Stanislas Grochowiak

 

GrochoPhotographe: Wiktor Szostak

 

(Pologne, 1934-1976)

 

 

 

EPIGRAMME

 

Te saurai-je, ma belle – moi, qui n’arrive pas

A aimer l’amour même autrement qu’en mordant ?

Car peut-on disposer l’amour sur la raison,

Tout en déposant seuls tes cheveux sur les draps ?

 

Dis-leur : « Elle est très belle. »  Ils sourient, acquiesçant,

A peine se transforment leurs visages chagrins,

Quand tu viens de donner un nom juste, enfin,

Aux nuages qui volent et aux neiges d’antan.

 

Retourne donc, Labile, vers l’église où tu vois

La tombe vide qui bâille, la bêche qui attend.

Car peut-on disposer l’amour sur la raison,

Tout en déposant seuls tes cheveux sur les draps ?

 

(« Il n’y a pas eu d’été »)

 

 

 

S O N E T S   B L A N C S

 

IV. LA  PITIE

 

Embrasser ta bouche – c’est une blessure

Si tendrement faite par un coup d’épée…

Car ne pas le faire serait refuser

Aux lèvres qui meurent le dernier murmure.

 

Prendre dans mes ailes, leur belle parure,

Tes maigres épaules – de tous oubliées –

Car ne pas te prendre, ce serait briser

La dernière lampe sur la terre obscure…

 

Baiser la blessure, puis – couvrir des ailes

La mort que tu cherches de ton pied inquiet,

Lorsque le vent du nord ta crinière bouge…

 

Prends-nous et protège, ô bonne pitié :

La rosée nous effraie autant qu’un déluge,

Qui n’est pas le pire, ni le plus cruel.

 

(« Groseilles »)

 

 

 

DIDASCALIES 

 

– Comment vivre ?

Assise, tu te redresses bien droit –

Sur les genoux serrés, tes mains sagement se posent –

Grave comme un enfant juste avant qu’il apprenne.

 

Je regarde les feuilles de tes paupières jeunes,

Tes lèvres aussi sombres que les fraises des bois,

Tes cheveux tamisés par la lumière éclose.

 

Je ne sais quelle chose pourra te consoler,

Ma Pauvre Bien-Aimée.

 

– Comment vivre ?

Sur ces mots, tu te lèves,

L’assiette entre tes mains pèse d’un très grand poids,

Comme ta féminité et ta fatigue amère.

 

Je regarde les ombres sur les hauteurs du front,

Et les bouts de tes doigts, un peu gris, comme du plomb,

Le refus de vieillir de ton menton étroit.

 

Je ne sais quelle chose pourra te consoler,

Ma Pauvre Bien-Aimée.

 

– Comment vivre ?

Avec des fleurs tu te penches

Sur un monceau de terre – une tour haute et noire ;

Aussitôt le cortège t’emporte, en silence.

 

Je contemple la fraîcheur des églises du soir,

Tout ce qui a été et qui ne sera plus ;

Je regarde le ciel grand ouvert comme un puits.

 

Je ne sais si cela pourra te consoler,

Ma Pauvre Bien-Aimée.

 

(« Il n’y a pas eu d’été »)

 

 

 

FRANZ  KAFKA

 

« Il est mort de peur »

C’est ce qu’on a écrit

Et partout seulement des tôles et des murs –

Et la grise fumée raide comme une grande coiffure

Au-dessus des toits affolés.

 

Il parlait des humains devenus rats et souris,

Des nuages difformes – telle l’ombre d’une sentinelle,

Il déclinait les supplices,

Conjuguait les tortures –

Le grammairien de la peur.

 

Où est-il né ?

Il est né tendrement –

Et comme les autres – on l’a nourri de lait,

Mais il a vu une sorcière aussitôt,

Et les cercles de ses seins – ébréchés.

 

Et la cordonnerie qui cloute les cerveaux,

Et la maçonnerie qui emplâtre les bouches –

Il s’arrêtait souvent au caniveau

Près de l’abattoir, pour écouter la pluie rouge.

 

« Il est mort de peur »

C’est ce qu’on a écrit

Dans les recoins obscurs – et la nuit le sifflait…

L’époque se mesure par des prophètes comme lui

Au-dessus des toits affolés.

 

(« Menuet du tisonnier »)

 

*     *     *

 

Bonne nuit, tête – de quoi as-tu l’air ?

Bonne nuit, visage – où brilleras-tu ?

Sous la lune noire, sur quelle tourelle

Sonnera l’alarme, dès qu’on t’aura vu ?

 

Bonne nuit, mains – dans quel plâtre coulées ?

Bonne nuit, pieds – quel sauvage chemin –

De mer et de terre – ainsi vous prenez

Vers Ithaque – vidée d’hommes et de chiens…

 

(« Il n’y a pas eu d’été »)

 

 

 

L’INVITATION A L’AMOUR

 

Tu dois être lasse  Et que tes cheveux

– Si jeunes – soient aussi gris qu’une colombe

Ton visage tendu et seul dénudé

Que l’éclat fomente et que lave l’ombre

Tu dois être à l’aube  Tantôt sans chaussures

Courant dans la neige comme par un feu bas

Egarée tremblante – d’une biche l’allure

Ou l’air d’une fumée pour moi tu auras

 

Tu dois être traquée  Maintenant deviens

Une vieille qui trotte son rosaire en main

Malhabile – grosse

Méchante – fluette

En perruque

Chantante

Avec des lunettes

 

Que vers toi me mènent ces rêves qui étonnent

De plomb sont mes chausses – de rouille ma couronne

 

(« Le Canon »)

 

*      *       *

 

Ce jour tu es pour moi si ferme si amère

Comme si je cherchais pour ma tête une butte

Tu n’es plus un oiseau qui entre mes mains lutte

Et y reste – vivante poignée de chaleur

 

Mais tu es la limite de ce dernier passage

Un arbre qui se dresse où il faut que j’arrive

Tu as beau te défendre ô femme fugitive

Pour moi tu es ainsi au milieu de mon âge

 

 (« Déshabiller pour la nuit »)

 

 

 

L’IVRESSE

 

Il y a un vent qui dilate les narines de l’homme ;

Oui, il existe.

Il y a un froid qui fige les mâchoires de l’homme ;

Oui, il existe.

Tu n’es pour moi ni une rose, ni une pomme ;

Ni un instant doux et triste –

Mais un vent sombre

Et un froid blanc.

 

Il y a une pluie qui change les lèvres de la femme ;

Oui, elle existe.

Il y a un éclat qui découvre les cuisses de la femme ;

Oui, il existe.

Tu ne cherches en moi ni une force calme,

Ni un unique confident,

Mais une pluie amère

Et un long éclat d’or.

 

Il y a une braise qui détruit les corps des amants ;

Oui, elle existe.

Il y a une mort qui ouvre les yeux des amants ;

Oui, elle existe.

Voilà que sur les plaines nuptiales

S’élève une tour d’ivoire,

Aussi pure que la braise

Et comme la mort – lisse

 

*      *      *

 

La révolte ne passe pas, mais elle prend du sens ;

A présent elle vole : d’un vol mûr, circulaire,

Comme celui des vieux aigles ayant de l’expérience.

La révolte prend des ailes – tout comme elle devient sage.

 

Car au début, c’était comme du sable dans les yeux,

Un tournoi de garçons sur une plage au soleil ;

A présent, elle est lourde ; elle pèse davantage.

La révolte prend des ailes – tout comme elle devient pierre.

 

Réfléchis : la tendresse, cette boule de lumière,

A présent seulement brûle auprès de moi,

Détend mes mâchoires et adoucit mes mains.

La révolte prend des ailes – tout comme elle devient tendre.

 

(« Il n’y a pas eu d’été »)

 

 

 

UN  BAISER – PAYSAGE

 

J’errais dans ta forêt des cheveux – trouvant

Des herbes et des pleurs. Je descendais plus bas,

Plus bas, vers les neiges hivernales du front blanc,

Où les pleurs cessent à l’ombre des chandeliers,

 

Suivais de ta joue le sillon retrouvé,

Tout près de ta bouche endormie – et voilà

Ce hameau de bonté, doux et somnolent,

Où chaque chose n’arrive qu’une fois.

 

Et j’y suis entré. Et là, jusqu’au plus loin,

Il  faisait beau sous le ciel de ton palais.

Dans un coin secret, la jeune pudeur mourait

Doucement, blottie dans le parfum de thym.

 

Sur le pas de la porte menant vers le jardin,

J’ai vu le paysage changer devant moi –

Monter la première branche de lilas,

Les cils courbés sous la rosée du matin.

 

 

 

Traduction du polonais : Bojenna Orszulak

 

 

 

 

 

 

 

 

 ____________________________________________

 

STANISLAS  GROCHOWIAK  —

 

« UNE LUEUR DANS DES POEMES SOMBRES »

 

 

1934-1976. Poète, écrivain, dramaturge, essayiste. 42 ans. Une vie trop brève, consumée par la passion inextinguible de toute chose, par la révolte infinie, la tendresse et l’amour, par l’alcool et tous ses démons. Un amoureux du monde et de la femme, un médecin légiste attentionné de nos misères et turpitudes, un mystique révolté…

Comment choisir juste quelques mots (justes, qui plus est),  pour parler de tant de choses à la fois, d’une vie si intense, incandescente à jamais ?

Je laisse donc la parole à quelques autres, parmi ceux qui l’ont approché, et qui, peu après ses débuts, en 1956, ont su en dire l’essentiel, déjà définitif.

« Il y a le monde – et il y a Grochowiak-le révolté. […] Un drôle de révolté, qui ne’ lutte pas contre le monde. Grochowiak prend le parti de ce monde […] – sa fraternité amère avec lui s’exprime par la révolte contre sa scoliose, contre tout ce qui est contre le monde ; je crois que choisir une telle révolte c’est choisir la véritable poésie. » (A propos du recueil « Ballade de chevalier », Anka Kowalska, revue« Kierunki », 1956.)

« Après la lecture d’un tel poème, disant le sentiment sans un masque artificiel, qui le déforme et le cache, on comprend beaucoup, et plus justement, ce qu’on nommait jadis « le cœur» du poète. […] C’est un témoignage d’héroïsme. Ah, si j’étais un mécène ! J’enverrais ce lyrique à la rencontre du soleil de la Méditerranée, pour qu’il guérisse sa tristesse et sa jeunesse amère, je sauverais un grand talent de l’errance. » (Sur un poème du recueil « Déshabiller pour la nuit», Julian Przybos, grand poète, 1959.)

Jerzy Kwiatkowski, un critique célèbre, analyse ainsi la vision du monde du poète (revue« Tworczosc », 1960) : « [Sa] révolte est celle de Prométhée. Sa conscience du tragique et des contradictions inhérentes aux lois de l’existence […], qui l’oblige sans cesse à accuser le monde, […] n’en fait pas pour autant un outsider méprisant. Il y a dans cette poésie la compréhension et l’amour pour l’homme tel qu’il apparaît dans toute sa répugnance biologique. » Plus loin, il parle du « chemin de ces artistes-faiseurs de miracles contemporains, transformant la laideur en ce que nous avons pour habitude d’appeler la beauté ».

Faisant coexister dans son œuvre deux courants : « le turpisme  et l’eschatologie épousant l’existentialisme », « le poète propose une sorte de formule nouvelle, saisissant  deux forces contradictoires de l’humanité. [Elle affirme] le manque incessant d’harmonie et de maturité, de sérénité et de bonheur stable dans la vie humaine. » (A propos de « Il n’y a pas eu d’été », Stefan Melkowski, 1965.)

 

Et un autre grand poète, Stanislas Baranczak, d’ajouter, en 1970 : « C’est encore une autre voix poétique, dans le grand débat sur la laideur et la beauté », où l’on « trouve la conception de cette dernière dans la mort, que par là même on éloigne ».  Krzysztof Metrak dit en plus: «Voici le destin d’un homme vaincu par des rivaux médiocres, [trichant] et usant

de la force cynique.[…] Le poète se défend ; on ne l’a pas encore privé de parole. Il parle, donc il existe. Il existe, donc il est nécessaire.[…] Des poètes conscients nous sont indispensables. Parce que pour vivre, nous avons le besoin absolu d’être conscients de l’incessibilité de notre drame humain.»

« La poésie […] du plus haut élan spirituel ne se fait pas seulement avec les mots « le plus haut, spirituel, élan », mais je dirais plutôt qu’elle les évite. » (Slawomir Kryska, poète et critique, dans une polémique, 1986.)

Dans son esquisse-souvenir intitulé « D’un talent accompli, qui ne croyait pas que l’addiction peut tuer. Des villes, des hommes, des femmes et des bars », un ami et poète lui-même, Roman Sliwonik écrit (2001) : «Il avait un joli sourire, éclairant le visage. S’habillait affreusement. […] Même pour boire et offrir à boire, il faut de la grâce et du tact. Certains savent en faire une sorte de beauté, qui leur est propre. »

« Etre poète. Cela signifie-il quelque chose ? Pour nous, à l’époque, oui, encore […]  On voyait le poète par le prisme d’un bar, d’un café, [de l’alcool].  Savions-nous, dans ces bars que nous avions des âmes ? Nos poèmes diraient que oui. Nos vies et façons d’être le niaient. »

« Cela ne fait rien que les choses et nos œuvres passent avec nous. Il importe que, pendant notre vie, elles soient, existent, apparaissent. Notre sage tristesse doit observer quelque chose, le regarder. »

 

Et le Poète disparu, que disait-il de lui-même ?

«  L’homme, doué de conscience, mais déterminé aussi par les lois biologiques implacables, est un être tragique, qui a pour choix : le mensonge à soi-même et un hédonisme plat, ou bien le pessimisme extrême, le désespoir des « viscères », ou encore l’héroïsme. A mon sens, l’héroïsme consiste à prendre pleinement conscience de toutes les défaites contenues dans le statut philosophique de l’homme et à leur faire face avec sa raison, son ironie et son rire. »

« Où que j’aille, je ne piétine que moi-même ».

 

 

Traduire quelques poèmes de Grochowiak s’est imposé à moi comme une absolue nécessité, puisqu’il m’accompagne – sans jamais faillir – depuis mon adolescence, et que l’un de ceux qui suivent serait celui que j’emporterais sur l’île déserte de la mémoire, si je ne pouvais y emporter qu’un seul poème.

 

Bozena Orszulak

 

 

 

Photographies: Wiktor Szostak, dans le livre « Portraits sur un fond de zinc » de Roman Sliwonik (ISKRY, 2001, Varsovie)

 

La traductrice de ces textes est née à Varsovie, où elle a commencé ses études de la langue française, poursuivies après son arrivée en France dans les années 80. Elle a travaillé comme libraire à Paris, puis est devenue professeur des lettres modernes. Elle ne se sent pas partagée, mais au contraire « unifiée » par ses deux cultures et deux langues. Elle n’a jamais abandonné ses poètes polonais préférés : Grochowiak, Herbert, Pawlikowska-Jasnorzewska,

Lesmian, Tuwim, Ficowski…ni d’autres.

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