Steinar Lone (Norvège) interviewé par Felicia Mihali (Canada)

 

Steinar Lone

Source photo : http://norvegian.net/interviu-cu-steinar-lone-traducator-norvegian/

 

 

 

« Je me sens heureux parce que je peux faire ce que j’aime! »      

 

 

 

Steinar Lone2       Sur le balcon de l’appartement berlinois de l’Association des traducteurs littéraires de Norvège

 

 

 

Facebook sert à plusieurs bonnes choses: prendre un peu de répit, niaiser, écouter de la musique, s’amuser, se révolter, s’impliquer, se chicaner. La meilleure toutefois est celle de découvrir des gens fascinants ainsi que leur musique, livres et chats préférés, leurs convictions politiques et l’endroit où ils passent leurs vacances d’été. Blague à part, oui, je suis contente que Facebook m’ait donné l’opportunité de connaitre des gens que je n’aurais pas eu la chance de connaitre autrement.   Tel est le cas du traducteur norvégien Steinar Lone. J’ai pris connaissance de son travail à l’occasion de la parution en Norvège du roman Je suis une vieille coco, de Dan Lungu. À part le roumain, Steinar traduit du français, de l’italien, du néerlandais et de l’anglais. Ce qui m’a surpris est qu’à part une très bonne connaissance du roumain, il semble avoir gardé des liens assez étroits avec ce pays où il a passé sa jeunesse étudiante. Je vais laisser Steinar nous parler de cette expérience.

 

F.M. : – Par quel coup du destin avez-vous choisi la Roumanie, à l’époque du régime Ceausescu ?

 

S.L. : – Plusieurs motives, en fait. Il y a eu tout d’abord une curiosité linguistique. Le roumain me paraissait une langue assez isolée par rapport aux autres langues romanes. Ensuite, je voulais savoir si je pouvais apprendre une langue étrangère en dehors de la méthode traditionnelle, en classe, tel que nous le faisons au lycée. À l’époque, l’Université d’Oslo donnait un cours de deux heures par semaine. Nous étions deux étudiants seulement, donc, c’était assez intensif. Le professeur nous a dit qu’il faudrait poser notre candidature pour les bourses d’études afin d’aller aux cours d’été organisés par l’Université de Bucarest à Braşov. Ce que j’ai fait. Dernierement, s’agissait aussi d’une curiosité de nature historique si vous voulez et surtout politique. À part l’Allemagne de l’Est avec  l’allemand, le roumain c’était la seule langue est-européenne que je croyais pouvoir apprendre. Cette croyance était renforcé par le fait que j’avais déjà appris le français au lycée.

 

LEVURE 11 PHOTO STEINAR CHISINAU

 

F.M. : – Vous avez connu le pays pendant l’un des régimes les plus obscures qui soit. Je suppose que la pénurie qui ravageait le pays à l’époque ainsi que la censure vous affectaient vous aussi ? Quel est votre souvenir le plus marquant de cette époque-là ?

 

S.L.: Après les cours d’été à Braşov, j’ai continué mes études à Oslo encore deux ans, ensuite j’ai obtenu une bourse d’un an à l’Université de Bucarest. C’était completement autre chose qu’un cours de langue pour les étrangers! En ce qui concerne la situation du pays, durant l’année 1978-79, quand j’y étais, elle n’était pas encore si déplorable comme elle l’est devenue durant les annés ’80. En plus, comme étranger, avec un passeport norvégien, et surtout avec la possibilité d’avoir acces aux « Duty Free Shops », les magasins où l’on pouvait payer en dévises étrangéres, surtout pour les touristes, je me debrouillais bien. De plus, comme jeune étudiant, je m’adaptais facilement. C’était tout une experience, mais je ne la regrette pas! J’ai eu aussi de la chance: pendant mon sejour, j’ai été logé au dortoir d’étudiants étrangers à Grozăveşti, dans une chambre pour deux, et mon collegue était un Hollandais très sympa. Nous sommes restés amis depuis. Mais ça c’est une autre histoire: je lui ai présenté une jeune fille américaine d’origine greco-roumaine, ils se sont mariés et, 30 ans plus tard, ils sont encore ensemble. Le mois passé, je leur ai rendu visite, en Hollande…

Personnellement, je n’ai pas trop senti, ni la pénurie, ni la censure. Bon, je savais où je me trouvais et j’essayais toujours de garder une certaine politesse, sinon du tact, dans mes relations avec les autres. Il y a beacoup d’épisodes, ou des « experiences culturelles » si vous voulez, que j’ai vecu au quotidien. Le plus amusant dont je me rappelle encore a eu lieu dans un tramway bondé. J’étais assis, je ne pouvais presque pas bouger, lorsqu’une femme, bien maquillée, bien habillée, est venue à côté de moi avec un bagage spécial: quatre ou cinq poules vivant, les pattes attachées. Le temps du trajet, elle les a déposées sous ma chaise, mais lorsqu’elle a voulu descendre, elle a levé les poules et, à ma grande surprise, par terre il y avait un oeuf! J’ai pris l’oeuf et je l’ai mis dans le sac de la femme, qui m’a tout simplement dit: « Oh – elle a pondu! » puis « Merci bien! ». Je me suis dit que c’est peut-être naturel qu’on transporte les poules dans le tramway, peut-être que la femme avait une petite maison avec un poullaier, même en centre-ville, c’est possible à Bucarest. Mais la situation avec l’oeuf, c’était presque surréaliste.

 

Steinar Lone3       Sur la route vers Sarmizegetusa Regia, Roumanie 2011

 

F.M. : – Quels étaient vos rapports avec les gens ? Gardez-vous encore des contacts avec vos amis de jeunesse ?

 

S.L. : – Peut-être qu’à l’époque j’étais trop méfiant ou trop timide, mais je n’ai pas vraiment connu des gens à l’époque.  À quelques exceptions près, les seules personnes avec qui j’étais en contact c’était dans le milieu académique et parmi les collègues de dortoir, des étrangers tout comme moi.

 

LEVURE 11 PHOTO STEINAR II

 

F.M. : – Après vos études, êtes-vous revenu en Roumanie ? Quels auteurs vous-avez traduits  à l’époque?

 

S.L. : – Oui, j’y suis revenu plusieurs fois jusqu’en 1984. À ce moment-là, je me suis dit que je ne reviendrais qu’après la mort de Ceausescu. Tout le monde a compris… Mais c’était aussi une autre situation chez moi, je n’étais plus étudiant et je faisais d’autres choses. Ce n’est qu’en 1990 que j’ai retourné. J’ai constaté alors que beaucoup de ceux que j’avais connu à l’époque soit ils étaient partis à l’étranger, soit ils étaient morts, soit les deux dans certains cas. Pour mes visites, j’avais besoin d’un programme. Seulement  faire du touriste à Bucarest, aller sur ses propres traces, tout cela est intéressant pour quelques jours uniquement, pas pour deux semaines. Et la Roumanie c’est loin de la Norvège, donc il faudrait aller pour quelques temps, pas pour trois-quatre jours.

Pour les traductions… À la fin de mes études en Roumanie, je suis revenu en Norvège plein d’enthousiasme, mais les éditeurs norvégiens ne le partageaient pas du tout. Dans les années ’80, j’attendais que la Roumanie expulse les écrivains dissidents, car c’était la seule situation qui aurait pu intéresser les éditeurs. À l’époque, j’ai traduit le premier et le dernier chapitre du roman Baltagul (Le hachereau) de Mihail Sadoveanu, mais la réceptionniste de la maison d’édition où je suis allé ne voulait même pas prendre l’enveloppe. Curieusement, deux ans après, à examen oral en 1982, lorsque j’ai dû lire et traduire un petit texte roumain, le professeur – un Roumain! – m’a donné les premières pages du dernier chapitre de Baltagul, que je connaissais déjà par cœur presque, avec toutes les particularités dialectales de Sadoveanu.

Puis, dans les années 90, j’ai réussi à traduire Strada Mântuleasa (Le vieil homme et l’officier, en français), chez une autre maison d’édition. Et quelques ans plus tard,  par un miracle je dirais, la maison d’édition ou j’étais 15 ans plus tôt, a accepté enfin Baltagul! Ces deux publications ont assuré  mon entrée dans l’Association des traducteurs littéraires de Norvège, où j’ai rencontré un éditeur  qui a presque tout de suite pris Travesti de Mircea Cartarescu (Lulu, en français). Depuis, cette maison d’édition, Bokvennen – L’ami du livre — manifeste toujours un grand intérêt pour la littérature roumaine. J’y ai publié des traductions de Cartarescu (Orbitor, Nostalgia…), de Gellu Naum, de Dan Lungu, et je suis en train de traduire Le livre des chuchotements, de Varujan Vosganian. Je dois aussi mentionner un autre miracle: j’ai gagné le concours pour une bourse de traduction, et encore une autre maison d’édition a publié ma traduction du roman Le lit de Procust, de Camil Petrescu!

 

F.M. : – Que pensez-vous de la situation politique actuelle de la Roumanie ?

 

S.L. : – Je crois qu’en 25 ans, on aurait pu et dû faire mieux! Mais c’était un point de départ assez déplorable. J’étais en Roumanie en octobre dernier, j’ai vu le affiches pour les candidats à la présidence du pays… je préfère ne pas y penser. Je crois que l’élection de M. Iohannis est un bon signe, mais il reste beaucoup de choses à faire.

 

Steinar Lone4

 

F.M. : – Et la littérature roumaine contemporaine? Quels sont vos auteurs préférés ? Connaissez-vous la jeune génération d’auteurs ? Pourriez-vous la définir en quelques mots ? 

 

S.L. : – Évidemment, c’est Mircea Cartarescu, qui est en train d’écrire un livre d’environ 800 pages. Je suis très curieux. Mais j’ai aussi eu la chance d’être deux fois à FILIT, le grand festival de littérature ET traduction à Iasi, où j’ai rencontré quelques écrivains de la nouvelle génération. Ce sont des auteurs très modernes, et ils écrivent une littérature intéressante. Le problème c’est que je n’ai pas assez de temps pour tout lire. Je m’occupe aussi un peu de la littérature italienne, la littérature française – ou plutôt francophone!

 

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F.M. : – La situation en Europe devient de plus en plus explosive le dernier temps. Quelle est votre perception de ce nouvel état de chose?

 

S.L. : – En fait, je crois que la situation n’est pas si mauvaise que ça. Ni en Norvège, ni sur le continent. Il y a des problèmes sociaux, mais en comparaison avec la situation d’il y a 50 ou 100 ans… Ce que je crains plutôt c’est le capitalisme dévergondé de l’Occident et surtout le nouveau capitalisme pratiqué dans les pays ex-communistes.  La contradiction est que là-bas, il n’y a pas d’état de droit, mais certains gens, surtout les acolytes du pouvoir en place, profitent des états de droit de l’Occident pour y exporter leur fortune. Je crois que ni l’Otan, ni l’Union européenne n’ont pas été assez sévères dans ces confrontations, du moins pas jusqu’à présent.

 

F.M. : – En tant que traducteur, vous vivez pour et à travers les livres. Quels sont vos auteurs préférés, ceux qui vous ont marqué et que vous auriez aimé traduire?

 

S.L. : – Je me sens heureux parce que je peux faire ce que j’aime! Mais il y a tant d’auteurs, tant de livres. J’ai essayé de faire découvrir aux Norvégiens une écrivaine belge d’expression française, Jacqueline Harpman, par exemple. Et puis, si je devais choisir un livre pour une île déserte, j’aimerais prendre avec moi Le seigneur des anneaux! Du pure escapisme, quoi!

 

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F.M. : – Quelle est votre routine de travail? Quel est le critère selon lequel vous choisirez les auteurs à traduire?

 

S.L. : – Je travaille à la maison. Heureusement, il y a une autre personne à la maison avec un travail normal qui part le matin et revient l’après-midi! Donc, je me lève assez tôt, et je ne travaille pas les soirs.

Pour la littérature roumaine, mes choix se résument aux livres que je trouve dans les librairies. Ou, assez souvent, à ce que je reçois par la poste, envoyés par les auteurs eux-mêmes. Les auteurs contemporains en Roumanie sont très intéressés de connaitre un traducteur, même pour une langue avec une circulation si restreinte comme le norvégien. D’habitude chez nous, ce sont les éditeurs qui proposent un livre, mais pas pour la littérature roumaine. Les livres que j’ai traduits de l’italien ont toujours été proposés par l’éditeur. Heureusement, c’étaient aussi des livres qui m’ont plu!

 

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F.M. : – Et vos loisirs? Que faites-vous lorsque vous ne traduisez pas?

 

S.L. : – Nous avons un chalet dans les montagnes norvégiennes – à mille mètres d’altitude, c’est la limite des arbres dans cette partie de la Norvège. Ça, c’est vraiment un lieu pour se détendre. À la maison, bon, on ne peut pas lire tout le temps! Et récemment, j’ai redécouvert un hobby de mon enfance – les petits trains électriques! On peut imaginer mon étonnement quand, en octobre dernier, à Brasov, sur Strada Lunga, j’ai trouvé un magasin spécialisé dans la vente des trains électriques!

 

F.M. : – Steinar Lone, merci pour le temps accordé.

 

 

 

https://en.wikipedia.org/wiki/Steinar_Lone

 

 

 

 

 

 

 

 

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Felicia Mihali

 

 

NOTE BIOBIBLIO :

 

Journaliste, romancière, et professeur, Felicia Mihali vit présentement à Montréal. Après des études en français, chinois et néerlandais, elle s’est spécialisée en littérature postcoloniale à l’Université de Montréal, où elle a également étudié l’histoire de l’art et la littérature anglaise. Son premier roman, Le pays du fromage, a été publié en 2002 chez XYZ Éditeur, suivi par Luc, le Chinois et moi en 2004, et La reine et le soldat, en 2005, Sweet sweet China en 2007, Dina en 2008, Confession pour un ordinateur, en 2009 et L’enlèvement de Sabina, en 2011. Depuis 2012, elle écrit aussi également en anglais. Son premier livre, The Darling of Kandahar a été sélectionné par la célèbre émission Canada Reads dans le top des dix meilleurs livres québécois. En 2104, elle publie son deuxième roman an anglais, A Second Chance.

 

http://www.feliciamihali.com/www/home.html

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