Thierry Roquet

 

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(France)

 

 

1.

 

La plupart du temps, personne ne s’intéressait plus l’un à l’autre.

 

Elle s’attendait à le voir clamser d’un jour à l’autre, son vieux, en plein footing.

-Il l’aura bien cherché…

Lui se demandait encore ce que sa vieille faisait, cloîtrée chez elle, enfermée dans le noir.

Le vieux courait son footing chaque matin.

Il courait à perdre haleine. Une heure autour du pâté de maison. Des chiens l’accompagnaient, parfois, en aboyant. Des gosses aussi se foutaient de lui. Un vieux avec des cheveux blancs et des jambes maigrichonnes.

 

-Tu vas te rendre malade…lui disait-elle, la vieille. Ton cœur !

-Pffit…répondait-il indéfectiblement, complètement essoufflé.

Et c’était tout.

 

Tout au début : le vieux rêvait de piloter des avions de chasse. La vieille lisait, depuis toujours, pour s’évader. Elle avalait de lui son trop-plein d’énergie. Il savourait à ses côtés l’apparent calme qui se dégageait d’elle.

Comme chaque début, tout au début, conforme à des aspirations. Plus ou moins nettes.

 

Le vieux lui a voulu. Et, puis, il a cessé. Apparemment.

Il n’y aurait pas de pilote de chasse dans la famille, tant pis, tant pis.

Et alors ?

Ses nerfs, à elle, avaient lâché. Plusieurs fois. Plusieurs séjours en clinique. 

Il avait trouvé ça parfois insupportable.

Plus que l’impossibilité de lui faire un enfant.

Quoique.

 

Une sorte d’étrange rituel, d’étrange silence.

Elle écoutait les heures à la grande horloge en chêne massif. Elle allumait la télé. Elle lisait encore des romans d’amour. Elle terminait des mots fléchés. Elle préparait les repas. Elle s’endormait.

Lui n’aimait pas rester enfermé.

 

Elle avait les yeux tristes.

Son cœur à lui ne tiendrait pas longtemps, en fait.

Elle ne supporterait pas de vivre seule.

Il restait même peut-être un peu d’amour.

 

Ou bien n’était-ce qu’une impression?

Il était difficile d’y voir clair, au moins autant qu’avant n’est-ce pas.

 

 

 

 

  1.  

 

Mort de fatigue et de soif, je pose une main contre la machine à boissons, je m’évente avec mon chapeau, je fouille mes poches et j’en retire une pièce.

Un soda frais descend bruyamment.

Pas un souffle de vent sous la véranda. 

-Ca fait du bien… Je dis, en guise de salut.

 

Le vieux plisse les yeux, puis forme, d’une main contre son front ridé, un semblant de parasol.

J’ai l’impression qu’il sourit.

Il me scrute, sans rien dire.

 

Je plisse les yeux, à mon tour:

-Ca tape drôlement, hein ?

 

Il se balance tranquillement sur son rocking-chair. Il ne me quitte pas des yeux.  Il ne sourit pas.

 

-Je viens de loin…

Je lui montre vaguement du doigt une ligne en dessous du soleil. Le désert.

-Ca fait du bien de voir du monde. 

Il ne répond toujours pas.

Il doit pas voir grand monde, non plus : mais j’oserai pas lui demander s’il y a des femmes dans les parages.

-C’est comme ça tous les jours, par ici ? Je veux dire, la chaleur…

 

Il crache un bout de chique dans une écuelle, visant juste: en plein dedans.

Un vieux clebs ronfle à ses pieds.

Le vieux éponge son front avec un mouchoir usagé.

 

Impossible de savoir s’il lui reste une dent, ni s’il a un accent nasillard.

Le genre de pèquenot qui nous ferait hurler de rire à la ville. C’est certain.

 

-Y’a un motel dans l’coin ?

Là, je reste suspendu quelques longs instants au plus infime mouvement de ses lèvres… qui se contentent de : cracher.

 

Une semi-remorque file à l’horizon, drainant des nuages de poussières à son cul, au loin.

 

Aucune indication.

Juste un cactus.

Et ce soleil interminable.

 

Et je me dis que lui, le vieux, il sait comment survivre dans un monde hostile. J’ai remarqué son fusil posé à côté de son rocking-chair.

-Ecoute, fiston…

La voix du vieux!

 

-On n’aime pas trop les étrangers par ici…

 

  1.  

 

La froide statue représente un ancien chef d’état
                                                       un peu oublié
un pigeon gras est posé sur son chapeau
                                           rigide et sale

façonné dans le marbre
les voitures klaxonnent ce sont les embouteillages
                                                          du quartier
quelques touristes en famille lisent l’inscription
                                                                           et prennent des photos
le vent soulève le soleil
                de quelques centimètres au dessus des
                                       toits la ville en cette fin d’après-midi
se bat contre la poussière

 

 

 

 

  1.  

 

Ils chantent sur les branches
c’est un jour d’envol
un jour de vie
le soleil brille de milliers d’oiseaux
les nuages s’étalent
indolents
sur le sofa du ciel
les yeux ont la douceur des roses
parfumées
les mots se cueillent au léger vent

sans faire

de phrases
c’est un jour si
particulier
d’une lenteur magistrale en arrivant

dans le hall d’entrée

une valise à

la main

 

 

 

 

  1.  

 

Entre les mains fermer les yeux le manque

qu’elle trouve trop lourd

et ne peut s’empêcher

d’incliner vers le sol les larmes y lire ce qu’elle devrait

 

y lire

et ce qu’elle aurait dû si ce n’avait été au dessus de ses forces

de changer quoi que ce soit changer la vie qui vient avant

les regards froids les mots définitifs

 

 

 

 

  1.  

 

Nous sommes de grands voyageurs. Intérieurs.
Il n’y a pas la moindre toile d’araignée sur nos pensées. Nettoyées, cirées, dépoussiérées, époussetées. Nous amenons des pièces de rechange pour lustrer l’endroit. Ainsi faits de bric et de broc avec le temps, nous espérons tenir l’usure et la rouille.
Nous sommes parfois surpris par l’éphéméride au retour d’un séjour en nous-mêmes.
Ainsi partis un lundi, sommes revenus un vendredi.
Sans s’apercevoir de rien.
Cela nous a fait tout un tas d’histoires, des bribes plutôt, à nous raconter ensuite.
C’est comme une drogue. Dure. Excitante.
Nous avons scruté nos cerveaux de fond en comble. De comble en fond.
La menace est permanente. D’y rester, d’y vomir, de s’y trouver beau. De s’y perdre. De n’y rien comprendre.
Quand nous nous sentons trop en danger, nous changeons d’angle: elle scrute mon cerveau, je scrute le sien. Du bout d’un œil. Prudemment.
Et quand l’œil avertit enfin le second de le suivre, l’aventure recommence, baisant la perspective de comparer le fond de l’un avec le comble de l’autre.
Ce qui provoque parfois malentendus, engueulades et reproches.
Mais ce n’est rien.
Les vagues de la vie sont plus terribles, quand on s’y sent, tout seul, mal préparé.

Ainsi nous nous sauvons mutuellement de la noyade et c’est bien là ce qui compte.

 

 

 

 

  1.  

 

Un sentiment

d’étrangeté

parfois

 

Une vie qui se

passe

sans encombre

sans rien

de spécial

 

Au bout du compte

les mots

 

les rires

 

les heures mélancoliques

 

donnent un

certain relief

 

à ce qui n’en a

pas

vraiment

 

 

 

 

  1.  

 

Assis

 

contre un mur

 

il regarde

d’autres hommes

ramasser des feuilles

 

mortes

 

et les jeter

dans une petite

poubelle

 

verte

 

tandis qu’il

boit une

bière

 

brune

 

il voit passer

tout un tas de gens

 

et les saisons

 

et les oiseaux

viennent chier

 

jusque dans sa

main

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

 

Né en 1968 (Bretagne).

Publié dans diverses revues (Microbes, Décharge, Comme en poésie, Traction Brabant, l’Autobus, Charogne, Borborygmes, la femme du requin…).

Auteur de 3 plaquettes et d’un recueil:

-Un bretzel entre nous (Mi(ni)crobes -2007)

-Tristana, d’un trait (Mi(ni)crobes -2010)

-Comme un insecte à la fenêtre (Gros Textes – 2011)

-9 bureaux en quête d’employés (-36° Editions – 2011)

 

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