Elena-Brândusa Steiciuc

 

 

 

(Roumanie)

 

 

&

Anca Magurean

 

 

SUJET A DEBATTRE :

LA ROUMANIE ET LE POURQUOI DU COMMENT AVOIR PLUSIEURS LANGUES DANS LA POCHE

 

 

 

 

– Elena-Brandusa Steiciuc, combien de langues avez-vous dans vos poches ? Depuis combien de temps êtes-vous préoccupée par le fait linguistique ?

 

– Je manie ma langue maternelle, le roumain, avec un respect et une nostalgie qui grandissent chaque fois que je vois à quel point elle est malmenée aujourd’hui par le discours public et les médias… Je garde le roumain dans une poche du côté gauche de la poitrine, là où se trouve le français aussi, langue que j’ai commencé à apprendre à 11 ans. Il y a une autre poche pour l’anglais, que je ne cultive plus tellement aujourd’hui, mais que j’ai étudié vaillamment  dans une des meilleures universités roumaines, à Iasi ; c’étaient les années 70,  une époque où il était impossible d’imaginer un voyage d’études en Occident. L’apprentissage se faisait d’une manière assez artificielle, on mémorisait (avec un immense appétit !) des listes de mots et expressions, sans avoir l’occasion de les utiliser dans des discussions avec des natifs, dans les pays respectifs, car la dictature et son « bras long », la Securitate, surveillaient tout contact avec les Occidentaux, même sur le territoire roumain. Par conséquent, je connaissais beaucoup de termes plus ou moins  savants, mais le français au quotidien me faisait défaut. Cela fait donc plus de trois décennies que je réfléchis à la question du plurilinguisme, sous des angles divers : en tant qu’enseignant, mais aussi en tant que traducteur ou écrivain ; des fois, en tant que touriste, attirée par les cultures du monde, qui laissent dans mes poches quelques « miettes » d’espagnol, d’italien, de polonais, de russe et même d’arabe…

 

 

 

 

– On dit que les Roumains sont très doués pour apprendre les langues. Quelles seraient, selon vous, les raisons de cette qualité ?

 

– À mon avis, cela s’explique principalement par les conditions historiques qui concernent le devenir du peuple roumain, de  sa langue et culture. Je crois que le contact avec les peuples les plus divers – dû à notre positionnement géographique, « à l’ombre des empires », pour citer les historiens -, a favorisé notre ouverture, puis une certaine capacité à accueillir dans notre vocabulaire des termes slaves, turcs, grecs, hongrois, allemands, français, polonais et, récemment, beaucoup de termes anglais.

 

 

 

 

– Quelle est la situation, à cet égard, dans votre région, en Bucovine ?

 

– Dans le « Pays des Hêtres », où je suis née et où je vis depuis plus de 50 ans, il y a eu un véritable creuset du multiculturalisme européen, dont les racines se trouvent dans l’appartenance de cette province à plusieurs administrations, le long du temps. Les politiques impériales du XVIII-XIXèmes  siècles et la vision de Vienne  avaient favorisé un véritable brassage des cultures, un melting pot avant la lettre, faisant venir dans ce territoire – occupé par les Autrichiens entre  1775 et 1918 -, des ouvriers, des artisans et surtout des fonctionnaires de d’Autriche, de Galicie, de Slovénie ou bien de Slovaquie. Dans ma ville, Suceava, il suffit de faire une randonnée dans le cimetière qui se trouve à quelques pas de la forteresse d’Etienne le Grand, pour établir avec précision l’appartenance ethnique et linguistique des habitants, par époques : une majorité de noms allemands et polonais au XIXème siècle, des noms roumains ou à consonance  ukrainienne maintenant. Le yiddish, très parlé à Suceava avant l’époque où je suis née, a pratiquement disparu, de même que l’arménien, langue pratiquée maintenant par quelques personnes seulement, à savoir les  descendants (on peut les  compter sur les doigts d’une main !) de ces importantes communautés de commerçants et d’artisans…Je considère cela comme une immense perte, car « avoir plusieurs langues dans la poche » est toujours une source de partage et d’enrichissement intellectuel.

 

 

 

 

– Parlez-nous un peu de vos activités et préoccupations en tant que spécialiste dans le domaine de la francophonie et porte-parole de  ce   mouvement    dans votre pays et à l’étranger.

 

– Depuis ma thèse de doctorat dans les années 90 (Patrick Modiano, une lecture multiple) à ce jour, mon activité didactique et de recherche se focalise sur la problématique complexe de la francophonie littéraire ; dans mes cours au niveau master et doctorat, dans mes études et articles, je ne cesse de réfléchir à certains auteurs dont le point commun est de s’exprimer en français, surtout lorsque leur langue maternelle n’est pas celle de Voltaire. Je ne sais pas si on peut ma qualifier de « porte-parole » d’un phénomène tellement riche et  divers…disons que mes efforts sont dirigés dans le sens d’une visibilité plus grande de cette identité et de cette production littéraire. En Roumanie, je milite pour que le français garde sa place dans le cœur de mes compatriotes. Depuis 2010, en tant que Président élu de l’Association Roumaine des Départements Universitaires Francophones (ARDUF), je fais de mon mieux pour coaguler les efforts de mes collègues dans cette direction. Notre publication, Revue Roumaine d’Etudes Francophones, est notre carte de visite. En France et dans divers pays européens,  ma collaboration des dernières années avec l’Agence Universitaire de la Francophonie ou bien avec des publications  portant sur les littératures de langue française m’a permis d’exprimer mon soutien à cette galaxie qui ne cesse de se remodeler, la francophonie.

 

 

 

 

– L’acte de la traduction est un travail laborieux et de durée. Quelles sont les qualités qui sont indispensables, à votre avis, pour un traducteur ?

 

– En effet, l’activité traduisante suppose un labeur constant, une patience de bénédictin, une soumission totale à son but et à ses deux maîtres, le texte source et le texte cible. Pour être un bon traducteur, il faut non seulement bien maîtriser les deux systèmes linguistiques en question, à tous les niveaux, mais aussi connaître et traduire  les cultures  impliquées. Avoir une grande mobilité linguistique, entrer « en résonance » avec l’auteur en question, voilà d’autres conditions. Je pense toujours à des traducteurs que j’ai eu l’immense privilège de connaître et qui sont des modèles pour moi et – je crois – pour tout autre candidat à cette noble tâche : Irina Mavrodin, en Roumanie, qui a laissé un impressionnant patrimoine de traductions et de réflexions sur cette activité ; le poète français Jean Poncet, traducteur de la poésie de Blaga, le mieux placé pour traduire ce type de discours, puisque poète lui-même ; Michel Volkovitch, à qui la littérature néogrecque doit énormément en France, car  il est l’auteur de la traduction française de poètes et de romanciers importants. Tous ces modèles ont en commun un élément essentiel : la passion pour cette activité (je dirais plutôt : cette mission !), un dévouement total à la « cause ».

 

 

 

– Vous avez, sans doute, un livre préféré parmi ceux que vous avez  traduits. Quel est le livre qui est plus proche de votre cœur ? Quels sont les auteurs français et/ou francophones que vous aimeriez traduire ?

 

Nous entrons là dans un territoire bien vaste…il m’est difficile de répondre, car la liste des auteurs « proches de mon cœur » est bien longue… J’ai bien aimé le travail de traduction de Voyage de noces de Patrick Modiano, car ce type de labeur m’a permis une nouvelle perspective de lecture de « mon » auteur ; les textes de Tahar Ben Jelloun ou d’Assia Djebar, traduits pour la presse littéraire roumaine, m’ont donné d’énormes satisfactions, car dans ces cas il a fallu trouver des solutions traductives adéquates, vu l’écart culturel…si j’avais le temps, je voudrais proposer à un éditeur une série d’auteurs francophones importants, que je traduirais avec une équipe de jeunes passionnés : des écrivains représentatifs de toutes les aires culturelles de la francophonie, des Antilles, du Québec, du Maghreb, etc. Mon Everest serait la traduction en roumain du roman Les Fous de Bassan d’Anne Hébert, qui me fascine depuis longtemps…

 

 

 

 

– Quels sont vos projets concernant vos diverses  activités ?

 

– J’ai des projets très concrets dans ma vie professionnelle, car cela fait partie d’un ensemble auquel je contribue : en juillet, l’organisation d’une école doctorale d’été à profil transdisciplinaire, pour les doctorants des universités roumaines, qui aura lieu à l’Université Stefan cel Mare de Suceava ; la participation à d’autres projets, congrès et colloques scientifiques, ce qui va de pair avec mon statut professionnel de Directeur des Etudes doctorales à Suceava et de chercheur universitaire. En ce qui concerne l’écriture, par superstition, je préfère ne pas trop en parler et j’espère que vous n’allez pas m’en vouloir…Il s’agit de deux projets en quelque sorte parallèles et qui vont s’influencer réciproquement, je l’espère. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il s’agit de prose, en roumain et en français.

 

 

 

 

– En tant que professeur, comment envisagez-vous l’enseignement du français dans votre pays ?

 

– En tant que formateur de ceux qui formeront les (très) jeunes Roumains pour bien apprendre le français, je crois que notre responsabilité commune est énorme. A mon avis,  l’enseignement de cette langue –  qui a eu autrefois un statut privilégié en Roumanie et qui maintenant perd du terrain -, doit se faire avec la tête et avec le cœur. Les enseignants doivent sortir de l’immobilisme, doivent innover,  demander l’aide des organismes internationaux qui ont pour but le soutien à cette activité et à la francophonie en général, les ambassades et leurs services culturels et didactiques…A part cela, il faut montrer aux apprenants notre amour pour cette langue et culture, pour la diversité et la beauté de cette planète francophone dont nous, les Roumains, faisons partie depuis le XIXème siècle et bien avant ! Ce que je vous dis, Anca, peut vous sembler un peu idéaliste (car je sais que vous êtes un dynamique professeur de français à Cimpulung Moldovenesc, tout près des Carpates)…Oui, le statut de l’enseignant, généralement parlant, n’est plus très motivant dans la Roumanie d’aujourd’hui, l’enseignant ne représente plus un modèle dans une société qui a perdu un peu ses repères et où les enfants et adolescents ne s’identifient plus à la personne qui leur transmet des connaissances et leur forme l’esprit…Oui, j’envisage l’enseignement du français dans notre pays (et non seulement du français !) par l’exemple personnel, contre vents et marées…

 

– A part l’usage du français, qu’est-ce que c’est, d’après vous, que d’être francophone ?

 

 

 

 

– Quand on a la chance d’être francophone (entièrement ou partiellement) on est modelé par cette langue et par tout le bagage culturel qu’elle transporte. Mutatis mutandis,  je dirais qu’on ne peut pas se baigner dans le Gange sans se sentir immortel, à la manière des Hindous, n’est-ce pas ? Eh bien, l’usage du français et tous les contacts que cette langue permet – dans l’espace et dans le temps -, enrichit celui qui se sent francophone et le transforme. Etre francophone, c’est être pluriel, être ouvert, être respectueux de la grande diversité du monde où l’on vit.

 

– Et pour terminer, comment envisagez-vous l’avenir de la langue française dans ce contexte de la mondialisation, où l’anglais est devenu une langue presque universelle ?

 

–  Je n’ai pas le don de la clairvoyance, malgré les rêves prémonitoires que je fais certaines nuits, mais il y a une chose dont je suis sûre : le patrimoine culturel du français est trop important pour se perdre ou pour disparaître un jour…Il est vrai, l’anglais a conquis énormément d’espace(s) et aujourd’hui on se sert d’un bagage limité de termes sur toute la planète, dans n’importe quel domaine de la vie, même si la langue de Shakespeare est beaucoup plus riche et plus nuancée. Pourtant, je crois que dans ce contexte des échanges accélérés et multiples, entre toutes les aires économiques et culturelles, chaque langue devient plus forte en s’alliant avec les autres. Je vois l’homme de l’avenir portant une salopette avec beaucoup de poches, d’où sortent – comme des rubans multicolores qui s’entrecroisent et se tissent – les langues les plus diverses, outils de communication et, peut-être,  d’entente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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ELENA-BRÂNDUSA STEICIUC

 

Professeur à l’Université Stefan cel Mare de Suceava (Roumanie), elle est l’auteur de plusieurs volumes de critique, en français et en roumain, dont :

 

– Patrick Modiano, une lecture multiple (1998),

– Literatura de expresie franceza din Maghreb. O introducere (2003),

– Horizons et identités francophones (2006),

– La francophonie au féminin (2007) et Fragments francophones (2010).

 

Membre de plusieurs sociétés scientifiques et de l’Union des Ecrivains de Roumanie. Présidente de l’ARDUF (Association Roumaine des départements Universitaires Francophones). Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques. Contributions à www.lavielitéraire.fr. et à la Revue alsacienne de littérature (Strasbourg).

 

Intérêt particulier pour la francophonie littéraire, les littératures et identités de « l’entre-deux » (Maghreb, Antilles, Québec, Europe de l’Est) ; pour la littérature du goulag ;   divers projets d’écriture-témoignage et de fiction en cours, en français et en roumain.

 

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