses yeux reste beaucoup de pluie de ces après-midis-là !Elle n’avance ni seins ni fesses ; des bijoux en toc cliquettent bizarrement contre l’espèce de tambour sec de sa poitrine ; elle rit trop fort pour montrer qu’elle a de l’humour surtout quand mine de rien le scotch se met à filer comme du thé  glacé durant la canicule ; j’ai droit à des attouchements furtifs de confesseur pour écolier indiscipliné, du bout des doigts comme on caresse un petit chien dont on a peur ; elle reste inconsolable d’un mari mort trop tôt pour que la société insulaire puisse la reconnaître comme l’une des leurs ; elle est donc revenue sur le continent auquel elle entend bien apprendre la supériorité britannique et la grandeur de l’empire ! Ce n’était pas vraiment des Parques, mais trois fées venues sur le « lit de noces » de leur unique fils et neveu, me souhaiter à moi, l’une la gloire, l’autre la richesse et la dernière l’amour, que son dentier avait du mal à prononcer sans vouloir la quitter. Je reçu donc de la première un stylo, de la plus riche un baiser et de la dernière, soudain comme absente, un sanglot d’émotion contenu dans un petit mouchoir brodé, suivi d’une quinte de toux assez forte pour que tout le monde s’aperçoive de son émotivité !

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Le poker menteur, il n’y a que ça de vrai !
 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

WERNER LAMBERSY

 

Né à Anvers, (16/11/41) vit à Paris depuis 40 ans. Bien qu’il soit issu d’un milieu néerlandophone, son histoire  le conduit à faire acte de résistance et d’antifascisme en choisissant d’écrire en français. Sa biographie est à rapporter à ses livres, qui constituent la «trace d’un voyage intérieur emblématique.» Longtemps attaché littéraire du Centre Wallonie Bruxelles à Paris (jusqu’en 2002), il est l’auteur d’une soixantaine d’ouvrages traduits en plus de 20 langues, dont  Conversation à l’intérieur d’un mur, La Toilette du mort (L’Age d’Homme)  et une trilogie majeure : Architecture nuit (prix Yvan Goll), Coimbra (grand prix SGDL Paris) et DERNIERES NOUVELLES D’ULYSSE (prix Pierrette Micheloud, éd. V. Rougier, 2015) précédés de Maîtres et Maisons de Thé ( prix triennal et prix Canada/communauté française), Noces noires , ou  Journal d’un athée provisoire, divers livres d’artiste, des anthologies personnelles (Actes Sud: L’éternité est un battement de cils, Les Vanneaux, Nu(e), à l’Index, Sapriphage, 6 titres chez La Porte, 5 aux éditions du Cygne, Cadex, l’Amourier, et Phi) lui donnent une place significative dans la poésie contemporaine. Variant le ton et la forme, son œuvre poursuit une méditation sur le dépassement par l’écriture et l’amour. Son écriture est un heureux amalgame entre deux sensibilités: l’occidentale, où la pensée philosophique et l’aphorisme qualifient le style, et l’orientale, où le poète puise le sens d’un formalisme et d’une pensée paradoxale. En 2015, à signaler:  La perte du temps ( éds Castor astral), Pina Bausch (en 13 langues), Escaut, salut (éds Opium, prix Académie royale 2015), In angulo cum libro (éds Al Manar), La dent tombée de Montaigne (Dumerchez) , Un requiem allemand, 1986 ( Caractères, 2014), Les cendres de Claes (Transignum), les rééditions d’ Anvers ou Les anges pervers ( poche espace nord)  et du nouveau  Rubis sur l’ongle (Rhubarbe 2016), ainsi que Yawar Fiesta puis Déluges et autres péripéties, opéra acousmatique par Annette Vande Gorne ( CD Musiques et Recherches) Prix Mallarmé 2015 et Pierrette Micheloud 2015.

 

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