Thomas Vinau

 

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PROSES POETIQUES

 

A la campagne…

 

Décembre.

Ce matin, quand la neige est tombée, je dormais encore. Deux grosses mésanges bien grasses sont venues danser pour moi et accompagner les frissons de froid qui me caressaient les pieds. Le ciel a la chair de poule et le vent qui fait grelotter les arbres a maintenu la couleur glacée de l’air malgré l’insistance du soleil. Toutes les feuilles sont mortes, mais elles conservent le frisson des gouttes gelées en paillettes jusqu’à la terre humide. Un cube de chaleur me sépare de l’espace lumineusement froid. Le cuir du fauteuil, le col de mon pull, l’odeur du café, sont autant d’indices qui réveillent mes sens et m’introduisent délicatement dans le règne frileux du jour. L’odeur du bois qui brûle est mon fil d’Ariane. Ici, l’hiver est confortable. La terre est grise et rouge et verte et de tous les marrons. Les ocres du bois viennent cracher leurs branchages, comme pour piquer indéfiniment dans le gras blanc du ciel. Les hommes se font discrets et tous les invisibles ont sorti leur pelage …

 

Janvier.

Une couche de grâce dans le froid de l’hiver, comme la buée qui sort du bec d’une mésange…

 

Février.

J’ai tout bien aimé ce matin.

J’ai bien aimé me lever seul dans le noir total de ma chambre d’enfant, ramené du côté du jour par les drôles de cris d’un oiseau persistant. M’habiller vite et chaud dans le froid et descendre aussitôt en faisant résonner mes pas dans l’escalier de bois. Et ouvrir toutes les fenêtres pour enduire la maison du blanc frileux de l’hiver. Vider la cafetière dans une vieille tasse fêlée. Couper une tranche fine d’un gros morceau de pain et poser tout cela sur une nappe à carreaux. J’ai bien aimé ranger la cendre de l’âtre pour y aménager le début d’un foyer de bois tendre avec un vieux cageot et un peu de papier, et enflammer cette petite construction en me brûlant le bout des doigts avec un briquet dont la flamme persiste à se diriger vers ma main. J’ai bien aimé les volutes denses de fumée s’étalant dans la pièce, m’obligeant à ouvrir les fenêtres en commençant à tousser, et l’air froid du dehors qui est venu cogner à grands coups dans la moiteur du dedans, et le bruit de la fenêtre ouverte qui a fait s’envoler les mésanges. J’ai bien aimé balader mes yeux au bord des murets plein de lichens, entre les arbres secs. Remarquer que les narcisses étaient sortis. Remarquer que le sol avait la couleur du ciel, et entendre le vent piquer le bout de mon nez avant de refermer en vitesse la fenêtre. J’ai bien aimé me refaire encore du café, entendre mon ventre gargouiller, aller poser ma crotte en vitesse avec le froid dans les genoux, lire mon horoscope dans un vieux magasine passé dont je considère qu’il parle d’aujourd’hui, et remarquer encore ce drôle de cris d’un oiseau persistant…

J’ai bien aimé le bruit de la cafetière refaisant du café, le bruit du bois qui brûle et des braises qui pètent, le bruit des miettes de pain qui craquent sur la nappe, le bruit du stylo qui roule sur la feuille, le bruit de mes doigts qui frottent contre ma barbe lorsque je cherche un mot, le tic-tac de cette horloge que je viens à peine de remarquer et qui ne fait pas exactement tic-tac mais plutôt trac-troc comme si elle était un peu enrouée. J’ai bien aimé mettre une grosse bûche dans le feu qui prenait et faire s’envoler plein de petites particules de bois et de cendre et les retrouver à flotter prétentieusement dans ma nouvelle tasse de café bien chaude, et le boire tout de même.

J’ai tout bien aimé ce matin…

 

Mars.

Dans l’air traînait cette archaïque senteur d’un feu de bois refroidit par l’hiver. Le ciel était pâle comme de la pierre, à tel point que la fumée de la cheminée colorait la graisse blanche des nuages.

L’aurore calcicole d’un beau matin d’hiver.

Je suis sorti, encore en pantoufles, j’avais les doigts qui collent, de la cendre sur les bras, des trucs noirs sous les ongles. Je suis sorti dés le réveil, les yeux englués, et l’air frais s’est précipité en bas de mon dos, entre mon tee-shirt et mon caleçon, pour remonter jusqu’à ma nuque en s’accrochant à ma chair de poule.

Je suis resté là, bien planté sur mes deux pieds pour m’étirer dans la lumière ou plutôt dans cette absence de lumière qui peut être si lumineuse certains jours d’hiver.

Mes pieds écrasaient la castine et les brins d’herbe gelés, je me suis avancé un peu, jusqu’aux premières traces de terre. Elle était rouge et argileuse, épaisse et humide comme de la mousse au chocolat.

Les mouvements de mes bras ont fait fuir les oiseaux des branches basses, un petit saut jusqu’aux arbres derrière les moutons.

J’ai dégainé sans défaire mon pantalon, par-dessus la ceinture, en rentrant un peu le ventre. Le froid a titillé le bout de mon gland et j’ai pissé presque aussitôt, le plus loin possible devant moi, et la vapeur de l’urine chaude a fait un petit nuage au dessus de l’herbe morte…

 

Avril.
J’ai voulu peindre le paysage avec un petit pinceau et de la peinture à l’eau. Je voulais inventorier et répertorier toutes les couleurs d’une saison qui laisse sa place à l’autre, les gammes chromatiques, les milliers de nuances de cette passation de pouvoir cosmique.

Il y a la terre bistre, presque rouge, les feuilles marrons, parfois roses, le sol fait de boue, de mousse, de lichens, de cailloux et de feuilles mortes, qui juxtaposent toutes les ocres jusqu’au jaune . Il y a du vert, clair mais vif pour les jeunes pousses, foncé mais terne pour les anciennes. Il y a des beiges, du gris et du blanc des pierres, et le lichen qui va de l’orange au vert en passant par le bleu. Il y a les troncs presque noirs et le ciel délavé qui ressemble à une bassine pleine d’eau de javel dans laquelle tremperaient plusieurs vieux jeans usés.

Les feuilles mortes ressemblent à des bouts de peau.

Les doigts rabougris des branches veulent attraper les nuages.

La terre semble écorchée, presque sanguinolente.

Et la gamme des grosses pierres en calcaire ressemble à des dents.

Alors que la lumière acidulée du soleil naissant venait mordre dans tout ça, j’ai jeté le pinceau et la peinture. Des milliers de nuances je n’ai rien décelé et à présent que j’apprends à voir, je comprends que n’importe quel bout de bois, même le bout de mes doigts est le résultat d’une orgie de couleur, une partouze chromatique, que je ne peux distinguer…

 

Mai.

Le printemps parsème l’air d’une pellicule de pollen et la lumière est pleine de poussière. La lumière est épaisse comme une inconsistance.

Une boule de buis vert rayonne sur la place claire, les marches de l’église sont pâles mais brûlantes.

Le printemps pète dans l’air en étincelles fraîches et la lune ère en patientant, la lune en particules de vent.

J’attends là les invitations délétères, petites culottes du monde. Toute la terre en robe légère, l’odeur de cyprine qui abonde.

Le printemps qui remue la terre jusque dans le fond de nos ventres…

                                                                                                                        

Juin.

Aux dernières heures des premiers jours du mois de juin, des martinets par centaines s’accouplent dans les lueurs du soir. C’est un ballet sensuel dans les bras des nuages, bacchanale quotidienne.

Le ciel est un grand lit pour l’amour des oiseaux…

 

Juillet.

Tout est aplati sous la masse du soleil et l’air est martelé comme un métal travaillé par le ciel.

Nous sommes actuellement, mon stylo et moi, sous l’ombre d’une terrasse, dans une petite maison au sommet du Causse.

Je peux  détailler en instantané une liste non exhaustive des éléments de ce décor d’une fin de juillet. Je peux voir d’un coup d’œil : un frelon dans les poutres, un Citronnier dans le jardin, une piscine pour enfant remplie d’insectes morts, un chat qui dort sous la table et une ligne aléatoire de fourmis qui s’agitent autour d’un reste de côtelette d’agneau.

Je peux remarquer facilement: les pieds d’herbe prés des pieds de tomates eux-mêmes prés de mes propres pieds d’être humain, le réveil arrêté sur la poutre, un jeu de pétanque sans la sixième boule, une légère brise qui fait frémir les plantes.

Je peux imaginer sans difficulté : les champs de foin au sommet des vallons qui sont comme des crânes chauves plantés dans la terre, les arbres de la vallée dont je ne vois que les cimes puisque je suis au dessus, les pierres brûlées par le soleil qui sont tellement nombreuses qu’ici on en fait des champs.

Je peux sentir le carrelage frais qui soulage la plante de mes pieds piquée par un moustique, la respiration du sol qui halète calmement comme pendant une sieste, la lumière qui pique, une armée invisible de dards aiguisés par la chaleur, l’odeur du souffre et du sulfate qui est resté sur la vigne.

Mais le reste …

 

Août.

Aujourd’hui c’est le vent qui habille la terre

Et la terre est flattée, alors elle chante un peu

 

Septembre.

Voilà qu’il pleut et les crépitements de la grosse bûche que je viens de mettre dans le feu battent très précisément le rythme des gouttes d’eau qui caressent les arbres.

Et voilà que le soleil est ressorti presque aussitôt alors que le bois continu à crépiter et les gouttes à tomber.

Et voilà que personne ne veut laisser sa place à l’autre dans mon paysage, ni le bois qui crépite, ni le soleil ni l’eau, mais heureusement une lumière particulière vient rendre le tout un peu plus cohérent…

 

Octobre.

Je suis allé me promener en forêt. Il a fallu traverser les champs de moutons, sauter les barbelés et les murets de pierre pour atteindre l’orée du bois.

Une fois dans la forêt il ne restait qu’à se perdre, ce que je parvins à faire très rapidement. Pour bien se perdre, il faut marcher sans repères, sans savoir où l’on va, sans ne distinguer rien d’autre de la forêt que ses détails, des détails inutiles ; la nature du sol, l’épaisseur du lit de mousse, les couleurs des écorces, les cris d’oiseaux au dessus de nos têtes. Pour bien se perdre, il faut toujours aller vers les endroits les plus touffus, ceux qui obligent à tourner et à changer de direction sans s’en rendre compte au moindre pas.

J’ai marché en regardant le sol et je me suis bien perdu.

Après je suis resté là, tranquille, à fumer en regardant la forêt comme on regarde les filles qui passent dans la rue. J’ai vu deux buses et un énorme sanglier qui m’a fait peur mais qui a dû avoir plus peur que moi, et avant que j’atteigne un arbre assez solide pour grimper dessus, il était parti, en courant, comme un mini orage des bois. Je suis allé voir d’où il venait, avec précaution, et j’ai trouvé la mousse retournée par les groins, les glands et les vers de terre sur le sol labouré, et en regardant un peu plus loin, j’ai trouvé un arbre renversé, un magnifique tronc qui m’offrait un magnifique siège.

Je suis resté là, à regarder les changements de lumière dans les branchages. A côté du tronc il y avait un os. Des yeux j’ai remonté la piste pour arriver à une énorme carcasse de mouton derrière les fourrés de genièvre. Les os étaient parfaitement blanchis, il ne restait que la toison sur le sol et, un peu plus loin, le crâne nettoyé par l’eau et les fourmis.

J’ai commencé à me prendre pour un aventurier, un trappeur où un homme des bois et d’un geste très cérémonial, j’ai accroché le crâne tout en haut d’un arbre puis je suis redescendu admirer mon œuvre solitaire au milieu des cris d’oiseaux et des craquements de branches.

J’étais seul au monde, jusqu’à ce que se mette à sonner le téléphone portable dans ma poche…

                             

Novembre.

La mousse gèle et les rosiers sans feuilles ont l’air de couteaux squelettiques. L’hiver est un champ de bataille abandonné qui fait pousser aux murs leurs ultimes hurlements de rocailles. Je le retrouve comme on retrouve l’intimité d’un désert.

C’est en novembre que les hommes aiment gratter dans leur barbe naissante, les deux pieds bien posés dans le vent du matin.

C’est en novembre que les femmes découvrent qu’elles ont un cou délicat et fragile, entre leurs seins et leur tête, qu’il leur faut protéger…

C’est en novembre que les chiens s’amusent, que les enfants ont le droit de se salir, que les hérissons peuvent dormir sans se faire écraser.

C’est en novembre qu’il devient légitime de lire sous la couette toute la journée…

 

Décembre.

Le soleil n’éclaire pas plus qu’un phare lointain dans un brouillard épais.

Le ciel tombe en poussières, ça affole les oiseaux et ça excite mon chien qui n’a encore jamais vu la neige.

Elle, en volutes diaphanes, virevolte et s’accroche aux branches basses des arbres et aux épines des cactus pour former comme des minuscules bouquets de fleurs en cendres blanches.

Je me suis mis un peu de musique, du piano pour l’hiver.

Le ciel tombe en poussière et même la lande gelée prend des airs de tableau.

Tous les oiseaux s’agitent, je les entends chanter à travers ma musique, pigeons, moineaux, martinets, rouges-gorges et tous les autres qui ne se sont pas présentés. Ils ne savent plus voler et se réfugient sur les branches, déjà recouvertes d’une nappe glacée. Il manque quelque corbeau dans mon tableau…

Tous les bourgeons frissonnent et le ciel déchaîné recouvre soudain la terre; le paysage vient de se retourner.

Le soleil s’est garé, on ne voit plus ses phares.

C’est une lumière blanche, absente, un monde en pointillé.

C’est une goutte de morve, tout au bout de mon nez, qui est presque gelé.

Je dois sortir mon chien, il est trop intrigué.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Fish For Sale 

Galerie de portraits en forme de patates

 

Thomas Vinau est né en 1978 à Toulouse. Il vit au pied du Luberon avec sa petite famille. S’intéresse aux choses sans importance et aux trucs qui ne poussent pas droit. Ecrit des textes courts et des livres petits. 

Parutions 2010 : – Le Noir dedans (éditions Cousu Main, décembre 2010), Tenir tête à l’orage (éditions N&B, juillet 2010) – Nuisibles (coll. matchboox, Voix édition, illustrations Magalis Planès, juin 2010) – Fuyard Debout (éditions Gros textes, février 2010), La Horde (éditions Derrière la salle de bain, janvier 2010)

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