Vénus Khoury-Ghata

 

 

(Liban-France)

 

 

 
EXIL

 

Les pierres de ton champ parlaient plus haut que la

montagne

Elles se réclamaient de la première caverne où deux

silex détenaient le feu et

Qu’un vent pauvre balayait un alphabet atteint de

Surdité

Comment pleurer dans une langue qui n’est pas la

Tienne

Quel nom donner aux murs non imprégnés de ta

sueur

Les arbres s’agitent à ta vue

Ce feuillage ne parle pas ta langue

les mots de ta mère ne courent pas les rues de cette

ville

ton accent râpe la peau des passants

rétrécis par le froid tes mots ne savent plus te vêtir

leurs accents râpent la peau des passants

tes mots ramassis de sons désaccordés

aboient lorsque tu parades en mots étrangers

comment te faire admettre que ce que tu prends

pour écriture n’est que pierres écroulées d’une haie

 

Les hommes qui marchent sous l’averse te frôlent

Par la pensée

 

Tu ressens l’humidité de leurs pieds dans tes mollets

Les clés de leurs maisons tintent dans ta poche

Tu ouvres des portes mais aucune ne ressemble à la

tienne

Tu nommes sept objets contendants

Sept outils admis par le feu

Sept herbes pour nourrir tes morts familiers

Et manges une terre si froide/que tes dents deviennent

diaphanes

Main en visière sur ton front

Tu crois voir une hirondelle alors qu’il s’agit d’une pierre

Gelée qui tombe à pieds joints

Tu accuses à tort la configuration du pays/son soleil

Ramassis d’allumettes

Il est écrit que tu dois repartir/la pointe de tes chaussures

est tournée vers la porte

 

 

 

Nous connaissions un alphabet des champs

qui s’essoufflait dans les montées

et zigzaguait comme les trains de Mongolie

Notre alphabet parlait araméen pour pouvoir dialoguer

avec le soleil du pays

 

 

Nous étions à l’étroit entre A et Z

Nous n’avions pas de bonnes relations avec les accents

et n’étions pas doués pour ramasser les virgules sous

les lignes

 

Pourtant nous avions pactisé avec leurs oiseaux

Ouvert nos portes à leurs vents qui ne savaient pas

aligner deux mots

et se contentaient de crier dans nos murs.

 

 

(Poèmes extraits de : Les mots étaient des loups, poèmes choisis, NRF, Gallimard, Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 
Ecrivain d’origine libanaise, elle vit à Paris depuis 1972. Elle a publié une douzaine de romans, et autant de recueils poétiques. Elle a bâti au fil des ans une œuvre riche, alternant poésie et roman, qui a été couronnée de nombreux prix, prix Apollinaire, prix Mallarmé…

Née au nord du Liban dans le village montagneux de Bécharré, Vénus Khoury-Ghata effectue des études de lettres et débute sa carrière comme journaliste à Beyrouth. En 1959, elle devient Miss Beyrouth. Elle divorce ensuite de son premier mari et épouse en seconde noces un médecin et chercheur français Jean Ghata. En 1972, elle s’installe en France et collabore à la revue Europe, dirigée alors par Louis Aragon qu’elle traduit en arabe avec d’autres poètes. Le thème de la mort s’impose souvent dans ses poèmes, sûrement à cause des deux premiers drames de sa vie : la guerre civile et la mort de son époux en 1981. Son oeuvre est riche et abondante : quinze recueils de poèmes ont reçu plusieurs prix et ont été récompensés en 1993 par le Prix de la Société des gens de lettres et quinze romans, dont La Maestra couronnée par le prix Antigona. Insatiable et passionnée, Vénus a su s’imposer très naturellement dans un monde d’homme et devenir l’une des plus célèbres écrivains et poétesses françaises.

 

Bibliographie

Le moine, l’ottoman et la femme du grand argentier, Actes-sud, 2003
La maestra, Actes-sud papiers, 1996, réédition Babel,2001
Anthologie personnelle, Actes Sud, 1997
Les ombres et leurs cris, Belfond, 1979

Les derniers jours de MandelstamMercure de France (2016)
Les mots étaient des loupsGallimard (2016)
Le livre des suppliqueMercure de France(2015)

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