Thérèse Schabel

 

 

 

(France)

 

 

La malle qui fait mal

 

 

   Après un accident à la mine, je fus déclaré inapte à ce dur travail. Je me suis retrouvé chef de l’harmonie municipale autrement dit, responsable de  la fanfare. Le bruit courait que j’avais été au conservatoire de Musique … Cette rumeur avait contribué à ma reconversion. Les mineurs, porions, chefs d’équipe, les gueules noires se retrouvaient une fois par semaine pour répéter  les valses, tangos, les musiques de films sous ma direction.  Nous nous risquions de temps en temps au répertoire classique.

   Je transcrivais les partitions pour chaque type d’instrument. Je prenais la liberté de changer la clé de fa en clé d’ut ou inversement. L’essentiel était de respecter l’harmonie et d’éviter les complications inutiles aux musiciens. Je les connaissais bien. Avec leurs doigts usés par le travail, leur  souffle fatigué par la poussière de charbon ils faisaient des miracles.  A la saint Cécile, patronne des musiciens nous défilions dans la rue Principale vers la Mairie. Les gens amassés sur les trottoirs applaudissaient…

   Je revois les joues du trombone se gonfler comme celles d’un hamster, le trompettiste rougir comme le souffleur de verre, les grosses mains qui faisaient tinter le triangle avec délicatesse. Le tambour en gants blancs manipulait les baguettes avec tant de vélocité, de fermeté et  de douceur  qu’il évoquait quelque chamane d’une tribu amazonienne. J’étais heureux avec cette famille soudée, solidaire et courageuse. Le succès, la musique, nous réunissaient dans un bonheur partagé  Nous avions tous un uniforme. Le pantalon bleu foncé. Une bande rouge cousue sur le côté. La veste du même bleu, fermée par des boucles dorées. Un rappel rouge bordait le col officier.  Chaussures vernies –tête nue –  démarche martiale. Les instruments de cuivre astiqués, frottés  défiaient les rayons du soleil.

   Une lettre laconique déposée dans la boîte aux lettres un lundi matin, mettait fin à mon contrat.

   La fermeture des hauts fourneaux a plongé la région dans la consternation.

   Je suis licencié économique depuis 9 ans. Mon uniforme est rangé dans une malle. C’est la malle de mon grand-père qui était marin. Elle est en chêne, une ancre est sculptée sur le couvercle Marthe, ma femme a brossé tendrement veste et pantalon dont elle avait repassé les plis. Marthe avait le visage que visite l’espace du sacré. Puis elle a déposé l’habit au fond de la malle, l’a caressé et contemplé quelques secondes. Elle y a déposé la baguette, légèrement en biais, sur la veste, m’a regardé douloureusement. Sans dire un mot, elle a refermé le couvercle avec précaution.

   La malle qui me fait si mal n’a pas bougé depuis.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Thérèse Schabel a travaillé un certain temps comme journaliste à  (Metz).

www.radiojerico.com

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