Vénus Khoury-Ghata

 

 

 

Elle rompait le pain comme on ouvre un livre

 

lumière effritée avec la croute scintillante

sa voix remplie de neige refroidissait la soupe et couvrait d’engelures nos doigts

entre la mère et nous il y avait l’ombre de l’hiver

elle nous cachait sous terre lorsqu’il poussait la porte pour s’attabler

le tumulte des arbres disait-elle n’est qu’une parade de décembre

le cris des pigeons bris d’ardoises

ils partiront comme tout ce qui est éphémère :

maison montagne enfants

seule la marmite est éternelle

protégée par la suie

 

 

Nous étions sept par temps de véhémence et de promiscuité

 

Cinq enfants et deux platanes aux bras raccourcis

La première neige tombait du front de la mère

mouillait son corsage plein à craquer de noix creuses et de nos cris

La mère portait son chagrin sur sa paume et soufflait dessus

 

Elle profitait de notre sommeil pour déplacer la montagne face à la fenêtre

Nous offrait un peu de planète et de dépaysement

Déplaçait la montagne mais pas le vent

La mère ne connaissait pas le nom du vent ni sa consistance

Ses mains vouées à la fourche à la pelle creusant sans cesse

le même sillon

de sa gorge à la clôture du champ

Ses mains ne lui appartenaient pas lorsqu’elle traînait la tempête par le licou

l’attachait à l’ombre du cheval debout sur son hennissement

 

 

Douze ans et du duvet plein le cœur

 

Nous étions amoureux d’oiseaux qui nous enjambaient sans s’arrêter

ventres blancs regardés à la renverse

ailes et nuques griffures sur l’air

nous les possédions à distance

bras pliés dans les poches

un jour viendra où ils nicheront dans nos poitrines

pondront sous nos aisselles

nous initieront au goutte à goutte de leur langue soluble dans la pluie

nous apprendront à qui s’ébrouera en premier

qui s’emparera du pain du soleil

l’émiettera sous la table

questions posées sur le bord des fenêtres

devenues réponses lues dans le sens contraire

impuissants à faire la différence entre la chute d’une feuille de chêne

rouge et celle d’une aiguille de pin

 

 

 

 

 

 

 

 

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Écrivaine dynamique et complexe, la poétesse et la romancière Vénus Khoury-Ghata est née au Liban en 1937 et vit à  Paris depuis 1972. Elle a publié une vingtaine de romans, et autant de recueils poétiques. Elle a bâti au fil des ans une œuvre riche, alternant poésie et roman, qui a été couronnée de nombreux prix :

Le Prix Apollinaire pour "Les ombres et leurs cris"
Le Prix Mallarmé pour "Monologue du mort"
Le Prix Jules Supervielle pour "Anthologie personnelle"
Le prix Baie des Anges pour "Le moine, l’ottoman et la femme du grand argentier"
Le grand prix de Poésie de la SGDL (1993) pour  l’ensemble de son œuvre
Le  grand prix de poésie de l’Académie Française (2009)

Derniers titres parus
La Revenante, roman, L’Archipel, 2009
À quoi sert la neige ?, poèmes pour enfants, Le Cherche Midi, 2009
Les obscurcis, poèmes, Mercure de France, 2008
Sept pierres pour la femme adultère, roman, Mercure de France, 2007
La Maison aux orties, Actes Sud, 2006
Six poèmes nomades, avec Diane de Bournazel, Al Manar, 2005

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