Sophie Loizeau

 

 

 

Sophie Loizeau est poète et écrivaine. Elle vit à Versailles.
Ses trois premiers livres, écrits entre 1998 et 2004 (Le Corps saisonnier, La Nue-bête, Environs du bouc), affichent une sexualité jubilatoire. La présence de la nature, du fantastique et du mythologique y est forte.

Les livres suivants (La Femme lit, le roman de diane, caudal), écrits entre 2004 et 2012, forment une trilogie autour du mythe de Diane et travaillent à une féminisation radicale et systématique de la langue.

 

Le corps saisonnier, éd. Le Dé bleu, 2001 (épuisé)

Environs du bouc, éd. Comp’Act 2005 / réédition éd. de L’Amandier, 2012

La Femme lit, éd. Flammarion, 2009

 

Viennent de paraître :

caudal, éd. Flammarion, mars 2013

La Nue-bête, éd. Comp’Act, 2004 / réédition éd. de L’Amandier, mars 2013

 

A paraître :

le roman de diane, éd. Rehauts, juin 2013

 

 

&

Rodica Draghincescu

 

 

 

 

 

RD : –  Hölderlin, le poète trop fou pour son époque, affirmait en 1800, à Tübingen, dans l’élégie « Pain et vin », « A quoi bon des poètes en temps de détresse » ? Hölderlin fut un écrivain à la recherche du réel absolu. Croyez-vous que cette problématique soit encore valable de nos jours ?

 

SL : – Hölderlin, que j’aime, est un fervent libre. Un vent de liberté court dans ses poèmes, un souffle, un soulèvement de tout l’être. Je parlerais plus volontiers d’extase. Un chant du monde, un essai de réconciliation de soi avec le reste de la création. Y compris Dieu, qui n’est plus le centre de tout, qui n’est plus la seule référence. L’artiste est à l’égal/e de Dieu, à ce titre l’indépendance de sa pensée est merveilleuse. C’est vrai que si les hommes et les femmes d’aujourd’hui tournaient un peu leur visage de ce côté-ci, quittaient des yeux un instant ce qui les fascine : Dieu et les images animées, quelque chose de  plus passionnant se produirait et on aurait plus de chance d’être heureux/ses. Et si on essayait sans Dieu, une fois, pour voir !

 

 

 

 

RD : – Avec une bonne dose de provocation, de sel et de soufre, la poésie, pour quoi et pour qui, chère Sophie Loizeau ?

 

SL : – Pour ceux et celles qui n’ont pas peur de se colleter avec la lecture. Lire de la poésie, c’est faire un gros effort de lecture. C’est accepter de quitter son centre, d’être désorienté/e, semé/e même – et je n’oublie pas le plaisir de ces désorientations. Lire au 21ème siècle, et lire de surcroît de la littérature de création, est un acte subversif, politique, un acte de résistance.

C’est consentir à revenir en arrière, consentir à la lenteur. Je piétine, je demeure au même endroit longtemps, insensée.

 

RD : – La verticalité ?

 

SL : –  La verticalité, mais pas seulement. Tout compte et dans la plus grande gratuité, dans la plus grande liberté qui soit donc, puisque l’enjeu n’est pas mercantile ; il n’y a pas d’enjeu. Des espérances, peut-être – en dehors de celles d’être lu/e,  reconnu/e, aimé/e – et qui seraient toucher, intéresser à la langue et au langage, aux mystères et au sacré de ce monde, donner du plaisir, étonner, faire bouger et qui sait, ébranler le système, déboulonner les statues !

 

RD : – Comment se sent l’auteure Sophie Loizeau parmi les poètes conventionnels d’aujourd’hui ?

 

SL : – Toutes les poètes dont l’écriture sort des sentiers battus m’intéressent – je dois dire que votre livre Distance entre un homme habillé et une femme telle qu’elle EST! m’a enthousiasmé par son originalité –, et ce quelques soient les chapelles.

 

RD : – Merci. Et en revenant à votre originalité, à cette marque « Sophie Loizeau » contre les chapelles. 

 

SL : – Les poètes, les critiques qui dressent ces chapelles, ne comprennent-ils/elles pas qu’ils/elles œuvrent contre la poésie ?

 

RD : – Bonne question !

 

SL : – Ces cloisons nous discréditent. L’édification de ces îlots, petits fiefs, nous fragilisent. Et il faut du temps et de l’énergie – que je n’ai pas – pour entretenir le grand feu courtisan jour après jour auprès des influent/es.

 

RD : – Depuis quand date vos premières révoltes ?

 

SL : – Très jeune, je me sentais décalée, je n’arrivais pas à me conformer, sans être à proprement parlé marginale ou marginalisée. Me retrouvant au milieu de ceux et celles qui lisent et qui écrivent, me retrouvant là aujourd’hui car les ayant cherché, je trouve harmonieux mon axe légèrement gauchi, légèrement voilé.

 

 

 

 

RD : –  Du latin « evado », l’évasion sert à échapper à un quotidien triste et sombre. La poésie vous semble-t-elle être un genre propre à exprimer l’évasion, ou l’emprisonnement du « soi » ?

 

SL : – Avec ma trilogie féministe (trois livres élevés dans le souci de la liberté des femmes), avec La Femme lit, parue en 2009, avec caudal paru ce mois-ci, en mars, et entre les deux, avec cette étrange petite prose, le roman de diane, à venir, en juin, j’ai tenté une insurrection.

 

RD : La Femme lit a fait exploser les langues, les consciences littéraires…

 

SL : – La Femme lit a posé la bombe (elle a commencé à la poser en 2006, précisément), les livres suivants l’ont fait exploser, c’est-à-dire qu’ils ont montré, qu’ils montrent et montreront une autre langue en action, et radicale puisqu’elle prend le contre-pied de la langue des patriarches, des rois, des religieux, puisqu’elle renverse une situation grammaticale – et par conséquent humaine – injuste. C’est ça, l’évasion !

 

 

Anise Koltz & Sophie Loizeau

 

 

RD : –  Il y a des évasions retardées et d’autres en avance. Des emprisonnements en « peu de réalité », « trop de raison », c’est-à-dire des poètes qui font ou qui ne savent plus faire la distinction entre le « moi poétisant » et « l’objet poétisé », et qui se placent dans le « comme du tel que » ou dans l’abus de la comparaison, dans la faiblesse créatrice. Que représente pour vous le « comme » ? Mallarmé s’est vanté d’avoir banni ce « comme » de son vocabulaire…

 

SL : – Le « comme » peut être un outil puissant, utilisé avec parcimonie. Peu s’en trouve chez moi mais je ne déteste pas. Quelquefois, il permet des effets spectaculaires, c’est un petit mot virtuose. Le tout est d’éviter les poncifs. En forçant les liens, les alliances, ou au contraire en attelant au plus juste sans rien forcer du tout, on obtient des images, des relations nouvelles. On peut vouloir le retour de vieilles comparaisons. Il y en a de belles et fortes, les retrouver soudain frappe au cœur.

 

RD : – Comment vous définiriez-vous chère poète ? Près de ce que la critique a déjà dit de vos livres ou loin de tout cliché ? Votre avis compte.

 

SL : – Ce qu’une critique hâtive retient de mon travail, c’est plutôt l’aspect sexuel.

 

RD : – Ah oui, j’ai porté moi aussi une telle étiquette. La critique mâle faite !

 

SL : –  Facilement m’estampille « poète érotique ». Quelqu’un a même été jusqu’à écrire, concernant La Femme lit, et non sans élégance vous en conviendrez, que je « sodomisais le langage ».

 

RD : – La grammaire plutôt…

 

SL : – (…) à cause de la grammaire. Je rue dans les brancards, je bousille le français, scandale ! Cette langue paternelle qu’est toute langue latine, le français comme le roumain, et dont les structures laissent le féminin sur la touche, il fallait bien qu’on s’en occupe !

 

Quant à Wikipédia… Je remercie la personne qui a initié cette page, qui a désiré qu’il y ait une page sur mon travail de poète, mais ce qui est advenu de cette page par la suite est tout à fait scandaleux. Chacun / chacune s’est mêlé/e de dire n’importe quoi sur mes livres. Il y a eu une guerre d’édition. Quelqu’une surtout s’est entêtée dans sa bêtise en m’assénant son « pornographique ».

 

RD : – Wikipédia, Vox populi, vox dei, sauf que le peuple est, poétiquement, inculte, et les dieux ont déjà leur langue trop longue, trop pliée et surtout trop compliquée. Comment voulez-vous qu’ils comprennent une autre plus compilée et encore plus compliquée que la leur ?!

 

SL : – Sur Wikipédia, peu ou pas de spécialistes de la littérature contemporaine, le champ est laissé sans surveillance. Et l’auteur/e est banni/e, n’a pas le droit de rectifier les erreurs (ma date de naissance est fausse, par exemple), d’émettre un seul avis, au nom d’une sacro-sainte neutralité ! Certain/es poètes ont été mieux traité/es, ils / elles ont été contacté/es et le travail a pu se faire en partenariat. On me dit que ma page s’est améliorée – j’ai quelques sentinelles, car je n’y mets plus les pieds. C’est la création de mon site  http://www.sophieloizeau.wordpress.com qui a permis cette amélioration.

 

RD : – Vous sentez-vous censurée ?

 

SL : – A bien y réfléchir, je pense que mes livres ont souffert, souffrent encore, d’une forme de censure. Jugés trop « érotiques », ils ont été écartés d’office de certains prix, de certaines anthologies. Toujours ma poésie a fait débat, les prix que j’ai reçus ont été gagnés de haute lutte ; j’ai mes défenseur/ses. Car heureusement la vraie critique m’a lue, m’a bien lue, me lit, avec pertinence et sensibilité. Merci. Et mes bienveillants s’appellent Pascal Quignard et Bernard Noël.

 

RD- A propos de Bernard Noël, sachez qu’il a aimé, tout comme vous, mon roman «  Distance entre un homme habillé et une femme telle qu’elle EST », éditions Autre Temps, Marseille 2001. Il a même eu l’intention de lui trouver un meilleur éditeur mais zut, mon impatience de le voir publier en France a fait que…

 

SL : – Nous avons des amis communs.

 

RD : – Quant à votre travail de bijoutier underground, je le trouve impeccablement exact, douloureux et, grammaticalement, scintillant.

 

SL : – L’important de mon travail est surtout à chercher dans la langue, et puis, tout chez moi est  visité / brassé par la nature, le rêve, le fantastique. Mon écriture est une écriture de la solitude, de la contemplation, de l’instase (joie intériorisée). Tout ça très incarné.

 

RD : – Une Sainte Thérèse ?

 

SL : – Je suis une Sainte Thérèse païenne. Je ne sors de là que pour militer en faveur des femmes, des enfants et des animaux de boucherie.

 

RD : –  Gottfried Benn, théoricien de la poésie, croyait qu’un grand poète est un grand réaliste, il se situe toujours près des grandes réalités. En êtes-vous d’accord ?

 

SL : – Que la poésie soit la porte-parole des grandes causes, elle l’a toujours été, elle a parlé dans les pires conditions, elle s’est érigée contre l’abominable, elle a dénoncée, elle a pris tous les risques. Le/la poète est inscrit/e dans son époque, ne peut pas faire comme s’il/elle n’était pas atteint/e par elle, plus ou moins, de près ou de loin. Avec des décalages, des retards, des avances, des volontés de se retirer ou au contraire de s’exposer. Il y a des montées au front et aussi des retraites, des retranchements du monde qui sont des revendications, des protestations, des révolutions qui couvent.

La poésie, animale subtile et polysémique, peut souffrir d’une voix trop tonitruante, « à message », peut perdre sa singularité à n’être que proclamatrice et directe.

 

RD : – Et l’intime?

 

SL : – L’intime est la cause que je défends pour la poésie avec de vraies fulminations.

 

RD : – Le numéro 7 de Levure littéraire est destiné au rêve. Quelle place occupe le rêve (diurne, nocturne) dans votre vie et dans votre écrit ?

 

SL : – La meilleure. Un signe de bonne santé chez moi, c’est lorsque mes rêves diurnes l’emportent sur ma vie éveillée, c’est lorsque j’arrive à me laisser aller à un certain état hypnotique et jouissif. C’est difficile, nos anticipations sont nos empêchements. Toujours, j’ai le soutien du réel de la nature, sa présence forte et concrète est le terreau de tout départ de rêve et de rêverie. Dans « rêverie », que je crois plus adaptée à mes états, il y a l’idée de vaguer, de dériver, de s’éloigner du bord, de quitter un moment.

 

 

 

 

RD : – Que détestez-vous dans vos rêves ?

 

SL : – En général, j’accueille mes rêves avec reconnaissance – c’est mon premier mouvement au réveil, les cueillir avant qu’ils ne s’évanouissent. Souvent, je m’en souviens. Ils sont précieux parce qu’ils me parlent de ma vie mystérieuse, de la vie secrète que je mène dans le sommeil. Certains sont d’une beauté à couper le souffle.

 

RD : –  Nietzsche considérait que l’écrit poétique est une forme d’art du corps mélancolique, et que la pensée lyrique ne se sépare pas de l’émotion du corps. Ce corps est le malentendu des philosophes car il porte ne permanence le pressentiment du rêve, de l’évasion. Ce corps rêve le rêve final. Sophie, comment se conduit votre corps dans vos écrits ? Et inversement ?

 

SL : – Cette vieille histoire de séparation du corps et de l’esprit… Evidemment, c’est le poète Nietzsche qui a raison. Seulement quand j’écris, pendant ce temps-là de l’acte, je m’aperçois que mon « corps » reste immobile et comme en retrait, mes mains s’exécutent – j’écris pour ma part directement sur l’ordinateur en m’aidant de mes carnets qui contiennent mes prises de notes  spontanées – , je suis la proie du temps, j’oublie tout, même l’inconfort d’une position, même la faim, même l’envie de faire pipi. Donc, une participation nécessaire du « corps », mais pas active, mais pas pleine et entière.

 

RD : – Vous donnez beaucoup d’énergie à vos livres.

 

SL : –  Je sors de là toute ankylosée et affamée ; c’est fou ce qu’on dépense comme énergie lorsqu’on écrit !

C’est dans le temps de la maturation que je me sens réunie.

Dans mes textes, qui sont faits de fantasmes, d’observations, de rêves éveillés, de sensations, de pensées construites, de divagations, il n’y a pas de démarcation : mes états du corps sont mes états d’âme. Ou bien si ? L’esprit, l’âme, la pensée, le cerveau… quel que soit son nom, n’est-ce pas finalement du corps encore ? Bien malin / maligne qui démêlera l’esprit des fesses en train de s’asseoir, l’esprit de la langue en train de parler, l’esprit des yeux en train de lire !

 

 

 

 

RD : – Vous décomposez la structure du langage, vous déconstruisez des mythes ontologiques, votre écriture est, comme diraient les philosophes allemands, une sorte de ABBAU. A  la place du temps-vécu, vous créez des moments de différances (mot dérivant du participe passé du verbe différer). Êtes-vous proche de Derrida ? De Kristeva ? De Rorty ? De Hélène Cixous ?

 

Je me sens proche de Julia Kristeva, d’Hélène Cixous qui sont des femmes sauvages, et la langue admirablement inventive de Derrida (comme celle de Lacan, du reste) fouette mon intelligence, me donne le désir de réfléchir et d’écrire. Mes accointances sont plutôt mallarméennes. Mallarmé est le premier à s’être affronté aussi radicalement à la syntaxe, à avoir créé des situations syntaxiques, à avoir bouleversé l’ordre des mots dans le vers et dans la phrase ; Crise de vers est le fait d’un génie. Mais mes inventions, mes démontages et remontages me sont propres, obéissent à d’intimes questionnements. J’ai l’impression que ce que je fabrique avec ma langue, ressemble plus à des expériences alchimiques. Il y a échanges, circulations, annexions, aimantation…un certain hermétisme aussi, depuis La Femme lit.

 

 

 

 

Prenons la scène du bain de Diane  pour revenir aux mythes : cette scène arrêtée dans le temps, immobilisée pour l’éternité est un fantasme masculin. Ma propre version de la scène, la voici : une femme se baigne, une petite diane, ni déesse ni chasseuse, une femme comme vous et moi, et pleine de force et de fierté pour elle-même. Elle se croit seule et sa solitude est son luxe. Un homme embusqué gâche le bain. Dans une autre version (dans le roman de diane à venir), la femme-diane qui se baigne est enceinte. Son ventre tendu crève la surface de l’eau. Exit la virginité de la déesse ! La liberté ici va de pair avec la sexualité, avec la fécondité. Etre libre pour une femme ne passe plus par des sacrifices. Il faut s’emparer des mythes, ils sont faits pour qu’on s’en empare et qu’on les mette à l’épreuve de nos vies.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Interview réalisée par : Rodica Draghincescu

 

 

Linguiste, écrivaine francophone, conseillère littéraire

http://www.draghincescu.com

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