Stella Vinitchi Radulescu

 

(USA)

 

Il y avait les jonquilles

 

 

Toute fleur pousse dans une prison.

  Salvador Dali

Il y avait les jonquilles, et puis, il y avait une grande tristesse. Dans les yeux des gens.

 

Les trains s’arrêtaient toujours trop loin de notre maison et partaient trop tôt. On allait

à pied à la gare et parfois un peu de bonheur nous faisait courir et traverser les lignes

sans regarder autour et alors on arrivait déjà et le champ de jonquilles à notre droite,

nous ne savions même pas que la beauté existait ou qu’elle pouvait exister sous n’importe quelle forme… on s’asseyait sur l’herbe fraîche et, les yeux mi-clos, comme pour mieux garder la vue de ce champ-là, on mangeait ce que nous avions mis le soir dans notre sac

à dos, du pain et du fromage.

 

 

*

 

7 novembre. On nous rassemble dans « La Place ».

 

« La Place », pavoisée en rouge, drapeaux et portraits. Ma copine, à côté de moi, dans son manteau bleu marine, petit capuchon en laine. Elle tremble de froid, elle tremble de peur, elle tremble d’amour pour sa mère qu’elle ne voit plus.

 

Un camion est arrivé la nuit. En silence. Le silence des pas sans retour. Sibérie, c’est loin ça? Non, pas plus loin que la mort, mais le jour ne veut s’achever, ni le froid, sa bouche s’ouvre à intervalles égaux, et comme une soupape scande: sta-lin-sta-lin.

 

La voix se multiplie, résonne dans la foule. La foule dans le miroir, miroir renversé, agonie des saisons. Elle me prend la main et me regarde. Sa bouche s’ouvre encore, ses yeux restent muets.

 

Et cela, pourriez-vous le décrire? demande une femme à Akhmatova quand elle faisait la queue devant les prisons de Leningrad.

 

Oui, je le peux, répondit-elle.

 

Le bourreau se lave les mains après la cérémonie. L’eau de la source rose clair, le sang

s’est décoloré.

 

Le vent s’est tu.

 

Uniformes noirs, anges noirs, nous sortons de la terre, qui nous a vus, qui nous a connus?

 

 

*

 

Je reconnais la prison d’après les reflets du soleil et l’odeur de moisi. Parfois je la vois.

 

Le soleil dessine des grilles en l’air par où entrent et sortent les oiseaux. Invisibles.

Mais je les sens. Ils tombent. Virevoltent. Meurent. Je les retiens une seconde au niveau de la rétine, là où, dans les trous de lumière, ils pourraient encore prendre forme.

 

Et j’entends des cris, cris humains, quand le vent souffle de l’est. Mon cri, alors, je le

distingue.

 

Je me penche, je découvre mon corps dans l’herbe.

 

C’est vendredi et la crucifixion n’a pas eu lieu, on me le dit.

 

 

*

 

Dans le noir, il y a toutes les couleurs. L’orange de notre amour, le gris perle de l’attente, les mains entrelacées couleur de l’oubli, la poussière rose de la pensée qui se dépose sur les meubles, le profil incolore de l’homme qui cherche la sortie et me demande sans cesse l’heure et quel est le train qu’il devrait prendre et quel est le pays…

 

Dont tu me parlais.

 

Dont tu me parles et le silence de tes mots pousse tout autour comme une plante fraîche couleur de cette vie.

 

 

(fragments du Journal aux yeux fermés, Editions du Gril, 2010, Belgique)

 

 

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Docteur en français, Stella Vinitchi Radulescu est une poétesse d’origine roumaine. Elle vit aux Etats Unis.

Auteur de plusieurs recueils de poèmes publiés en Roumanie, aux États-Unis et en France, le Grand Prix « Art et Poésie » lui a été décerné par la Société des Poètes et Artistes de France en 2007 pour son livre Terre Interrompue et, en 2008, la même Société lui a attribué le Grand Prix « Henri-Noël Villard » pour son recueil Un cri dans la neige.

Ses poèmes ont été publiés dans un grand nombre de revues littéraires, notamment aux Etats-Unis, en France, en Belgique, au Luxembourg et en Roumanie.

 

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