Vicente Huidobro

 

 

(Chili)

 

 

 

3

Je m’éloigne en silence comme un ruban de soie

Promeneur de ruisseaux

Tous les jours je me noie

Au milieu des plantations de prières

Les cathédrales de mes tendresses chantent la nuit sous I ‘eau

Et ces chants font les îles de la mer.

Je suis le promeneur

Le promeneur qui ressemble aux quatre saisons

Le bel oiseau navigateur

Etait comme une horloge entourée de coton

Avant de s’envoler m’a dit ton nom

L’horizon colonial est tout couvert de draperies

Allons dormir sous l’arbre pareil à la pluie

 

 

 

18

Me voici au bord de I ‘espace et loin des circonstances

je m’en vais tendrement comme une lumière

Vers la route des apparences

Je reviendrai m’asseoir sur les genoux de mon père

Un beau printemps rafraîchi par I ‘éventail des ailes

Quand les poissons déchirent le rideau de la mer

Et le vide est gonflé d’un regard virtuel

Je reviendrai sur les eaux du ciel

J’aime voyager comme le bateau de I’oeil

Qui va et vient à chaque clignottement

Six fois déjà j’ai touché le seuil

De I’infini qui renferme le vent

Rien dans la vie

Qu’un cri d’antichambre

Nerveuses océaniques quel malheur nous poursuit

Dans I’urne des fleurs sans patience

Se trouvent les émotions en rythme défini

 

 

 

30

Madame il y a trop d’oiseaux

Dans votre piano

Qui attire l’automne sur une forêt

Epaisse des nerfs palpitants et des libellules

Les arbres en arpèges insoupçonnés

Perdent parfois l’orientation du globe

Madame je supporte tout. Sans chloroforme

Je descends au fond de l’aube

Le rossignol roi de septembre m’informe

Que la nuit se laisse tomber entre la pluie

Trompant la vigilance de vos regards

Et qu’une voix chante loin de la vie

Pour soutenir l’espace décloué

L’espace si lourd d’étoiles qu’il va tomber

Madame dix heures sent le tabac d’artiste

Vous aimez le nadir au corps d’oiseau

Vous êtes un phénomène léger

Je m’en vais tout seul au couchant des touristes

C’est bien plus beau

 

 

(De Tout à coup, 1925)

 

 

 

 

POEME FUNERAIRE

A Guillaume Apollinaire

 

L’oiseau de luxe a changé d’étoile

Appareillez sons la tempête des larmes

Votre cercueil à voile

Où s’éloigne l’instrument du charme

Dans les végétations des souvenirs

Les heures autour de nous font les voyages
Il va vite

Il va vite poussé par les soupirs

La mer est chargée de naufrages

Et j’ai drapé la mer pour son passage

C’est ainsi le voyage primordial et sans billet

Le voyage instructif et secret

Dans les couloirs du vent

Les nuages s’écartent afin qu’il puisse passer

Et les étoiles s’allument pour montrer le chemin

Que cherches-tu dans les poches de ta veste

As-tu perdu la clef

Au milieu de ce bourdonnement céleste

Tu rencontres partout tes heures vieillies

Le vent est noir et il y a des stalactites dans ma voix

Dis-moi Guillaume

As-tu perdu la clef de l’infini

Une étoile impatiente allait dire qu’elle a froid

La pluie aiguisée commence à coudre la nuit

 

 

(De Autonmne régulier, 1925)

 

 

 

RELATIVITE DU PRINTEMPS

On ne peut rien faire contre les soirs de Mai

Quelquefois la nuit dans les mains se défait

Et je sais que tes yeux sont le fond de la nuit

A huit heures du matin toutes les feuilles sont nées

Au lieu de tant d’étoiles nous en aurons des fruits

Quand on s’en va on ferme le paysage

Et personne n’a soigné les moutons de la plage

Le Printemps est relatif comme l’arc-en-ciel

Il pourrait aussi bien être une ombrelle

Une ombrelle sur un soipir à midi

Le soleil est éteint par la pluie

Ombrelle de la montagne ou peut être des îles

Printemps relatif arc de triomphe sur mes cils

Tout est calme à droite et dans notre chemin

La colombe est tiède comme un coussin

Le printemps maritime

L’océan tout vert au mois de Mai

L’océan est toujours notre jardin intime

Et les vagues poussent comme des fougeraies

Je veux cette vague de l’horizon

Seul laurier pour mon front

Au fond de mon miroir l’univers se défait

On ne peut rien faire contre le soir qui naît

 

 

(De Automne régulier, 1925)

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 

Vincente Huidobro (Chili, 1893-1948). Père du créationnisme et l’un des auteurs les plus représentatifs de la poésie latino-américaine du XXe siècle. Il voyage très vite à Paris où il fera la connaissance des avant-guardistes. Il se lie d’amitié avec des artistes de grande renommée tels que Pablo Picasso, Juan Gris et Pierre Reverdy entre autres. De ses recueils se distinguent: Adán (1916), Le Miroir de l’eau (1916), Horizon Carré (1917), Equatorial (1918), Poèmes Arctiques (1918), Altazor (1931), Tremblement de ciel (1931), Voir et Palper (1941), Le Citoyen de l’Oubli (1941) et Derniers Poèmes (1948). Sa poésie exerce un charme particulier auprès du jeune public et dans l’actualité reste toujours l’objet d’études permanentes.

 

 

 

 

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