Vénus Khoury-Ghata

 

Rencontres avec Vénus Khoury-Ghata

 

 

venus3

C. Hélie/Gallimard

 

 

J’ai les mêmes gestes pour cuisiner et pour écrire, pour jardiner et pour écrire.
Propos recueillis par
Cécile OUMHANI

 

 

Vénus Khoury-Ghata est une très grande dame de la littérature francophone. Auteur d’une œuvre romanesque et poétique impressionnante, elle fait preuve d’une parfaite maîtrise dans les différents registres de l’écriture qu’elle aborde avec virtuosité. La rencontrer est un moment de grâce, l’occasion de comprendre que l’écriture ne peut être vécue sans un total don de soi, sans accepter qu’elle investisse chaque instant de la vie, qu’elle soit diurne ou nocturne, qu’elle soit présent ou réminiscence de ce passé où se font les êtres. Vénus Khoury-Ghata vit en écriture, à l’écoute des autres et du monde qui l’entoure, toute à la sensibilité avec laquelle elle les accueille. Elle nous a reçue avec chaleur et générosité, autour d’un thé, nous introduisant dans son univers quotidien, qui est lui-même poésie, avec ses deux chats, témoins muets de la naissance de ses œuvres et ce jardin qui l’inspire. Ne dit-elle pas dans cet entretien qu’elle ne sépare pas cuisine, écriture et jardinage? (Cécile Oumhani)

 


CO :
Une maison au bord des larmes
est un livre dont le destin a été assez particulier.

 

VKG : Les livres ont leur vie comme les êtres humains. J’ai donné Une maison au bord des larmes il y a sept ans à un ami très talentueux qui commençait une collection chez Balland. Ce livre n’a pas eu de papier dans la presse, alors que beaucoup de gens me disaient que c’était un de mes meilleurs livres. Et je me demandais pourquoi il n’avait pas la même destinée que mes autres livres qui ont été traduits en sept, huit, onze langues. En même temps, ce livre autobiographique, qui raconte une enfance terrible, avait presque suscité un scandale dans ma famille au moment de sa sortie. J’ai alors pensé qu’il valait peut-être mieux qu’il ne soit pas connu. Et brusquement un éditeur italien, qui avait signé un contrat pour La maestra, décide de publier d’abord Une maison au bord des larmes, puis c’est mon éditeur suédois et mon éditeur américain… Il ne faut jamais pousser les livres. Ils ont leur vie d’eux-mêmes. Ils savent ce qu’ils vont devenir.

 

CO : Cela a dû être très douloureux pour ce livre dans lequel vous aviez mis tant de vous-même ?

 

VKG : Ma famille ne voulait pas qu’on raconte ce qui s’était passé il y a quarante, cinquante ans. Pour moi, dire cette histoire qui a tant pesé sur mon enfance et sur mon cœur était une forme de thérapie. Si je suis devenue écrivain, c’est parce que mon frère, lui-même écrivain et poète, a été envoyé dans un asile de fous par mon père. Il aurait dû le faire soigner par une cure de désintoxication, comme on le fait pour toutes les personnes qui touchent aux drogues. Le fait qu’il n’ait pu écrire m’a poussée à le faire. J’ai donc écrit à sa place sur le cahier de brouillon qu’il avait à la maison. Cette histoire a écrasé ma famille. L’écrire noir sur blanc a beaucoup gêné mes sœurs, surtout ma sœur May Menassa, qui est journaliste à En-Nahar. Elle a aussi raconté cette histoire dans un livre, mais autrement, de manière plus douce. Elle a fait de mon père un homme déçu par son fils. Dans les villes méditerranéennes, on se regarde, on s’observe beaucoup. On a honte d’avoir été modeste, d’avoir eu une enfance pauvre. Il faut avoir connu l’Occident pour n’avoir honte que de ce qui est honteux.

 

CO : On retrouve cette histoire dans Quelle est la nuit parmi les nuits.

 

VKG : Je n’en suis pas encore guérie. Orties, les trente premières pages de ce recueil, c’est de la poésie autobiographique. Et la suite sera publiée par Actes Sud en novembre prochain. Plus je vieillis, plus j’ai envie de raconter mon enfance, alors que je l’ai oubliée pendant trente ans. J’étais occupée à vivre, à chercher ma voie parmi des gens aisés et à oublier la modestie de mon départ. Je me trouvais dans un milieu intellectuel très éloigné de celui dans lequel j’ai vécu, qui était parfois un peu une cour des miracles et aussi assez rudimentaire. Il y avait chez moi un déni de tout cela. Et brusquement, avec l’âge, on devient modeste à l’approche de cette troisième boucle de la vie. On devient plus simple et on porte un regard plus clairvoyant sur ce qu’on a vécu, qui a fait de nous ce que nous sommes. C’est pourquoi, dans Orties, je renoue avec mon enfance dans un village au Nord du Liban, où le végétal était primordial, comme l’herbe des prairies, la vallée, le torrent glacial, les chèvres… C’est sans doute pourquoi j’ai déménagé d’un quartier résidentiel en plein Paris ici en bordure du Bois de Boulogne, où j’ai un petit jardin. Jardiner me ramène à mon village. Lorsqu’elles devaient cuisiner, les femmes de mon village n’allaient pas à la superette acheter des légumes congelés. Elles attrapaient une poule par le cou. Elles la plumaient. Et elles descendaient à leur verger, à un quart d’heure ou même une demi-heure de marche, pour y grappiller quelques légumes et ensuite revenir les faire cuire sur trois pierres posées devant leur maison dans une marmite couverte de suie.

J’ai les mêmes gestes pour cuisiner et pour écrire, pour jardiner et pour écrire. Ma machine à écrire se trouve habituellement sur cette table. Je regarde mon jardin et quand j’élague un texte que j’ai écrit en vitesse, je l’élague comme un rosier, en le dégageant de ses branches cassées, de ses branches mortes. Quand je fais la guerre aux adjectifs et que je les qualifie d’adipeux, je pense aux vers qui mangent mes fleurs et mes feuillages. Jardiner, cuisiner ou écrire, c’est le même geste pour moi. Les mots sont les ingrédients de l’écriture, comme il y en a d’autres pour la cuisine. Vous mettez tant de sumac, de curcuma ou de thym… Il faut qu’il y ait beaucoup de senteurs dans l’écriture.

 

CO : Comment êtes-vous ainsi repassée du roman à la poésie ?

 

VKG : C’est la première fois que je ressens le besoin d’écrire une prose poétique, comme Orties. Je replonge dans le vécu de mon village avec cet instituteur, avec la mère qui l’épouse, qui traverse son jardin d’orties pour y arracher les herbes qu’elle n’a pas pu arracher de son vivant. Je me rappelle ma mère, tous les soirs épuisée de fatigue. Elle faisait tout, et la cuisine et le ménage et le pain et la lessive et même la couture. Elle s’asseyait le soir sur le seuil et regardait ces orties, qui frémissaient dans le noir. Et elle disait : «Demain je leur ferai un sort.»Elle n’a jamais eu le temps de le faire. Il y a eu la guerre civile qui a complètement rasé sa maison. Et puis elle a été dans un asile de vieillards. Morte, elle revient dans son quartier pour arracher ces orties. Je pose le pied dans le réel, le vécu pour aller dans le fantasmagorique, le fantastique, le surréalisme…

 

CO : C’est une écriture de la souffrance, cet éclatement du réel.

 

VKG : Il y avait une grande douleur dans mon enfance. Où que je me trouve, je continue de voir les voisins alignés derrière nos fenêtres, parce qu’ils sont venus éteindre l’incendie chez nous. Mon père voulait enterrer son fils vivant tous les soirs, parce qu’il n’avait pas de bonnes notes. Une fois, la lampe s’est brisée. Il n’y avait pas l’électricité à l’époque et un incendie a alors couru le long de la salle de séjour. Les voisins sont alors arrivés avec leurs seaux d’eau. Mes sœurs n’en ont gardé aucun souvenir, alors que moi, jusqu’à l’âge de trente, quarante ans, je me suis sentie couverte de honte quand j’y repensais. Cette scène, je n’arrive pas à la sortir de ma tête.

 

CO : Cela vous a poursuivie ?

 

VKG : Écrire m’en a guérie. Après la mort de mon mari, un ami psychanalyste me voyait très mal, basculant vers la folie. Mon frère est mort fou, parce que mon père l’y a poussé en l’envoyant chez les fous, au lieu de lui payer une cure de désintoxication. Les électrochocs qu’il a subi là-bas l’ont coupé de la lumière. Je me suis dit que j’allais leur prouver que je ne devenais pas folle. Au lieu de faire une psychanalyse chez cet ami qui me poussait à le faire, j’ai décidé que j’allais écrire. Cela a commencé par Mortemaison. On m’avait dit qu’en racontant les vingt-trois jours d’agonie de mon mari, puis les obsèques, je m’en guérirais.

 

CO : L’inconscient est toujours très présent dans vos écrits.

 

VKG : Je pars toujours du vécu, ne serait-ce que les deux premières pages et après, la fiction vient se greffer dessus. Dans Le moine, l’Ottoman et la femme du grand argentier, une chrétienne tombe amoureuse d’un musulman, le porte-parole du sultan Sélim II, venu rencontrer Napoléon Bonaparte à Jaffa. Elle crée un scandale en partant avec lui. Le livre terminé, je me suis rendu compte que cette femme c’était moi, chrétienne mariée à un chrétien très important au Liban, quand j’ai rencontré mon mari Ghata, d’origine turque, médecin et suis partie avec lui. Mes personnages sont donc un peu de moi-même comme dans Privilège des morts, où une femme retourne au pays après la mort de son ex-mari. Elle est accueillie par la gouvernante qu’elle avait de son vivant. Cette femme est morte, elle aussi, et elle lui explique que l’île est tellement pauvre qu’on a donné aux morts le privilège de revenir accueillir les vivants qui reviennent et de les ramener chez eux. Et j’ai compris qu’il s’agissait de mon retour au Liban après quinze années de guerre. Je voyais des gens que je croyais morts. Je téléphonais à des gens que je croyais vivants et ils étaient morts. On mélangeait les uns et les autres.

 

CO : Sur le coup, quand vous écrivez, vous n’y pensez pas?

 

VKG : Pas du tout. J’écris comme les voyantes. Il y a un côté visionnaire dans l’écriture. Les poètes sont souvent médiums. J’ai été poète avant d’être romancière. Le thème de mes romans apparaît d’abord dans mes recueils de poèmes. Fables pour un peuple d’argile, ce sont des statuettes en terre cuite représentant des hommes de l’époque maya, que l’on trouve au Mexique. J’ai ensuite écrit La maestra, un roman qui se passe au Mexique. Les ombres et leurs cris, c’est la guerre du Liban. Ce recueil a été suivi par deux romans Vacarme pour une lune morte et La maîtresse du notable. J’ai besoin d’apprivoiser un sujet par le biais de la poésie. Une fois que je le connais, je passe à cette autre écriture, celle du roman, qui va dans tous les recoins, qui se permet de tout raconter.

 

CO : Quels sont les poètes qui vous ont nourrie ?

 

VKG : Je viens du village de Khalil Gibran, qui est construit sur un ravin. Toutes les maisons ont leur façade tournée vers la colline boisée où il est enterré. Il est mort à Boston en 1932 et il avait demandé que son corps soit rapatrié et inhumé dans ce bois, dans l’excavation d’un rocher. Il n’y avait chez moi ni Bibliothèque rose ni Bibliothèque verte, juste les livres scolaires. Et je retrouvais les œuvres de Khalil Gibran l’été, quand j’allais chez ma tante dans le village où elle était institutrice. Je suis passée par la suite à des lectures plus modernes. J’ai dû aimer d’autres écrivains pour arriver à dépasser ces très beaux textes, qui étaient en même temps trop épiques, trop lyriques.

 

CO : Et le choix de la langue ?

 

VKG : J’ai lu Gibran en arabe. Ma sœur est journaliste en arabe. J’ai moi-même fait du journalisme en arabe. J’ai fait des études de lettres en français, et je suis venue vivre en France et j’ai donc écrit en français.

 

CO : Vous avez été poète et vous êtes venue à la prose.

 

VKG : C’est devenu pour moi un véritable double langage. Je ne peux pas écrire un recueil de poèmes sans le faire suivre d’un roman. Et je ne peux pas écrire un roman sans écrire de poésie. La poésie est un langage rétréci, une sorte de senteur du langage, d’esprit du langage, de larme du langage. Et il y a un moment où je me sens à l’étroit et j’éprouve le besoin de passer à la prose.

 

CO : Il y a aussi une veine historique dans plusieurs de vos romans…

 

VKG : J’ai dû beaucoup me documenter pour certains d’entre eux. Les fiancées du Cap-Ténès m’a été imposé par mon éditeur de l’époque. J’ai commencé à l’écrire dans une sorte de geste vengeur, me disant que j’allais prouver que j’étais capable d’écrire de la littérature grand public. C’est un défi que j’ai relevé. J’avais la correspondance entre le dey d’Alger et Napoléon Bonaparte qui demandait la libération de cent otages qui étaient captifs après le naufrage de leur bateau. Il n’a jamais demandé les cinq femmes qui étaient retenues et c’est leur histoire que j’ai racontée. J’ai découvert que l’une d’elles était une religieuse qui est devenue Yema Bnat, en se convertissant à l’islam. Elle a été un des sages de la communauté. Une autre avait perdu son mari dans le naufrage et est devenue la première institutrice en français de l’époque. Il y avait une jeune orpheline ainsi qu’une blanchisseuse, qui s’en est très bien sortie, en devenant espionne pour le compte des Français. Ce roman a été tiré à des dizaines de milliers d’exemplaires et traduit en plusieurs langues, le bulgare, l’ukrainien, le grec…

 

CO : Vos romans concernent toujours le monde arabe ?

 

VKG : Je ne saurais pas écrire un roman qui se passe en France, où des Français discutent ensemble. Et pourtant je vis en France depuis trente-deux ans. La seule exception c’est La maestra, qui se passe au Mexique. Je me trouvais au Mexique pour quinze jours. Je suis arrivée dans la maison d’un ami, une très belle maison sur les hauteurs de Mexico. J’ai alors vu partout sur les tables des photos de sa femme morte six mois auparavant. Une de ces photos m’a beaucoup impressionnée : elle était allongée sur une chaise longue, un livre sur la poitrine. Elle était canadienne et souffrait d’une leucémie. Elle savait qu’elle allait mourir. Je me suis dit que cette femme qui attendait la mort dans cette maison était prisonnière. En me promenant, j’ai ensuite vu des Indiens allongés sur le parvis de la cathédrale. Ils étaient en train de manifester, parce qu’ils voulaient une route, une école, une institutrice, de l’eau courante. Et j’ai tout de suite imaginé cette femme en train d’attendre la mort dans sa maison qui aperçoit soudain le portail ouvert. Elle s’y engouffre, se met à marcher et rejoint ces Indiens, les suit avec l’impression qu’elle est en train de fuir la mort. Elle arrive dans leur village où ils l’accueillent dans le seul bâtiment en dur. Les Indiens lui disent que la mort est trop vieille pour arriver jusqu’à leur village et elle les croit. Elle est sauvée. Les photos de cette femme mourante, la vue des Indiens sur le parvis de l’église m’ont frappée en plein cœur. Le soir même j’y pensais et j’ai construit le livre en une nuit. Je l’ai écrit en trois mois. Ce roman doit être adapté en film.


Notice
:
« Après une vingtaine de romans et une vingtaine de recueils de poèmes, l’auteur de «Sept pierres pour la femme adultère» vient de publier «La Revenante», roman paru chez Ecriture et «À quoi sert la neige?», un recueil de poèmes pour enfants au Cherche-Midi. Elle nous parle ici de ces deux livres, de son humanisme, fidèle au souvenir du quotidien modeste qui fut le sien jusqu’à 20 ans dans un quartier de Beyrouth, de sa révolte contre des misogynies meurtrières. Elle revient sur son parcours rythmé par une alternance du roman et de la poésie, comme si c’était là sa respiration fondamentale d’écrivain. » (Cécile Oumhani)

 


Je me fais des ennemis parmi les adeptes de la soumission de la Femme chaque fois que je m’exprime. (VKG)


Vénus Khoury-Ghata

et

Rodica Draghincescu

INTERVIEW

Rodica Draghincescu s’entretient avec Vénus Khoury-Ghata

 

 

RD :Vénus Khoury-Ghata, romancière-poétesse libanaise d’expression française, lauréate de nombreux prix littéraires, l’un plus important que l’autre, plusieurs fois nominée au Prix Nobel de littérature. Et j’y rajouterais, volontiers: « Vénus Khoury-Ghata, féminité entre ciel et terre ».

Votre œuvre se situe majestueusement au confluent de l’Orient et de l’Occident. Qualité, poésie et beauté se conjuguent avec un immense talent littéraire.

A l’écart des modes, votre écriture, que ce soit celle des romans ou celle de la poésie, enjolive la tristesse de nos paysages /visages humains, foisonnant entre rêve et cauchemar. Madame Khoury-Ghata, d’où provient cette force créatrice ? Qui vous l’a transmise ou qui l’a révélée ? Et pas dernièrement, qui est-ce qui vous a appris à maîtriser si bien la plume de la sublimation ? Pourriez-vous nous dévoiler les mystères de votre univers imaginaire ? Parlez-nous, s’il vous plaît, de vos premiers pas dans le monde des métaphores …

 

VKG : Tout m’a été offert par mon frère, cœur de poète, enterré à l’âge de 22 ans dans un asile psychiatrique. En fait, j’ai commencé à écrire à sa place quand une lobotomie l’avait privé de son intelligence. J’ai essayé d’écrire avec son style, sur son cahier, en pensant à lui. J’avais seulement 17 ans.

 

RD :Votre poésie et votre prose sont étranges et belles. Depuis quand date cette beauté stylistiquement certaine ? Depuis votre début déjà ? Ou peut-être vous a-t-elle rejoint plus tard ?

 

VKG : Il s’agit d’une recherche de la beauté. Sa poursuite me vient de la poésie arabe qui contrairement à la poésie occidentale et surtout française, ne s’est jamais complu dans le laid ou dans le sordide. La langue française, si riche de Rabelais, marquant de jour en jour plus de place pour l’émotion. La poésie française tord le cou aux métaphores et aux adjectifs considérés comme des politesses décoratives.

 

RD : Aviez-vous pendant votre jeunesse, des modèles, des auteurs préférés ? Des « amours » livresques ?

 

VKG : Oui, bien sûr. Rimbaud, Baudelaire, Supervielle, Schéhadé et la poésie arabe. D’autres écrivains préférés (les romanciers) viennent d’ailleurs : Faulkner, Beckett, Garcia Marquez, etc.

 

RD : Votre œuvre témoigne de votre attachement à votre pays natal. La charge émotionnelle est omniprésente. Dans votre écriture, chère Vénus Khoury-Ghata, les mots accouchent des corps et des légendes. Croyez-vous que le courage, la force et l’originalité de votre plume sont dus à votre départ du Liban ? Que doit votre consécration à votre pays d’origine ?

 

VKG : Un proverbe arabe dit : La lune n’est belle que vue de loin. J’ai aimé mon Pays, j’ai aimé sa beauté. Une fois en exil, sa beauté m’a accompagnée partout. Ecrire pour moi signifie en quelque sorte raconter ce pays, reconstruire ce territoire intérieur, faire revivre sur la page blanche ce territoire sentimental. Il est présent dans mes rêves. Je m’abrite souvent derrière cette feuille blanche, comme derrière un barbelé pour me protéger des bombardements. Émotions intenses. Souvenirs depuis que mon pays natal était en guerre.

 

RD :Le conte du corps féminin marque votre écriture d’une façon particulière. Descriptions et sentiments, faits bouleversants, images et mélodies intérieures, amours et révoltes, profondeurs et ferveurs, votre style est unique et il se différencie de la littérature traditionnelle orientale. Vous écrivez au pinceau bien aiguisé ou j’oserais un peu plus : « au cœur bien haut et aiguisé, tel une paroi bien verticale ».

 

VKG : C’est la langue française qui s’est installée avec le temps et qui m’a appris à écrire d’une façon plus organisée.

 

RD :Écriture d’une femme qui sait être femme jusqu’au bout de ses ongles et écrire avec, s’il le faut. Qui cherchez-vous à travers l’écrit ? Quel serait le mot parmi les autres mots de votre univers intime que vous essayez d’approcher ? Maison ? Femme ? Enfance ? Langue ? Exil ? Bonheur ? Malheur ? Comment vous rapportez- vous à ce petit lexique des battements cardiaques (pulsations) par unité de temps sentimental ?

 

VKG : J’ai écrit et publié 20 recueils de poésie, livres où il y a beaucoup de sentiments. J’ai écrit et publié 21 romans (éditions Flammarion, Actes Sud, Mercure de France et autres). Oui, vous avez raison, il y a toujours quelque part dans ces écritures des mots-clés : « maison », « enfant », « langue », parce que je suis en deuil de mon cher pays, et que j’ai perdu aussi mon mari mort jeune et que mes enfants grandis sont eux-aussi partis. J’écris le manque. Sur ce manque. En manque.

 

RD :Des histoires inspirées par des moments réels, par des situations et des données réelles. Souvent, vous devenez porte parleur d’une victime, d’une souffrance. Comme dans l’excellent roman : « Sept pierres pour la femme adultère », Mercure de France, 2007. Un roman choc. Une narration époustouflante. L’histoire d’une femme condamnée à être lapidée après avoir été violée. Que ressentez-vous durant l’écriture d’un tel livre ?

 

VKG : J’y reviens avec grande rage, rage qui m’a habitée longtemps. J’ai frôlé un lieu de lapidation. C’est douloureux. Tuer une femme à coups de pierres comme on le fait avec un serpent.

 

RD :C’est intolérable.

 

VKG : Oui, intolérable.

 

RD :Est-ce que votre roman a modifié un peu les choses tout autour ?

 

VKG : Ce roman vendu à 50. 000 exemplaires n’a malheureusement pas arrêté les lapidations. On continue à punir celles qui revendiquent leurs droits de vivre tranquillement leur vie.

 

RD :Vous avez affirmé un jour, lors d’une interview : « « Il m’a fallu quitter un mari et un pays pour me sentir libre de parler ». Georges-Emmanuel CLANCIER vous a comparé à un personnage de fiction et conteur du livre des Mille et Une Nuits, à Shéhérazade, celle qui face au sultan, utilisait son stratagème pour rester en vie. Qu’en dites-vous ?

 

VKG : Shéhérazade devrait distraire un roi pour sauver sa tête. Moi je creuse péniblement, je me bats, je combats et je me fais des ennemis parmi les adeptes de la soumission de la Femme chaque fois que je m’exprime.

 

RD :Vous êtes une vraie Amazone.

 

VKG : Viendra un jour où je serai, peut-être, lapidée à mon tour.

 

RD :En avez-vous peur ?

 

VKG : Oui et non. Non et oui. Qui sait ?

 

RD : Vénus Khoury-Ghata, vous défendez la liberté et la paix. La liberté se définit autrement d’un peuple à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un genre à l’autre. Que serait aujourd’hui la liberté d’une femme libre ? Et celle d’une femme soumise ? Je crois avoir lu quelque part une phrase qui vous appartient : « Les femmes-écrivaines seraient-elles toujours mal aimées ». Mal aimées ? Ou pas encore tout à fait libres ?

 

VKG : Ma liberté consiste à écrire ce que je veux sans le poids d’une serrure. Je fréquente qui bon me semble, même si mes amis ne plaisent pas à celui qui partage ma vie. D’ailleurs, cette beauté dont on parle me vaut une vie sentimentale réduite à zéro. L’homme est remplacé, dans mon cas, par les livres, par les chats et les Poètes !

 

RD :Qu’avez-vous constaté au long de votre cheminement littéraire (expériences culturelles vécues) ? Quels genres d’obstacles avez-vous surmontés ? ? Et quels privilèges vous ont comblée, s’il y en avait quelques uns?

 

VKG : J’ai surmonté un grand obstacle. La suffisance masculine face aux femmes écrivaines !

 

RD :Depuis des siècles…

 

VKG : Ils nous considèrent encore leurs subalternes même si nous sommes beaucoup plus créatrices, plus profondes, plus sensitives, plus talentueuses en tant qu’écrivains. Prenons un cas particulier : bien que notre œuvre (l’œuvre d’un tas de femmes écrivains de talent !) soit traduite en plusieurs langues étrangères et publiée à l’étranger, les éditeurs de Gallimard ne publient aucune femme depuis 20 ans !

 

RD :Leur politique éditoriale snobe-t-elle les femmes ?

 

VKG : Oui, nous pourrions dire comme ca.

 

RD :Josiane Savigneau dans « Le Monde », juillet 2007 écrit sur votre roman « Sept pierres pour la femme adultère » : « Vénus Khoury-Ghata a asséché son style, pour emmener son lecteur au bout de la violence, au coeur d’un combat jamais gagné entre soumission et liberté, entre traditions, contraintes sociales et revendications du droit à l’amour et au plaisir. Avec la constante menace qui guette les femmes : la résignation. Une fois de plus, elle est là, à l’œuvre »

 

VKG : Oui, la résignation…

 

RD :La critique affirme que ces dernières années vous avez durci votre style avec une grande efficacité, sans devenir pourtant féministe. Cela pour préserver la douceur et la profondeur de la parole féminine ? Ou plutôt pour les rendre plus crues ?

 

VKG : Assécher son style ne veut pas dire se métamorphoser en être hybride, devenir ni homme, ni femme…Mon style a gagné en efficacité comme l’affirme Savigneau. Pour pouvoir dénoncer la tragédie des femmes soumises. Il faut aller à l’essentiel, il faut dénoncer, il faut combattre le mal !

 

RD :Ecrire de la poésie signifie pour tout poète écrire dans une langue étrange, parler la langue des dieux, la langue des fous ou la langue des amoureux, apud les grecs antiques ou d’après les non-poètes d’hier et d’aujourd’hui. Comment le poète Venus Khoury-Ghata a-t-elle soutenue le transfert poétique d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre ?

 

VKG : J’ai inséré une langue dans l’autre : l’arabe et le français. Pourtant à l’antipode l’un de l’autre. J’ai marié ces deux langues étrangères. J’ai offert les tournures, les nuances, les saveurs, l’exaltation de la langue arabe à la langue française. A cette langue devenue dans le temps si cartésienne Mon rêve c’est d’écrire le français de droite à gauche, avec l’accent arabe et inversement.

 

RD :Quelle chance pour la France d’avoir une écrivaine comme Vous.

Vous vivez depuis 25 ans à Paris et parcourez le monde à défendre la langue française. Le français, par rapport à votre langue maternelle, serait-il une langue de romancier ou une langue de poète ?

 

VKG : La langue française est une langue de poésie. Elle m’est proche en poésie. Un jour je m’attaquerai également à l’écriture d’un roman en français. Vous savez, la poésie ne m’a plus suffit après la tragédie de mon pays. Seule la prose pouvait dévoiler, racontait toutes les cruautés de là-bas.

 

RD : Bon nombre d’écrivains, de Beckett à Ionesco, de Cioran à Apollinaire, font pleinement partie du paysage littéraire français bien que le français ne soit pas leur langue maternelle. Veuillez nous dire comment la France culturelle vous a-t-elle adoptée ?

 

VKG : Ce fut bien difficile au début ! J’ai du attendre pour que les portes s’ouvrent ! Quand même, quelques poètes m’ont bien accueillie. Mais en général, il y avait de la réticence pour accepter à part la poésie, une femme romancière. Même si mes romans se sont vendus à 50. 000 exemplaires, les gens doutaient de moi. Mais bon, maintenant ca va, je suis plus reconnue et plus occupée dans le deux genres : poésie et prose.

 

RD :Occupée et fêtée.

 

VKG : Oui, appréciée !

 

RD :Écrire dans une autre langue c’est extrêmement passionnant, dirais-je d’après ce que je ressens en qualité d’auteur bilingue. Pour Vous, ce serait comme écrire dans un style différent ? Il y aurait une autre forme qui s’installe ?Que signifierait en effet écrire dans la langue de l’autre ? Ecrire en exil ? Ecrire en combattant, en jouant, en pleurant ? Ecrire pour se rendre libre, écrire au futur ?

 

VKG : La langue de l’autre qui me fut prêtée est devenue la mienne. Elle m’apportait et m’apporte une nouvelle appartenance, comme à tous les francophones, n’est-ce pas, comme à tous les francophones qui jonglent avec deux sensibilités et deux langues à la fois- de vrais alchimistes !

 

RD : Se situer au carrefour de plusieurs repères ? Dans la découverte ? Des questions et des questions… Prenez votre temps à nous partager votre expérience…

 

VKG : Lorsque j’écris, deux langues font un duel dans ma tête. Se croisent. Puis coule l’une dans l’autre. Mandelstam disait : « Je rêve de plusieurs langues unies en une seule qui parle ! »

 

RD :Que représente l’écrivaine Khoury-Ghata pour Vénus Khoury-Ghata, la femme ? Et vice versa.

 

VKG : – La femme ? Elle n’existe plus. Puisqu’elle n’a plus de désirs en moi. Ni l’envie de plaire. Je me mire dans mes textes. Une belle page me renvoie l’image de mon visage quand il était jeune et beau.

 

RD : Notre amie commune, l’écrivaine et l’universitaire Cécile Oumhani vous a présentée dans un article littéraire, ainsi : « Vénus Khoury-Ghata vit en écriture, à l’écoute des autres et du monde qui l’entoure, toute à la sensibilité avec laquelle elle les accueille ». Madame Khoury-Ghata, vous écrivez avec le cœur. Ce n’est pas un pléonasme mais bien un concentré d’humanité. L’âme humaine est un don naturel ou est-ce une entité humaine est plus vaste que le ciel ?

 

VKG : Je ne fréquente, je ne vois, je n’ouvre ma porte qu’à ceux qui écrivent. J’aime les gens qui écrivent des livres. D’ailleurs, je fais partie de douze jurys qui accordent des prix littéraires. J’aime lire les autres. J’ai toujours sur mon bureau 5 ou 6 livres à lire. A décortiquer. A analyser. A faire connaître. A aider, à soutenir. Ce n’est pas par hasard que je fais partie d’une commission d’aide aux écrivains au Centre National du Livre.

 

RD :Notre vie devrait avoir pour fonction d’animer et de rendre vivant tout ce qui nous entoure, même notre mort a pour fonction d’animer, ah, oui, d’animer l’ange, de lui offrir une intelligence plus pure que la nôtre. Dans vos livres, vous donnez la chance à vos lecteurs « d’aller dans les coins et recoins » de l’âme humaine et de développer leurs qualités humaines. Quel message délivrent vos « Livres à la mer » ?

 

VKG : Pas de message. Je ne suis pas une donneuse de leçons. Mais je voudrais, si je pouvais, répandre la paix sur Terre. Je voudrais pour nous tous, un monde où règne la douceur. Jamais de violence ! J’en ai souffert, comme enfant. J’ai eu un père violent. J’en ai souffert en adulte, car j’ai eu un mari qui me terrorisait. Combien je suis un être peureux. La vue d’un revolver à la télé, rien qu’à la télé, me fait sursauter.

 

RD : Et l’amour, Madame Vénus ?

 

VKG : L’amour dans ma vie est remplacé par l’amitié. J’aime mes amis d’un grand AMOUR.

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