Thomas Vinau

 

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Comme une fourmi

 J’avance comme une fourmi qui glisse sur de la glace. Mes idées prennent parfois la couleur de la nuit. Mes mots l’odeur des graines qui hésitent à germer. J’avance comme un oiseau sur ses pattes trop grandes un chien qui n’a qu’une langue pour attraper le vent. Mes rêves mal dégrossis ne tiennent pas sur leurs jambes mais ils me tiennent debout lorsque fouette la pluie. J’avance comme un drôle d’ange un monstre étrange et tendre, comme une anomalie. Mes questions sont des dents rongeuses qui me grignotent. Mon souffle éteint souvent le feu qu’il veut nourrir. J’avance tout doucement bousier impénitent qui pousse sa boule de merde sans ne plus être sûr si c’est de lui ou d’elle que provient le mouvement.  Mes traces dans la poussière font scintiller la nuit.

  

Derrière ses yeux 

Ça coule du flou derrière ses yeux. Parfois ça crie, parfois ça pleut. Mais le plus long ce sont les silences. Avec ce goût de cendrier. Ça coule sans croire derrière ses yeux. Le vide immense qui fait bombance en mâchant tranquillement ses rêves. Ça fait des nœuds derrière ses yeux. Ça fait des bosses et puis des trous de fossoyeur et le goût des pelles en métal. Ça fait des carcasses qui viennent empuantir ses nuits. Ça fait des restes de lui-même un peu partout dans la maison. Ça fait des sales marques sur sa peau, des traces grasses de doigts qui laissent l’envie de disparaître. Ça coule du noir derrière ses yeux. Ça coule des gluances de pétrole aux remugles douteux. Ça coule des béances tièdes, une flaque opaque derrière ses yeux. En s’appliquant il peut s’y voir. 

 

La part manquante

Il y a cette part manquante ce creux au fond de soi il s’agit de devenir
ce qu’on nous a volé d’inventer d’avoir les mollets d’acier de ceux qui marchent avec des poids

  

J’ai pas envie de crever

 (aux chiens noirs du Mexique)

J’ai pas envie de crever sans avoir grignoté l’horizon. Sans marcher tranquillement mais jusqu’à l’épuisement sur une départementale annexe qui ne mène nulle part. Sans avoir embarqué sur un paquebot rouillé. J’ai pas envie de crever sans traverser la ville. Sans me perdre. Sans suer. Sans hurler comme loup ivre. J’ai pas envie de crever tiède, avec mes béquilles. J’ai pas envie de crever sans hallucination. Sans tentative de meurtre. J’ai pas envie de crever sans détruire. Sans me battre. Sans légèrement gâcher. J’ai pas envie de crever sans être assoiffé dans le désert. Sans perdre mes deux mains dans la glace. Sans monstre. Sans martien. Sans lune. Sans pirate. J’ai pas envie de crever comme un dimanche à la télé. Sans briser. Sans trahir. J’ai pas envie de crever sans révolte. Sans incendie. Sans squatte. Sans verre cassé. J’ai pas envie de crever sans jungle. Sans serpent. Sans orage. Sans bruit. J’ai pas envie de crever sans insultes. Sans règlement de compte. Sans mensonge. Sans brigands. J’ai pas envie de crever comme un lundi après-midi. J’ai pas envie de crever sans étincelles. Sans électrocutions. Sans flammes. Sans être à bout de souffle. Sans gerber. Sans hurler. Sans frapper. Sans maudire.

 

La piste du chasseur 

La lumière saute de branches en branches elle va plus vite que mes yeux
Aujourd’hui est jaune et pointu comme un faux printemps
Je me traîne derrière le jour derrière les germes derrière les gemmes la taille du matin le jardinier du ciel qui cultive nos songes
Je me traîne derrière la lumière je marche dans ses traces la piste du chasseur dans la rosée des rêves
Je remonte ses traces jusqu’à sa tanière d’ombre tout au fond de mes yeux

  

Être 

Être le chien du petit matin
quatre pattes plantées
dans la boue froide.
Le ventre rond de l’aube
qui fait de l’ombre aux nuages.
La goutte au bout du bec
d’une mésange qui frissonne.
Être la carcasse
docile des collines
cet étrange troupeau courbé qui se désaltère aux pieds du jour.
Être l’ironie de l’ombre.
Être la fine couche de glace entre l’eau de la flaque d’hier et l’eau de la flaque d’aujourd’hui.
Le bord abandonné d’une route.
Le cheval vapeur
du facteur cheval.
Un crayon de couleur.
Être le fil d’araignée
qui redresse le monde.

  

Lycanthropie

Je suis un chien mélancolique qui ronge ses propres os
Au fond des yeux ma dernière honte
Au bout des crocs mes dernières peurs
Les pattes sales d’avoir creusé
Au fond de la boue froide et sombre
Le sang me colle aux poils
Mais je préfère la lune à la viande

 

 

 

 

 

 

 

 

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etc-iste.blogspot.com
Fish For Sale 

Galerie de portraits en forme de patates

 

Thomas Vinau est né en 1978 à Toulouse. Il vit au pied du Luberon avec sa petite famille. S’intéresse aux choses sans importance et aux trucs qui ne poussent pas droit. Ecrit des textes courts et des livres petits. 

Parutions 2010 : – Le Noir dedans (éditions Cousu Main, décembre 2010), Tenir tête à l’orage (éditions N&B, juillet 2010) – Nuisibles (coll. matchboox, Voix édition, illustrations Magalis Planès, juin 2010) – Fuyard Debout (éditions Gros textes, février 2010), La Horde (éditions Derrière la salle de bain, janvier 2010)

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