Veronique Balaj & Eric Baude & Michel Soignet

 

nica Balaj   s’entretient avec

 

 

ERIC BAUDE et MICHEL SOIGNET

 

 

La francophonie en Europe de l’Est

 

 

LE CENTRE CULTUREL FRANÇAIS DE TIMISOARA,

 

Roumanie

 

 

Timisoara, Place de l’opéra

 

 

VB – La présence des centres culturels français en Roumanie est déjà un fait référentiel du point de vue culturel et interculturel. Nous pourrions même dire qu’elle a renoué au niveau institutionnel une histoire des liaisons entre les deux pays. Distingué Monsieur Eric Baude, Directeur du Centre Culturel Français de Timişoara, je vous prie tout d’abord de parler sur les relations entre le Centre Culturel Français de Timişoara et les forums qui représentent au niveau diplomatique les deux pays, la France et la Roumanie – un pays francophone.  

 

               

 

Le Centre Culturel de Timişoara s’inscrit d’abord au cœur du dispositif culturel français et francophone en Roumanie et plus largement en Europe centre-orientale. Il promeut  la politique initiée par le MAEE,  l’Ambassade de France et son service de Coopération et d’Action Culturelle en faveur du dialogue interculturel, des cultures et de la langue françaises en insistant sur leurs dimensions contemporaines. Le CCF se fait également le relais des positions internationales de la France dans les grands débats contemporains en organisant des débats, des colloques, conférences, rencontres en partenariat avec les institutions et associations roumaines de l’Ouest de la Roumanie. Le CCF de Timişoara mène d’abord comme les autres CCF de Roumanie une action de "terrain " de diplomatie culturelle et linguistique sur le territoire de l’Ouest de la Roumanie. Nous n’avons pas à intervenir sur les Forums en tant que structure. 

VB – La première rencontre avec Timişoara – cette ville de l’Est de l’Europe, une région assez controversée, vous a-t-elle marqué d’une certaine façon ?

La ville de Timişoara est une capitale régionale dont j’ai tout de suite remarqué l’extraordinaire patrimoine multiculturel, le dynamisme de son tissu économique. Comme beaucoup de personnes  attentifs au caractère et à la personnalité de cette ville je pense que celle-ci appartient à la la civilisation centre-européenne qui est elle-même pétrie de multiples influences culturelles extérieures. Timişoara est aussi une ville ouverte, accueillante, parfois surprenante et contradictoire, toujours attachante. La notion d’étranger est relative à Timişoara.  Je parlerais métaphoriquement pour cette ville d’un mille-feuille culturel et cela me plaît beaucoup.

VB –  Les liaisons culturelles et même historico documentaires entre la France et la Roumanie ont une histoire intéressante. Même dans le Banat, dans le cimetière du village Tomnatec, on y retrouve encore les tombeaux  des anciens soldats français qui y ont lutté avec d’autres armées il y a presque deux siècles, … par conséquent, voilà, un signe documentaire concernant l’interférence dont je parlais. Le CCF de Timişoara est à présent une partie de ce qu’on peut nommer l’ÉVOLUTION moderne des relations franco-roumaines. Le mot clé auquel j’aimerais que vous vous arrêtiez est « l’évolution » culturelle…

 

 

Le mot évolution contient implicitement la dimension culturelle et la culture est un phénomène permanent d’évolution. Même les sociétés les plus repliées sur elles-mêmes, à quelqu’ époque que ce soit ont évolué. Le phénomène s’est simplement démultiplié aujourd’hui.  Le CCF est de par ses missions un des promoteurs de l’évolution des relations franco-roumaines, il est au coeur de ces relations et il porte un regard vigilant sur celles-ci pour que cette évolution se fasse toujours dans une dimension de réciprocité équilibrée.

 

 

VB – Suivant l’idée de collaboration culturelle en évolution, une place importante revient à la langue française. Concernant la politique linguistique éducative que vous déroulez dans l’ouest du pays, il serait intéressant d’apprendre les détails de M. Michel Soignet même, Attaché de coopération pour le français au CCF de Timişoara, en sachant qu’il est préoccupé par l’implémentation d’un programme moderne, efficient, en partant du rôle de la langue parlée, écrite… Neuf grandes villes faisant partie de se projet d’ampleur se trouvent dans l’attention du CCF de Timişoara – vous avez le même programme pour chaque région ? Ou bien il y a des différences ? 

 

Le Canal Bega

 

Nous souhaiterions avoir les mêmes relations mais cela est difficile. C’est d’abord une question de personnes. Ici et là, les responsables pédagogiques sont, selon les personnes, impliqués de manière différente dans la promotion du français. Ce n’est pas une question d’effectifs. Il n’y a pas, dans le Sud-Ouest de la Roumanie de région ou de ville où la francophonie est plus ou moins forte. C’est le plus souvent une question de moyens. Timişoara est loin à l’ouest de la région, les transports et les séjours sont coûteux et ne sont plus pris en charge par les autorités éducatives roumaines comme c’était le cas jusqu’à l’été 2009. C’est pourquoi nous modifions peu à peu notre stratégie : de moins en moins de formations longues organisées au CCF et de plus en plus de formations courtes organisées dans les principales villes de la région où les professeurs, d’une manière générale, affluent. Je trouve normal de tenir compte des circonstances et d’aller vers eux. C’est presque un devoir : l’énorme majorité de ces enseignants sont tellement impliqués dans leur travail, tellement énergiques qu’il faut les aider au mieux, même si les moyens de la France sont eux aussi en baisse.

VB – Sans doute, comme dans tout autre domaine, et d’autant plus dans celui culturel, l’évolution ne pourrait être possible sans les différentes formes d’innovation. Une action linguistique culturelle, ayant des buts à la longue, présente certainement plusieurs plans où outre la tradition, le « moteur » de l’innovation demande à être activé. Vous vous retrouvez au milieu du problème, et je pense qu’il serait utile de médiatiser quelques aspects qui envoient à l’innovation culturelle et éducationnelle.

 

 

Nous devons évoluer avec notre temps et transmettre cette évolution à nos interlocuteurs dans leur travail quotidien de promotion du français. De nombreux professeurs regrettent que l’anglais ait pris une telle importance et craignent de le voir étouffer en quelque sorte la tradition francophone de la Roumanie. Or les chiffres montrent que le français  n’est pas fortement fragilisé en Roumanie ; d’autre part le monde moderne ne peut être que multilingue ; enfin la représentation du français évolue. Certes le français est devenu la 2e langue vivante depuis le début des années 2000 mais le nombre d’apprenants reste stable. Et s’il le reste, c’est qu’une prise de conscience des élèves et de leurs parents progresse lentement et sûrement : de plus en plus de Roumains sont conscients qu’il est certes important de parler anglais mais ils sont aussi de plus en plus nombreux à se rendre compte que la connaissance d’une seule langue vivante étrangère est insuffisante. Nos contacts réguliers avec les enseignants nous permettent ainsi de développer chez eux la conscience que le français ne doit plus être présenté comme une langue de nostalgie, porteuse de richesses culturelles passées, mais au contraire une  langue qui est profondément ancrée dans la réalité politique, géopolitique et économique. Bref, parler français, ça n’est pas un luxe, ni une manie d’érudit. Ca peut, de manière très pragmatique, aider à faire des études, à faire de la recherche, bref « à trouver du boulot ».

Par ailleurs, l’apprentissage du français doit être attractif. Nous développons les actions de sensibilisation au français des plus petits par des activités ludiques, nous proposons de nombreux concours, nous favorisons au maximum l’utilisation des nouvelles technologies et mettons à la disposition des établissements roumains des outils sur support électronique qui sont beaucoup plus attrayants que le traditionnel manuel. De plus, il y a les 29 sections bilingues du programme bilatéral pour l’enseignement bilingue, programme qui comprend l’enseignement d’une discipline en français et un projet de classe qui se réalise sur toute la durée de la classe de XIe. Nous ne diffusons pas seulement la langue mais aussi des méthodes pédagogiques qui permettent de développer la capacité des élèves à utiliser la langue comme un vrai outil de communication et un vrai instrument de travail.

VB – Un point important de l’interculturalité est, comme on peut voir dans le programme du CCF de Timişoara, la COLLABORATION déroulée à de différents niveaux et sans laquelle l’évolution du phénomène éducationnel ne serait pas possible. Les lectorats français, les échanges culturels ont, en outre du message immédiat, le pouvoir de configurer un autre dans le second plan, celui de la mémoire qui cumule des informations utiles, message qui peut être développé dans le temps.

 

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Entrons avec les lecteurs de ce témoignage appliqué dans l’intérieur du CCF de Timişoara et de ses événements culturels qui, même passés, restent les événements d’une histoire vivante. 

La spécificité du CCF de Timişoara c’est sa capacité à développer une politique culturelle transdisciplinaire avec de multiples acteurs contemporains d’horizons divers.  Regardez comment est structurée notre programmation et cela vous paraîtra évident. Cloisonner c’est régresser. Et nous ne sommes pas en Roumanie pour agir seuls mais bien ensemble, d’une certaine manière se métisser harmonieusement. Ensemble j’aimerais bien que ce mot résonne plus fort, plus positivement au sein de la société roumaine. Depuis sa création le CCF appartient à l’histoire de la ville et il contribue sans doute à façonner aussi sa personnalité, une partie de sa population et pas seulement ses élites par ses activités et sa personnalité.

 

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VB – Les interrelations culturelles franco-roumaines en cadence avec les idées des jeunes, quelles formes revêtent-elles cette année ?

Nous avons donné au CCF de Timişoara la priorité à la promotion et à la valorisation de la création contemporaine quelque soit ses formes d’expressions, cela peut être du domaine des arts contemporains mais aussi de la langue. L’interdisciplinarité dans ces domaines nous semble aider à l’établissement de relations durables de qualité. L’action du CCF s’appuie sur des relations franco-roumaines réciproquement positives, enrichissantes, épanouissantes. Même si l’histoire de chacun des partenaires est différente, parfois sombre, le patrimoine commun de cette relation franco-roumaine est exceptionnellement positif. Peu de relations entre les pays sont de cette valeur. Il n’y a pas de traumatisme dans cette relation.

VB – Comment imagineriez vous la rencontre – disons – avec un jeune artiste connu, formé ici à Timişoara dans l’esprit crée par le CCF de Timişoara ?

Le CCF ne créé pas un esprit, il essaie de réunir différents paramètres permettant aux artistes de se trouver dans une dimension et un environnement favorables pour entrer dans un processus de création.  L’artiste préserve son entière liberté. Nous mettons en place aussi les conditions d’un échange entre la création roumaine et française. Il y a beaucoup d’artistes qui nous témoignent de la reconnaissance pour avoir répondu présent à un moment où ils avaient besoin qu’on les écoute.

VB – Le Banat est une région reconnue par le nombre important de musiciens, les uns ayant déjà un renom européen, à voir Traian Grozavescu, Ion Vidu – il y a une large tradition des chorus ruraux…vous, en tant que musicien, croyez à la possibilité d’enrichir les deux cultures dans ce domaine, celui de la musique, par des formules modernes, d’échange culturel ? Quelles seraient ces formules ?  

 

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Copyright Adrian Nicoara

 

Il y a déjà aujourd’hui des échanges entre des musiciens de France (je pense à la Bretagne) et du Banat au riche patrimoine de musiques traditionnelles, des musiciens français sont invités à diriger des orchestres symphoniques. Je n’ai pas de formules magiques à proposer, il faut imaginer, réfléchir et agir pour un renforcement des échanges culturels, faire la promotion réciproque des patrimoines musicaux, des échanges inter-conservatoires, entre les orchestres, un vrai travail de fond soutenu par les institutions et le mécénat et toute la société civile derrière. C’est à dire qu’il faut faire en même temps que les actions, un inlassable travail de médiation artistique, de pédagogie envers les publics pour que ceux-ci se sentent concernés et soutiennent ces démarches. D’où doit venir l’impulsion à votre avis ?

VB – Avez-vous développé des chaînes de communication informationnelle, éducationnelle, culturelle et au moyen des médias écrits par les jeunes, dans les deux langues ? Quel est le but de ses exercices de communication, dans le temps ? Ce serait peut-être une histoire de l’interculturalité de cette partie du pays ? 

Tout d’abord, il faut dire que les enseignants et les élèves roumains sont extrêmement sensibles et motivés par les activités extrascolaires. On ne compte plus les groupes de théâtre, les ateliers d’écriture, les journaux scolaires. Il est rare, lorsqu’on propose une activité quelle qu’elle soit, concours, rencontre avec des Français – écrivains ou simples étudiants Erasmus – de ne pas rencontrer d’écho. Les Roumains sont fidèles en amitié et de nombreux échanges scolaires durent depuis des années et des années. Ils constituent pour l’ensemble des participants une richesse immense et un lieu idéal pour l’éducation à l’interculturalité. Chez les étudiants, les concours de traductions sont populaires, les concours de la chanson française, les cinéclubs, les blogs francophones, etc. Les associations d’étudiants francophones sont de plus en plus nombreuses et deviennent des interlocuteurs directs des services de l’Ambassade de France en Roumanie.

 

La tradition du journal de classe, papier ou électronique, les échanges via Internet avec des lycéens d’autres pays sont très développés. En mars 2010, un concours de rédaction de la une d’un journal a été lancé dans le département du Timis et a vu la participation de 134 lycéens pour une activité totalement inédite. A l’échelle d’un département, c’est un franc succès. Les activités journalistiques, en raison de leur caractère pluridisciplinaire, doivent être développées car on apprend au moins autant en faisant des activités en français qu’en apprenant le français, en classe, tout simplement.

VB – Qu’est-ce vous pensez garder comme élément de référence de cette expérience culturelle de Timişoara ?

Je ne peux pas encore répondre puisque l’expérience est en cours jusqu’à l’été 2011. Pour l’instant ce qui me "bouleverse" c’est la subtile multiculturalité de la ville fragilisée dans certains de ses aspects par l’histoire récente mais je vois poindre dans les générations qui arrivent sur la grande scène du théâtre de l’histoire des raisons d’espérer que cette particularité puisse être régénérée. Je resterai attachée à Timişoara bien au delà de ma présence dans le Banat. J’aime parler de cette ville et de cette région quand je suis "ailleurs". J’aime aussi cette attitude qu’ont un certain nombre de banatais rencontrés durant mon "long" séjour de se "revendiquer" de Timişoara tout en conciliant un intérêt et une curiosité respectueux pour les cultures étrangères.

 

 

 

 

– Questions

Veronica Balaj – journaliste – Radio Timişoara

Réponses

Eric Baude, directeur et Michel Soignet, attaché de coopération pour le français CCF Timişoara

14 novembre 2010

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