Simone Molina

 

 

(France)

 

 

 

Un homme part

 

Je le revois, assis, face à ceux-là,

eux-mêmes assis, comme stupéfaits

de cet au-delà du visage

qu’étaient les tableaux de Sonia

sur une tenture noire.

 

Il attend.

Il écoute ,

ce qui, prudemment, s’avance vers le souvenir

d’un souvenir impossible à commenter.

 

Il reste immobile tandis qu’elle

invente des mots

au-delà de la colère et de l’amertume.

pour dire, simplement,

ce qui peut être

éprouvé.

 

Et puis, il s’est levé.

Lentement, il me semble…

Et lorsqu’il a nommé les images

du passé,

il a dit le présent.

 

Avons-nous su entendre que

là où il puisait pour s’adresser à nous,

au-delà des paroles qui pourraient

laisser croire que l’on en reviendrait,

c’était aux sources de sa vie.

 

La vie,

celle qui bruissait

sous sa main

et jusque dans l’épreuve.

La vie par laquelle il se tenait

          debout…

 

                    à Roger Nathan-Murat

 

 

 

je suis l’enfant qui tremble

                    car il attend la bombe

je suis le soldat qui pleure

je suis le médecin silencieux

                    là-bas à la frontière

 

je suis la frontière sans nom et sans visage

je suis la haine de soi et la haine de l’autre

conjuguées  pour dévaster l’espoir

ou  fuir  ce qui toujours

                    recommence

je fuis car je pressens

l’obscurité qui monte

la jouissance des impuissants

                    en creux

 

elle affole les consciences

 

il n’y a plus de sommeil

les rêves ne sont plus

quand la guerre nous dévaste

même le cauchemar déserte

 

 

 

je suis la plaie ouverte

à l’aube de ma vie

dans le déchirement

l’abjection des rejets

le reflux des Lumières

la défaite des mots

 

 

 

je veux me retirer

sur l’océan habité par quelques requins blancs

dans  la montagne peuplée par quelques loups

ils font l’épouvante des humains

                    pourtant

je veux fuir

ces milliers de semblables qui pérorent

alors que la mort rôde

 

ces milliers

                    aussi nombreux

que sont les moustiques

qui tuent partout sur la planète

les plus pauvres du monde

 

 

 

je suis le verbe qui se tait

je suis le regard qui se trouble

je suis la main qui appelle

je suis la balle qui part

je suis le visage qui la reçoit

je suis le souvenir de l’effroyable

qui pousse un cri

                    toujours

                    inaudible

 

 

 

Poème en lisière de ma douleur.

Source lumineuse,

les grands arbres apaiseront

les vivants, qui passeront

le long de ces murs de pierre.

Et le rire joyeux des morts

leur imposera de tourner la tête,

et de rire,

          aussi.

 

 

 

Sous leur silence ardent,

Au seuil de nos tumultes,

Ils errent,

Dans le feu de nos vies.

 

Avec ce chiffre

Tatouant leur mémoire,

Ils errent dans le monde.

 

Leur fin est derrière eux.

 

Lorsqu’un sourire fugace illumine

Leur visage,

La vie et la mort apparaissent,

Doucement.

 

                    Pour Podchlebnick

 

 

 

Profanation

 

Ils nous ont plongés dans la nuit et le brouillard.

L’espace d’une nuit,

ils nous ont ramenés en arrière,

dans le fond de l’Histoire.

Et nous sommes accablés.

Nos yeux se vident sans que nous le voulions.

 

L’Impossible a soudain

un visage

et des mains.

Sa haine a répandu sa trace

entre les tombes.

 

Ils ont profité du sommeil des vivants

et du sommeil des morts.

Ils ont exhumé nos blessures

et les ont retournées contre l’Homme.

 

Même écrite,

la page restera

blanche.

 

 

 

Les morts sont recueillis

dans le champ de nos deuils.

Ils vont sur ce chemin, avancent

vers l’illusoire oubli :

Une seconde mort, qui vaut reconnaissance.

 

Ils donnent à nos blessures

des profondeurs insoupçonnées,

à nos instants de joie,

des raisons d’exister,

une origine à la fugacité du temps.

 

Il y a des disparus dont on sait qu’ils sont morts:

Leur tombeau est la mer,

la maison effondrée,

la boue dans la vallée.

L’on peut imaginer que la vie a hurlé

par leur bouche et leurs yeux,

avant de laisser place.

 

Mais ceux-là qui, un jour,

sont partis…

Ni morts, ni vivants.

Ceux-là sont disparus.

Et ils sont un refus dans le champ de nos deuils,

et ils sont une faute dans le champ de nos vies.

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Simone Molina est née à Alger où elle a passé une partie de son enfance.

Poète et écrivain, elle est psychanalyste dans le Vaucluse. Depuis plus de vingt ans, elle a organisé de nombreux colloques interdisciplinaires et rencontres littéraires, cinématographiques ou théâtrales en partenariat avec des lieux culturels (Théâtre du Chêne Noir à Avignon, Chartreuse de Villeneuve les Avignon, Scène Nationale de Cavaillon, Théâtre de l’Autre Scène, Chapiteau du théâtre Fou au Festival d’Avignon, Cinéma Utopia, La Fabrique à Isle sur Sorgue etc.).

 

Elle aime collaborer avec des poètes, des musiciens et des plasticiens pour des lectures, dans le cadre de ces manifestations atypiques ou encore lors d’ateliers d’écriture. Elle a par exemple collaboré à un travail d’atelier en lien avec l’Atelier des Grames et la médiathèque Ceccano. Elle a accueilli les poètes Caroline Sagot-Duvauroux, Jean Louis Giovannoni, Roselyne Sibille, Sylvie Durbec, Jean Palomba, Stephan Nowack, Dominique Sorrente, le slameur Tolten … ; elle a travaillé avec les plasticiens Jean-François Coadou, René Guiffrey, Dominique Limon, Hippolyte Ludo, Christine Le Moigne…, et avec des cantatrices et des instrumentistes, Danièle Ors-Hagen, Elodie Fonnard, Stefano Foger, Jeanne Robert, Jean Yves Abecassis…

 

Ainsi, « Voile blanche sur fond d’écran », spectacle donné en 2014 à la Fabrique Isle sur Sorgue et au Théâtre Isle80 à Avignon, est-il la réunion de l’écriture, des sons et des images, dans une mise en scène qui permet au spectateur d’être immergé dans un univers poétique né d’une rencontre entre des artistes d’horizons différents.

 

Elle anime à la demande des « chantiers d’écriture » en France et à l’étranger, particulièrement au Maghreb. Elle a été chargée de cours au D.U d’animation d’atelier d’écriture de Marseille durant dix ans et s’intéresse aux passerelles entre psychanalyse et littérature, qu’elle tente de théoriser. Elle a collaboré durant plus de vingt ans avec l’Atelier Papier de Soi et d’autres structures en psychiatrie en France et en Algérie. Elle a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées. Elle collabore à des recherches sur les ateliers d’écriture à l’Université. (Université de Marseille et de Cergy). Est paru en avril 2014 aux éditions Chroniques sociales, un ouvrage collectif Devenir animateur d’atelier d’écriture, auquel elle a contribué pour un chapitre intitulé Psychanalyse et écriture.

 

Elle a publié des nouvelles, des poèmes et également des livres d’artistes en collaboration avec des plasticiens et d’autres auteurs. (Editions P-D Limon, Editions B.G Lafabrie, Editions l’Indicepensable, Horizons Maghrébins etc).

 

Elle donne des lectures de ses poèmes dans divers lieux culturels (Vaucluse, Paris, Reims, Alger, Montpellier, Nice, Marrakech, …) et a été accueillie régulièrement depuis 2006 par Trace de Poète à l’Isle sur la Sorgue et depuis 2009 par Horizons Maghrébins à Marrakech. Son travail avec le metteur en scène Pierre Helly et plus récemment avec la metteur en scène et comédienne Isabelle Provendier, lui permet d’ouvrir les lectures à d’autres champs artistiques, et donc à un autre public.

Son ouvrage, paru en 2011 « Archives incandescentes : écrire, entre la psychanalyse, l’Histoire et le politique », préfacé par Benjamin Stora, témoigne d’un parcours transdisciplinaire et de son attention au traumatisme ainsi qu’aux processus de création chez l’artiste.

 

De son expérience de l’exil et de l’hospitalité à la figure de l’étranger elle tire une partie de sa matière. Elle a collaboré au livre « Histoires minuscules des révolutions arabes » sous la direction de Wassyla Tamzali paru en 2012 aux Editions Chèvre-Feuille étoilée.

 

Elle collabore à des Sites de poésie et Magazines culturels en ligne : Outre le webmagazine Levure littéraire, on peut trouver des contributions de Simone Molina sur le Site Terre à Ciel :

 

http://terreaciel.free.fr/paysages/entremots.htm

 

Elle est Membre de la Maison des Ecrivains et Sociétaire de la Société des Poètes Français.

 

 

simone.molina.ecrpf@gmail.com

et

www.inter-s-tisse.org

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