Simone Molina

 

 

(France)

 

 

 

A propos de l’écriture de « Archives Incandescentes – écrire entre la psychanalyse, l’Histoire et le politique[1] »

 

 

 

 

 

 

« Traumatisme de guerre, Histoire et écriture autour du trauma » :

Dans la préface du livre «  Archives Incandescentes – écrire entre la psychanalyse, l’Histoire et le politique » on peut lire : « Pour chacun de nous, écrire à partir d’une pratique est un acte d’engagement puisqu’il s’agit toujours de faire récit non pas de ce que l’on connait mais de ce que l’on ne parvenait pas à penser ou énoncer jusqu’alors. Faire récit est le travail de l’historien à partir des faits, des archives, des témoignages, des images aussi[2] ».

Il en est de même pour le psychanalyste.

 

La psychanalyse ne se situe pas du côté du mental comme on l’imagine souvent. Une cure psychanalytique permet d’entendre un  nouage – celui du corps parlant et des mots dont le sujet est traversé – afin que les traces actives dans l’inconscient prennent forme partageable. Cette forme peut être une parole énoncée, ou encore une parole en acte, qu’elle soit écrit poétique ou acte de création.

Un des symptômes majeurs du trauma est l’éclatement, un éparpillement, une incapacité à se recentrer, parfois un blanc de la pensée absolument impromptu, un affolement qui surgit…. Le corps est toujours concerné. Or, en psychanalyse, on n’agit pas contre le symptôme mais avec lui. On ne tente pas de le réduire mais on l’écoute, on l’accompagne pour rassembler les bouts épars afin d’inventer un présent fragilisé par ce Réel qui insiste. Qu’entendre par ce concept de « Réel » ? Il est, pour Jacques Lacan, cet impossible à dire, ce qui échappe à la symbolisation, ce qui surgit et face à quoi on demeure comme ensorcelé.

L’écoute analytique, qui autorise les coqs à l’âne, le surgissement de l’inconscient, permet de laisser émerger ce qui court en dessous et qui ne se révèle qu’à l’état de traces qui font symptôme.  Pour la psychanalyse, ces traces apparentes ou parfois secrètes, prennent le nom de symptôme parce que le sujet en souffre et non parce qu’un autre les repèrent comme un comportement déviant par rapport à une norme sociale.

L’analyse est le seul lieu dans nos sociétés où une telle écoute – et donc une telle parole – est possible. En effet c’est l’offre de l’écoute qui permet la parole. Il ne s’agit pas d’une écoute inerte mais d’une écoute habitée par ce qui peuple l’univers psychique de l’analyste et avec quoi il accepte de prendre distance tout en le reconnaissant comme existant. C’est à cette condition que  ça suit son cours du côté de l’analysant, parce que aussi du côté de l’analyste. Les passerelles allant de l’analysant à l’analyste se situent dans une dimension tierce : le transfert. Celui-ci n’appartient ni à l’un ni à l’autre, mais est un entre deux à quoi l’analyste se doit d’être attentif. De ce point de vue, il n’est donc de résistance que du côté de l’analyste. L’analysant suit son chemin, encombré de ce qui l’habite et que le symptôme cherche à dire, à condition que l’analyste prenne cette responsabilité de l’accueil de la parole et aussi d’une écoute risquée.

Devenir psychanalyste est donc probablement de l’ordre du symptôme. Un symptôme repéré comme tel, et qui lui permet de demeurer ouvert à la surprise, au tranchant qui vivifie sa pratique.

 

Faire de son symptôme le ferment même de son écriture, c’est ce à quoi s’engage Georges Perec dans «  W ou le souvenir d’enfance » ou encore dans « La disparition ». Faire de son symptôme le ferment d’une écriture dont la forme et le fond pourraient, en se répondant, faire apparaître au lecteur les processus en jeu dans une analyse, peut être un projet de transmission de la psychanalyse, projet non orthodoxe mais vivifiant.

Pour un psychanalyste, comment donc, par le biais de l’écriture, faire entendre ce qui suit son cours, ce qui œuvre en dessous de ce qui est donné à voir dans le social, de ce qui est actif et incandescent au-delà des apparences ?

Aussi écrire un livre à partir du traumatisme, et à son propos, n’est pas sans effet pour l’analyste qui s’y confronte. Il y a dans l’écriture à propos du traumatisme de guerre deux moments qui se superposent ou s’intriquent : un temps illusoire où on dépose ce qui encombre, et un autre temps où on est confronté à ce qui pousse en soi et qui veut émerger. L’écriture alors permet de penser, d’inventer une pensée. Car on n’écrit pas ce que l’on pense mais on découvre une pensée émergente parce qu’on écrit.

La psychanalyse comme la poésie et l’acte d’écriture  ont cette fonction « d’écouter en soi ce qui se tait[3] »  et qui cherche à prendre parole. Cette prise de parole peut se situer du côté du symptôme qui se manifeste dans le corps ou dans la production délirante, mais aussi du côté du rêve ou de la production artistique et intellectuelle. Mais quoiqu’il en soit, ce qui se transmet dans la poésie, dans l’écriture comme dans la cure analytique, ne peut s’originer que d’un lâcher-prise autant pour l’auteur que pour le lecteur, autant pour l’analysant que pour l’analyste.

 

Comment lâcher prise dans l’écriture afin que s’énonce une parole qui transmette quelque chose de ce qui œuvre dans l’inconscient ?

On sait en atelier d’écriture la force d’une consigne, qu’on nomme aussi « contrainte d’écriture » : Georges Perec a été celui des écrivains français d’après guerre qui a  mathématiquement[4] inclus des contraintes d’écriture, s’appuyant sur le travail mené avec ses amis de l’Oulipo[5].

Dans un chapitre d’un ouvrage collectif[6] sur les Ateliers d’écriture, je dis ce que met en jeu la contrainte d’écriture. Celle-ci vient faire diversion afin que la conscience, occupée à la contrainte, laisse se déployer l’Autre scène[7]. Aussi  envisager un dialogue entre forme et fond, comme dans un projet littéraire, implique d’abandonner les lissages codés qu’on retrouve dans un essai et d’accepter une autre logique d’élaboration d’une écriture qui pourrait parler du traumatisme et de l’éclatement psychique qu’il suppose, logique plus proche du mouvement psychique dans la cure.  C’est donc accepter de faire vibrer dans un texte des temps différents : le temps subjectif et le temps social.

Le travail psychanalytique, et particulièrement celui qui concerne le traumatisme de guerre, mais aussi les recherches en sciences humaines, montrent que le temps psychique subjectif et la mémoire collective ne vont pas d’un même élan, d’un même pas : «  Cette impossibilité de raconter – soit parce qu’on a été chassé de la condition humaine, soit parce que la culture ne veut pas l’entendre, produit une sorte de clivage de la mémoire » dit Boris Cyrulnik.  Et Denis Pechanski[8] ajoute : « pour pouvoir construire une mémoire comme mémoire sociale, il faut qu’elle soit partagée par le collectif, il ne faut pas qu’elle soit constituée de mémoires éclatées individuellement. (…) il existe des conditions à la mise en récit mémoriel »

Ainsi, à mon avis, deux conditions sont nécessaires pour cette mise en récit :

Qu’un autre – un semblable (l’analyste) – accueille le symptôme et la souffrance qu’il contient, mais aussi que les responsables politiques soient prêts à officialiser ce qui court en dessous du côté de l’Histoire non dite. Si cette seconde condition n’est pas remplie, alors, il appartient à l’analyste de permettre au sujet une mise en perspective du symptôme avec les non-dits de l’Histoire traumatique. C’est à cette condition que l’analyse devient un acte créatif pour le celui dont l’histoire individuelle et familiale est prise dans les rets d’une Histoire catastrophique non reconnue officiellement.

Le travail des historiens, des écrivains, consiste à creuser dans ces refoulements sociaux afin qu’émerge collectivement une parole publique. Mais il appartient aussi aux analystes d’apporter leur part à ce travail de culture.

 

*

 

La méconnaissance de l’importance de l’Histoire  par nombre d’analystes (la grande Histoire, avec une grande hache disait Georges Perec) vient en effet renchérir sur le refoulement et parfois valider le déni de certains analysants. Cette question est largement dépliée dans plusieurs chapitres du livre «  Archives Incandescentes » : qu’en est-il de l’Histoire dans les cures de Sujets qui ont eu à faire à un trauma où le collectif, en tant que catastrophe dans le politique, est impliqué ? Je suis persuadée qu’il importe que les analystes soient concernés par l’Histoire, non pour la considérer comme une vérité infaillible, mais pour l’intégrer, avec ce qu’il en est des faits historiques avérés, comme un paramètre incontournable.

En effet, l’expérience de certaines cures m’indique que des sujets, pris dans les plis d’une Histoire catastrophique, la portent plus qu’ils ne peuvent et donc plus qu’ils ne devraient, car ils demeurent dans la méconnaissance de ce dont ils sont acteurs à leur corps défendant. Ceci vient sans doute valider en eux la croyance infantile dans une  toute puissance qui n’aurait rien à faire avec la réalité commune, ou à l’inverse les plonger dans un abattement mortifère. Souvent, de cette Histoire, ils n’en ont reçu que des bribes, des fragments, par une transmission trans-générationnelle qui a œuvré sans que rien n’en soit symbolisé.

Ainsi le traumatisme, qui allie trauma individuel et trauma collectif, entraine t-il une glaciation de la transmission symbolique lorsque rien ne peut être partagé ni par la parole privée ni par le discours politique. C’est sans doute l’une de ses particularités. Et il en va de l’éthique du psychanalyste de prendre en compte cette dimension transgénérationnelle.

J’ai pu constater que, lorsque le discours politique valide ces éléments de l’histoire collective demeurée non dite – «  silenciée » pour employer un terme apporté par le psychanalyste Jean Jacques Moscovitz à propos de la Shoa – alors un mouvement psychique se produit chez ceux pour qui une part d’eux-mêmes est restée en souffrance, figée, glacée. Quelques dates pour ce qui concerne l’Histoire française :

– 1995 : Jacques Chirac, président de la République, reconnait l’implication de l’Etat Français sous le gouvernement du Maréchal Pétain à Vichy dans le génocide des juifs français et étrangers durant la seconde guerre mondiale.

– 1999 : Lionel Jospin, alors premier ministre, déclare officiellement que la Guerre d’Algérie était bien une guerre et non pas une « simple opération de police ».

– 2001 : Reconnaissance par Jacques Chirac de la dette de la France vis-à-vis des Harkis.

Dans tous les cas, les enfants se sont mis à questionner leurs parents, acteurs de cette période, et les parents se sont autorisés à raconter.  Telle a été mon expérience d’analyste dans la suite de ces dates d’officialisation par le discours politique. Les paroles sont advenues pour certains patients alors en cure, et par ailleurs on a pu noter dans le social une floraison d’ouvrages publiés, permettant d’élargir à d’autres une Histoire méconnue et désormais partageable. « C’est dire combien est essentielle la dimension historique et politique de tout parcours et, pour l’analyste celle de son écoute, si l’on entend par le mot politique la prise en compte du vivre ensemble dans ses diverses composantes, psychiques, familiales, sociales, culturelles, institutionnelles, etc[9]. »

 

 

 

 

 

 

«  Archives Incandescentes »

 

 

« Mon métier consiste à m’allier avec ceux qui me le demandent pour aller agiter ces archives incandescentes[10] ».

 

De ces archives, il ne reste parfois qu’une trace sur le corps, ou bien cette trace est inscrite dans les passages à l’acte d’un sujet lorsqu’il est soumis aux aléas d’une transmission plus ou moins muette.

Il est des passages à l’acte qui, sous les aspects d’une désobéissance que l’on aurait vite fait d’appeler aujourd’hui délinquance, sont un appel à la parole, la parole familiale certes, sur l’Histoire, mais aussi, un dire qui soit autorisé dans le social puisque reconnue comme appartenant aux signifiants de l’Histoire commune.

Il s’agit d’un adolescent d’une quinzaine d’années, que j’ai reçu vers la fin des années quatre-vingt. Il était accompagné de sa mère. Elle le décrit comme caractériel et violent. Elle ne le comprend pas  » ça lui prend, c’est une crise, il devient fou, et ça lui passe ! ».

Ce qui motive la consultation est pourtant le débordement dans le social :

Son père venait de lui trouver un travail en apprentissage chez un garagiste. Il a saccagé la confiance du patron quelques jours avant  la signature du contrat, alors que ce projet semblait lui convenir et qu’il était particulièrement apprécié. Puis il a fugué, ce qui se produit pour la première fois. Mais, ajoute la mère « C’est aussi la première fois que son père s’occupe de lui, pour lui trouver un emploi. »

L’adolescent écoute, muet, buté. Toutefois il accepte que je le reçoive seul. Il restera longtemps dans un silence rageur avant de lâcher son mépris pour son père, le décrivant comme inexistant ou faible.

Il ne souhaite pas revenir me parler pour le moment, mais accepte que j’écrive à son père pour lui proposer une rencontre. Puis il m’avertit que celui-ci ne se rend jamais aux rendez-vous. Je lui dis alors que lui seul peut, s’il le désire vraiment, demander à son père de venir à un rendez-vous.

Sans doute ma remarque lui aura-t-elle indiqué qu’il pouvait être sujet de cette relation à son père et non victime passive de sa pseudo-faiblesse, et il aura  su l’en convaincre, puisque je recevrai cet homme une semaine plus tard.

De l’entretien avec Mr M, dont j’appris qu’il était un harki exilé en France depuis 1962, je garde le souvenir précis d’un homme hanté  par une guerre qu’il a faite dans le camp des vaincus, le propulsant, à son corps défendant de l’autre côté de la Méditerranée lors de l’indépendance de l’Algérie.

Il y a laissé toute sa famille qu’il n’a jamais revue et dont il ne parle jamais.

Au bord des larmes, et dans un état de tension extrême, il tente d’articuler quelques mots qui ne pourront être qu’allusifs, entrecoupés de silences  renvoyant à un savoir tu dans le corps social, mais que j’étais supposée ne pas ignorer, puisqu’il tentait de m’en adresser quelques bribes.

« J’étais comme fou  » évoque-t-il de cette période de la guerre et des horreurs qu’il a traversées. Puis : « Je ne suis ni d’ici, ni de là-bas « .  » Là-bas on ne veut plus de moi, je suis interdit et ici je n’ai pas ma place « .

Il me dira sa difficulté à être père, comme si les repères identificatoires avaient eux aussi étés balayés, par l’exil, la défaite et le sentiment de trahison et de honte.

A ses enfants, nés en France, il n’a jamais parlé de cette histoire. C’est un homme essentiellement silencieux et travailleur, qui n’est jamais violent avec sa famille et souhaite que ses enfants réussissent à l’école.

A  l’entrecroisement de l’histoire privée de cet homme et de l’Histoire, déniée par le discours social, quelque chose s’évoque d’un non-dit.

Or, c’est justement au moment où son père s’occupe de lui, que l’adolescent fugue. Comme si cet acte trop longtemps attendu permettait au fils d’interpeller enfin le père et de le déloger de son silence. Par son passage à l’acte intempestif,  l’adolescent indiquait à son père, installé dans le temps présent et indéfini de sa mélancolie, qu’il existait.

Mais, il mettait en acte aussi, pour lui-même,  cette phrase du père : » je ne suis ni d’ici, ni d’ailleurs « . Ce faisant , il relançait par-là la question de sa propre généalogie, c’est à dire aussi de celle de son père, traître à ceux qu’il a quitté, plus jamais revus , ni nommés, pour lesquels il s’est absenté de toute parole , mais également étranger pour ceux qu’il a suivi, puisque, aucune commémoration n’a eu lieu depuis 1962, jusqu’à la décision qu’en prit Jacques Chirac en septembre 2001 de rendre hommage officiellement aux Harkis après quarante années de silence.

Dans cet hommage il évoque le moment de l’Indépendance, et les massacres de 1962 visant les Harkis abandonnés en Algérie par l’armée française.

Pour mémoire ce n’est qu’en 1999 que Lionel Jospin formule lors d’un discours devant l’Assemblée Nationale, que les événements d’Algérie ont bien été une guerre. Jusqu’alors, rien n’avait, officiellement, eu lieu, et donc rien ne pouvait servir d’ancrage symbolique dans le discours social pour ceux et celles qui l’ont vécue.

 

***

 

Une question s’impose donc : quel est le prix à payer, et par qui, lorsqu’un non-dit social valide un déni  dans l’histoire familiale ?

Dans variante de la cure type, voici ce que dit Lacan à propos de la parole :

 » Cette parole qui constitue le sujet en sa vérité lui est à jamais interdite, hors de rares moments de son existence où il s’essaie à la saisir (…). Elle parle cependant partout où elle peut se lire en son être, soit à tous les niveaux où elle l’a formé. Mais si cette parole est accessible pourtant , c’est qu’aucune vraie parole n’est seulement parole du sujet , puisque c’est toujours à la fonder dans la médiation à un autre sujet qu’elle opère et que par-là elle est ouverte à la chaîne (…) des paroles où se réalise dans la communauté humaine , la dialectique de la reconnaissance . »

Pour cet adolescent, tout se passe comme si, hors  la reconnaissance, le passage à l’acte était le seul appel qui puisse être entendu. Il est notable que son appel est entendu par son père parce qu’il implique le social, qui est le lieu même où se redouble le déni de sa propre histoire.

S’intégrer, et ne pas faire parler de soi, tel semble être le souhait de ce père. De cette histoire, il me parlera sans doute parce que, pour moi qui l’écoutais,  elle ne m’était pas inconnue et qu’il perçut une adresse possible à une souffrance honteuse.

Quelle est donc cette histoire ?

« Dans l’urgence de juin 1962, écrit Benjamin Stora, les grands oubliés de cet exode précipité sont les musulmans pro-français, ceux que l’on désigne sous le vocable de harkis. En effet, un télégramme du ministre d’Etat Louis Joxe rappelle au haut-commissaire, le 16 Mai 1962, « que toutes les initiatives individuelles tendant à l’installation en métropole des français musulmans sont strictement interdites ». Français musulmans donc, comme si la république était divisible !

Ceux qui se retrouvent en France en 1962 sont ceux qui faisaient partie d’un « plan général », ou ceux qui avaient bénéficié d’un  soutien, celui-là même que  conteste  Louis Joxe dans sa circulaire  de mai 1962.

D’origine paysanne, les harkis sont perçus par l’Algérie indépendante comme des traîtres à abattre- ce qui se fera, parfois sous les yeux de l’armée française encore présente en 1962, et perçus par les français comme de zélés serviteurs d’une guerre honteuse, qui ne dit pas son nom, d’une guerre à laquelle ils ont « collaboré » (avec toute la connotation péjorative que ce terme a en français).

A noter qu’ils ne font pas l’objet d’un article dans l’Encyclopédie Universalis  et font tout juste l’objet de quelques lignes dans le Robert : « Militaires indigènes d’Afrique du Nord qui servaient dans une milice supplétive (une harka), aux côtés des Français », est-il écrit, sans aucune allusion à la guerre, ni à l’Algérie ! A noter aussi, que sous le vocable Maghrébins, vivent des personnes originaires du Maghreb, dont certaines sont françaises depuis la première guerre.

 

Faire Histoire, pour un sujet qui a vécu un traumatisme, c’est non pas oublier l’oubli, mais pouvoir accueillir le souvenir comme lui-même porteur d’une histoire qui  «a eu lieu ». et si elle concerne le sujet, c’est bien parce qu’elle fait partie de son histoire et non parce qu’il y est tout entier assujetti, que l’histoire et lui, en quelque sorte, ne font qu’un.

Faire Histoire, pour les descendants de ceux ou celles qui se sont tus, procède de la possibilité de mise à distance d’un objet, celui du trauma parental.

 

En effet, dans la structure du sujet, de son rapport à l’objet comme perdu dépendra son rapport au monde, sa capacité d’invention et de création  Tout se passerait comme si le rapport à l’objet en tant qu’il est perdu à jamais, était perverti par cette présence non dite et opaque du trauma parental. Car « l’objet perdu » n’est justement pas un objet tangible. Il est la possibilité d’abstraction même du sujet : le représentant d’un ailleurs grâce auquel les signifiants qui vont nommer les choses vont pouvoir se dire et jouer entre eux. La mise en place de cet « objet perdu » est liée au stade du miroir, moment constitutif de la structure du sujet.

Or le trauma parental viendrait être l’objet intangible lui-même, et, occupant toute la place, il condamnerait le descendant à se situer de façon prioritaire par rapport à cet « objet trauma », lui laissant peu de place pour faire glisser d’autres objets les uns par rapport aux autres, c’est-à-dire surtout d’autres signifiants.

Parfois encore, pour énoncer sa propre parole, il faut, m’a-t-on dit un jour, passer par le fait de  dénoncer ce qui ne se dit pas et que chacun sait. Transgresser en quelque sorte l’interdit de dire. Plutôt qu’un passage à l’acte, vient là un acte symbolique. Est-ce ainsi que l’on peut entendre le mouvement des enfants de Harkis dans les années 90, qui ont contribué à faire bouger le discours social, ou bien encore, au début de ce XXIème siècle, la série d’ouvrages de témoignage de la condition des harkis et de leur famille[11] ?

 

 

Extrait du livre «  Archives Incandescentes – écrire entre la psychanalyse, l’Histoire et le politique »  in Le double reflet de la trace, p 130 à 134.

 

 

 



[1] Edition l’Harmattan, 2011.

[2] Voir la préface signée de Benjamin Stora : http://www.univ-paris13.fr/benjaminstora/prefaces-douvrages/280-simone-molina-archives-incandescentes-ecrire-entre-la-psychanalyse-lhistoire-et-le-politique-ed-lharmattan-novembre-2011-

[3] « Ecrire, c’est se tenir à côté de ce qui se tait »  peut-on lire dans le recueil «  Pas Japonais » de Jean Louis Giovannoni

[4] Par exemple, « La Vie mode d’emploi », ou encore «  La disparition » roman où n’apparait pas la lettre e.

[5] « Ouvroir de littérature potentielle » : groupe international de littéraires et de mathématiciens se définissant, selon Queneau, comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir. »

[6] Simone Molina, «  Psychanalyse et écriture » dans «  Devenir animateur d’atelier d’écriture » Editions Chroniques sociales, 2014.

[7] Autre nom donné par Freud à l’Inconscient

[8] Boris Cyrulnik, entretien avec Denis Pechanski. Mémoire et traumatisme : l’individu et la fabrique des grands récits. Ina editions 2012

[9] Préface signée par Benjamin Stora, Historien.  http://www.univ-paris13.fr/benjaminstora/prefaces-douvrages/280-simone-molina-archives-incandescentes-ecrire-entre-la-psychanalyse-lhistoire-et-le-politique-ed-lharmattan-novembre-2011-

[10] Laurence Bataille, L’ombilic du rêve, Edition du Seuil, 1987.

[11] Fatima Besnaci-Lancou : Fille de Harki.  Editions De L’atelier.  Collection : La Vie Au Cœur.  Sept 2005,

Brahim Sadouni, Destin de harki, Ed: Cosmopole, Oct 2002,

Dalila Kerchouche :  Mon Père, Ce Harki, , Ed Points oct 2004

Rémy Madaoui, J’ai été fellagha, officier français et déserteur. Ed Seuil 2004 : un récit étonnant qui permet de mieux comprendre les enjeux complexes de  la guerre d’indépendance sous ses aspects de guerre civile algéro-algérienne et franco-française, à l’intérieur même de la guerre d’Indépendance.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Simone Molina est née à Alger où elle a passé une partie de son enfance.

Poète et écrivain, elle est psychanalyste dans le Vaucluse. Depuis plus de vingt ans, elle a organisé de nombreux colloques interdisciplinaires et rencontres littéraires, cinématographiques ou théâtrales en partenariat avec des lieux culturels (Théâtre du Chêne Noir à Avignon, Chartreuse de Villeneuve les Avignon, Scène Nationale de Cavaillon, Théâtre de l’Autre Scène, Chapiteau du théâtre Fou au Festival d’Avignon, Cinéma Utopia, La Fabrique à Isle sur Sorgue etc.).

 

Elle aime collaborer avec des poètes, des musiciens et des plasticiens pour des lectures, dans le cadre de ces manifestations atypiques ou encore lors d’ateliers d’écriture. Elle a par exemple collaboré à un travail d’atelier en lien avec l’Atelier des Grames et la médiathèque Ceccano. Elle a accueilli les poètes Caroline Sagot-Duvauroux, Jean Louis Giovannoni, Roselyne Sibille, Sylvie Durbec, Jean Palomba, Stephan Nowack, Dominique Sorrente, le slameur Tolten … ; elle a travaillé avec les plasticiens Jean-François Coadou, René Guiffrey, Dominique Limon, Hippolyte Ludo, Christine Le Moigne…, et avec des cantatrices et des instrumentistes, Danièle Ors-Hagen, Elodie Fonnard, Stefano Foger, Jeanne Robert, Jean Yves Abecassis…

 

Ainsi, « Voile blanche sur fond d’écran », spectacle donné en 2014 à la Fabrique Isle sur Sorgue et au Théâtre Isle80 à Avignon, est-il la réunion de l’écriture, des sons et des images, dans une mise en scène qui permet au spectateur d’être immergé dans un univers poétique né d’une rencontre entre des artistes d’horizons différents.

 

Elle anime à la demande des « chantiers d’écriture » en France et à l’étranger, particulièrement au Maghreb. Elle a été chargée de cours au D.U d’animation d’atelier d’écriture de Marseille durant dix ans et s’intéresse aux passerelles entre psychanalyse et littérature, qu’elle tente de théoriser. Elle a collaboré durant plus de vingt ans avec l’Atelier Papier de Soi et d’autres structures en psychiatrie en France et en Algérie. Elle a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées. Elle collabore à des recherches sur les ateliers d’écriture à l’Université. (Université de Marseille et de Cergy). Est paru en avril 2014 aux éditions Chroniques sociales, un ouvrage collectif Devenir animateur d’atelier d’écriture, auquel elle a contribué pour un chapitre intitulé Psychanalyse et écriture.

 

Elle a publié des nouvelles, des poèmes et également des livres d’artistes en collaboration avec des plasticiens et d’autres auteurs. (Editions P-D Limon, Editions B.G Lafabrie, Editions l’Indicepensable, Horizons Maghrébins etc).

 

Elle donne des lectures de ses poèmes dans divers lieux culturels (Vaucluse, Paris, Reims, Alger, Montpellier, Nice, Marrakech, …) et a été accueillie régulièrement depuis 2006 par Trace de Poète à l’Isle sur la Sorgue et depuis 2009 par Horizons Maghrébins à Marrakech. Son travail avec le metteur en scène Pierre Helly et plus récemment avec la metteur en scène et comédienne Isabelle Provendier, lui permet d’ouvrir les lectures à d’autres champs artistiques, et donc à un autre public.

Son ouvrage, paru en 2011 « Archives incandescentes : écrire, entre la psychanalyse, l’Histoire et le politique », préfacé par Benjamin Stora, témoigne d’un parcours transdisciplinaire et de son attention au traumatisme ainsi qu’aux processus de création chez l’artiste.

 

De son expérience de l’exil et de l’hospitalité à la figure de l’étranger elle tire une partie de sa matière. Elle a collaboré au livre « Histoires minuscules des révolutions arabes » sous la direction de Wassyla Tamzali paru en 2012 aux Editions Chèvre-Feuille étoilée.

 

Elle collabore à des Sites de poésie et Magazines culturels en ligne : Outre le webmagazine Levure littéraire, on peut trouver des contributions de Simone Molina sur le Site Terre à Ciel :

 

http://terreaciel.free.fr/paysages/entremots.htm

 

Elle est Membre de la Maison des Ecrivains et Sociétaire de la Société des Poètes Français.

 

 

simone.molina.ecrpf@gmail.com

et

www.inter-s-tisse.org

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