Sylvie Durbec

 

 

 

(France)

 

 

Femme et chiens,

une tentative de photographie rêveuse

 

« Pourquoi me mouvoir malgré moi,

pourquoi ne puis-je être immobile ? »

Pablo Neruda, Le Livre des Questions

 

 « Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes. »

Rosa Luxembourg

D’abord laisse-moi te montrer la femme.

D’ici tu l’aperçois.

Elle n’est pas seule. Jamais. Elle vit entourée de chiens. Tous malades, estropiés, rescapés d’on ne sait quel enfer. C’est la raison de leur adoption. S’ils étaient des chiens normaux, ils n’auraient pas besoin d’elle.

Sa cabane, ou sa maison si tu préfères, a la forme d’un abri de fortune. D’infortune, plutôt. Cette femme, maintenant tu la vois.

Pas jeune, pas vieille.

Au milieu de ce terrain nu et à côté de la cabane, avec les chiens, par tous les temps, elle vit. C’est une étrangère mais si intimement liée à la nature minérale du lieu que personne ne dirait ce mot en parlant d’elle.

Comme ses chiens malades et estropiés, la femme est recueillie par les gens du village. En silence. Sans déclaration d’amour réciproque.

Non qu’elle manque de quoi que ce soit et encore moins d’argent.

Le dénuement lui sied.

Et les chiens.

Leur présence autour d’elle, qu’ils soient petits ou très gros, sur trois pattes ou se traînant à même la poussière, est un réconfort.

Cette femme, je ne la connais que par ces mots, femme et chiens, solitude aussi.

Mais aussi par celui-la : mère.

Ou encore plus aigu : fille, sa fille. Toi ?

Je ne peux t’en décrire davantage parce que je ne suis jamais allée aussi loin.

Mais comme moi tu l’aperçois.

Et ses yeux comme des flèches, tu les vois.

 

Un peu plus loin de nous, regarde : un homme sans bras droit.

C’est étrange parce que cet homme écrit. Il se sert de sa main gauche mais il dit qu’il est droitier. Il écrit presque avec aisance.

Des ordonnances.

Ce bras absent, j’ai mis du temps à voir qu’il manquait.

Non pas à cause de la prothèse.

J’étais si malade de peur que je n’avais rien remarqué. Je ne voyais rien.

Cet homme écrit de la main gauche en tenant son papier avec sa main droite, une prothèse.

Et moi, je lui souris, aujourd’hui j’ai moins peur. Nous échangeons nos impressions. Je lui donne mes livres. Il dit qu’il les aime. Il lit la nuit.

Cet homme veut écrire des romans, je crois, et le faire dans un aéroport. Il dit qu’il aime les salles d’attente.

Pas toutes. Celles des aéroports, oui. Des hôpitaux, non.

Moi aussi je lui avoue que j’aime beaucoup ces lieux de transit que sont les salles d’attente des aéroports. Celui de Tunis par exemple.

Cet homme manchot ne dort pas beaucoup la nuit. Il a des insomnies.

Il lit la nuit.

Ce qui ne l’empêche pas de soigner les autres malades le jour.

Ce qui lui manque sans doute le relie à ceux qui, malades, viennent le voir et à qui la maladie est en train d’enlever une partie d’eux-mêmes.

 

Plus loin. Cet homme, lui, n’a plus sa jambe gauche.

Est-ce que tu l’aperçois ?

Il est plus jeune que les deux premiers.

Mais lui a été très malade.

Et on lui a coupé la jambe. Amputé.

C’était un sportif. Très actif.

Maintenant il est un homme à qui manque la jambe gauche.

Il continue à soigner les gens qui viennent chez lui pour souffrir moins.

C’est un bon thérapeute. Il sait se taire et écouter le corps impuissant de ses malades.

Comme tous les malades et les soignants, nous nous voyons le jour. Uniquement.

Il est plus jeune que le médecin écrivain des aéroports. Je ne sais pas s’il serait tenté par l’écriture et le voyage.

Tout son être est fait de silence. C’est un homme grand et bien bâti.

La maladie lui a enlevé une partie de lui-même.

Maintenant il travaille à réparer d’autres hommes.

En silence. Légèrement souriant. A peine.

 

Ces deux hommes sont mutilés.

Ces deux hommes soignent d’autres hommes.

On a soigné leurs blessures, on a cautérisé les plaies.

Puis on a fabriqué des prothèses pour remplacer les membres manquants.

Ils vivent cette absence avec élégance. Comme des mathématiciens devant une équation parfaite, ils s’efforcent de se déplacer avec légèreté.

 

 

 

 

Sur le poteau, regarde : recherche perroquet apprivoisé.

Je ne sais pas ce que signifie la disparition des membres des deux  hommes dont je viens de te montrer la silhouette.

Ni le retrait de cette femme au milieu de chiens estropiés.

Mais la disparition du perroquet a-t-elle un sens ?

Son étrangeté d’abord : un oiseau prisonnier a retrouvé sa liberté.

Tous les oiseaux sont mobiles et vont et viennent.

Quelques-uns sont encagés, non parce qu’ils auraient perdu une aile mais parce qu’un humain en a décidé ainsi. Ou alors retenus par une chaîne. Bagués.

Ce perroquet, que fait-il de sa liberté ?

Que va-t-il perdre maintenant qu’il a regagné le ciel ?

Comme moi, tu n’en sais rien. Nous levons la tête. Rien. Tous les faucons tournent autour de nous, nuage rose et doux du saint-Esprit. Eux n’ont pas la parole et ne sont pas attrapés pour leur mimétisme. Ils volent très haut.

Que cherchons-nous qui manque ?

La jambe de l’un, l’amour de l’une et le bras de l’autre ?

Je ne sais pas plus que toi ce que signifient ces histoires mises bout à bout. On me dit : ça n’a pas de sens.

Je vois tout de même une direction : tête renversée vers le ciel.

Ou un chant baroque de lamentation qui devient peu à peu chant de joie.

Les couleurs du perroquet ont envahi nos pages. Ce qui te fait sourire. Flaubert avait aussi son perroquet, il en a fait don à ses lecteurs dans Un cœur simple, un perroquet empaillé devenu l’incarnation du Saint-Esprit. Nous fait-il sourire, ce pauvre volatile aimé de la servante Félicité ?

Il nous faut garder ici un peu de place pour le silence.

Sauter une ligne, peut-être.

Regarder les jeunes filles sur la terrasse de la maison, en train d’équeuter les haricots verts, mettant d’un côté les déchets, petite montagne verte, et de l’autre, dans le grand saladier bleu, les haricots prêts à cuire. Admirer les gestes gracieux et les bavardages. La main qui découpe avec précision et rejette ce qui n’est pas  bon. Puis à nouveau revenir à l’intérieur.

Ton sourire est droit, comme toi, tu l’es. Et j’ai besoin de ce regard-sourire qui me fait continuer à raconter ce que certains croiraient sans queue ni tête.

En tout cas le perroquet disparu nous fait sourire alors que quelqu’un se lamente de sa disparition. Ecrit un avis de recherche, le colle sur les poteaux électriques et les vitrines des magasins. En vain.

Ni la femme aux chiens si lointaine, ni le médecin au bras coupé, ni le soignant à la jambe manquante ne le plaindraient. Mais plutôt se réjouiraient de l’envol de l’oiseau de feu. Comme nos chers faucons crécerelle.

Je vous emmène à Sfax, dit la radio musicale que j’écoute.

Une fille est en ce moment à Sfax. Peut-être le perroquet a-t-il volé jusque là et le vois-tu, au-dessus des arbres hésitant à se poser. En tout cas, d’ici, si loin, nous l’apercevons et nous rions de ses hésitations.

Un perroquet à Sfax, quelle incongruité, diront les plus raisonnables. N’est-il pas le seul oiseau à savoir dire Ave Eva, Eva Ave ? C’est la raison pour laquelle il figure parfois sur l’arbre de la connaissance, entre Eve et Adam, comme par exemple dans le tableau du Titien.

Mais toi, comme moi, aime ces petits décalages qui permettent d’entrer dans un royaume mystérieux dont la clé se cache dans le plumage coloré d’un oiseau bavard, dans la prothèse inerte d’un malade ou dans les aboiements de chiens estropiés.

La grammaire nous aide dans ces moments entre les mots, entre les phrases même.

Nous glissons d’une langue à l’autre, de celle psitacosique du perroquet à celle, mutique, des prothèses en tous genres.

De disparition en disparition.

Tête renversée vers le ciel.

Nous rêvons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

née à Marseille en 1952.
Fait ses études à Aix en Provence,
loin de la mer.
Devient professeur de lettres
et mère de quatre garçons.
Ecrit de la poésie,
regarde le temps qu’il fait,
prend patience.

 

« Je vis et écris en province. Née à Marseille. Ville des lointains immobiles. Habite dans la campagne, en dessous du ciel. Voyage un peu depuis que les enfants ont grandi. Loin de Paris. J’écris depuis longtemps et suis publiée depuis une dizaine d’années. Poésie, théâtre, romans. Et aussi livres pour enfants, comme on dit. J’aime travailler avec des artistes, ne pas rester isolée dans les mots. Mais la solitude m’est nécessaire. Et l’éloignement. Ce qui m’a entraînée vers le Nord (Finlande, Belgique) et le Sud (Portugal, Italie). Ecrire comme marcher, écrire comme avancer dans un paysage invisible. D’où la passion de traduire. Ce serait aller vers l’inconnu, celui qui se découvre à la fin de l’histoire. »

 

Publiée tant en littérature pour les adultes qu’en littérature pour la jeunesse, elle se consacre aujourd’hui à l’écriture d’un texte en hommage à Sebald, écrivain allemand dont l’œuvre a nourri ses réflexions sur l’écriture et la mémoire.
Un bon indien est un indien mort, Fayard, 2002
Princesse Luna, Grandir, 2004
Naissance d’un voyage, Grandir, 2005

Articles similaires

Tags

Partager