Simona-Grazia Dima

 

 

 

(Roumanie)

 

 

 

 

Nous vivons dans un monde plein de gens mécontents qui se lamentent toujours, en apercevant partout les insuffisances, les manques, les insatisfactions, les choses ratées ou qui ne sont pas menées à bien. Ils remarquent toujours le kitsch omniprésent, la mesquinerie des officiels, le milieu de plus en plus moins propice à la culture (de l’anticulturel au nonculturel), la manière inefficace d’être conduits, le gaspillage des fonds, la corruption, l’indifférence. Tout de même ces rouspéteurs, qui s’y connaissent à déprimer leur proche, ils poursuivent à grand succès leur intérêt, ils se débrouillent bien, ils sont préoccupés par leur propres personnes, en émanant, au fond, de l’énergie positive.

Bien sûr, eux, critiques constants, ils ont en une certaine mesure raison: la société este menacée par l’indifférence, l’aliénation, la perte de l’habitude de vivre culturellement. D’un autre côté, la culture existe pleinement, les initiatives sociales de bonne qualité ont, elles aussi, leur part de chance et réussite – si nous voulons les voir.

Est-ce que nos observations ne sont-elles pas aussi, outre leur relevance sociale, le fruit de notre mental, de notre personnalité même, devenue donc manifeste par des représentants que nous avons nous même choisis ? De point de vue philosophique et spirituel, tout le paysage de l’univers, tout ce qu’il existe en qualité de manifestation cosmique n’est que l’aspect mental de la divinité, déployé pour la joie de la vue, pendant que son essence reste intangible, cachée (active à la surface par son esprit dynamique seulement).

 

 

 

 

Mais de nos jours ce point de vue est occulté (éludé) parce que la religion et le vécu philosophique de la vie sont, dans notre société, des destins douteux. La religion, par exemple, est considérée, de manière définitoire, à s’être compromise, étant vue comme un système coercitif démodé, qui a échoué en ses réponses aux questions essentielles de nombreux gens, concernant leurs problèmes ardents. Nous suivons, bon gré mal gré, les traces de l’affirmation de Nietzsche, conformément à laquelle Dieu est mort. Pour les plus sceptiques en ce qui concerne le fonctionnement de ce dicton, c’est seulement une représentation qui est morte, un schéma extérieur, inefficace lorsqu’il s’agit de libérer l’homme entièrement, sa plus précieuse essence. Il est mort un stéréotype, un cliché sur la religion comme forme d’obédience, comme force extérieure qui trace des tâches et des missions à accomplir, sans dire sur l’homme une autre chose que cela qu’il est une entité docile, qui n’a d’autre but dans cette vie que celui d’obéir.

Mais pour la démiurge qui a fait preuve d’avoir tant crée – des systèmes sociaux et matériaux, des objets et des structures intellectuelles et artistiques, cette posture établie comme de l’extérieur apparaît assurément comme insuffisante.

Nous essayons, chacun en notre manière, de faire et de dire quelque chose de nouveau parce qu’il nous semble qu’on n’ait pas assez dit ou pas suffisamment en détail. Et de la plus intime fibre de nous il nous paraît qu’on n’ait presque rien dit.

C’est pourquoi un optimisme sans limites, débordant, nous chasse toujours en avant, vers la conquête finale, soit que nous y aboutissons là ou non. Nous devinons assez diffusément, qu’il nous y attendra une liberté totale, un bonheur illimité, nous savons mériter la certitude.

Mais nous pourrions nous demander: s’il y a tant de misère autour de nous où sera son origine? En dernière instance en nous même, c’est-à-dire dans l’âme humaine. Si nous sommes les témoins des magies de bonté, d’expressivité artistique, d’harmonie, où se trouvera l’origine ultime de ces aspects positives ? En nous aussi, bien sûr, c’est-à-dire dans la même essence de l’âme.

Donc, il me paraît inutile de mélancoliser, d’accentuer les défauts visibles, même nombreux, car ils ne disent qu’une certaine chose sur nous, ils accentuent notre mal intérieur. Le monde dépend de nous, la critiquer signifierait, d’une manière très subtile et paradoxale peut-être, nous tromper sur ce que nous sommes, nous critiquer nous-mêmes incessamment (peut-être parce que nous, à notre tour, faisons partie intégrante de ce monde !)

Bien et mal, richesse et opulence, empathie et indifférence sont les deux faces de la même monnaie – c’est nous qui sommes tout cela. Si tout ce qui nous fâche en extérieur, bon ou mauvais, a comme source l’homme, alors je crois que, tout en restant lucides, observateurs parfaits, nous devrons commencer du côté bon des choses, devenir conscients du fait que le mal ne sera pas éloigné par une lamentation continue, par une indignation infinie ou par un mépris généralisé, mais par le bien même, qui se manifestera comme une réalité indéniable, certes, comme une lumière capable de chasser souverainement et naturellement le noir du mal, ses fondements. Qu’est-ce que c’est le bien? Cela reste à apprendre nous même. Un vrai mystère consiste en cela qu’il ne peut pas être toujours défini, mais il doit être vécu sur son propre compte, il doit être assumé. Tout ce qu’il nous reste à faire c’est de commencer par nous-mêmes.

 

 

Version française par Anca Boroş

 

 

 

 

 

 

 

__________________________________

 

Simona-Grazia Dima est née à Timisoara (Roumanie) dans une famille d’écrivains. Enfant précoce, à l’âge de huit ans déjà, Simona avait reçu le prix du Théâtre de Marionnettes de Timisoara pour la saynète Le Masque de Lica, jouée en Roumanie et en Italie.

Elle a suivi des études d’anglais et de roumain à la Faculté de Lettres de Timisoara, études couronnées par la mention « chef de promotion au niveau national ». En tant qu’étudiante, elle a coordonnée les activités du cénacle littéraire universitaire Pavel Dan.

Actuellement, Simona-Grazia Dima est poète, essayiste, critique littéraire et traductrice. Elle collabore avec de nombreuses revues autant en Roumanie qu’à l’étranger (Italie, Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis, Slovaquie, Tchéquie, Hongrie, Israël, Belgique, République de Moldavie, Turquie) et figure dans quelques dictionnaires littéraires roumains. Ses poèmes ont été inclus dans plusieurs anthologies parues en Roumanie, et à l’étranger.

Elle a publié dix recueils de poèmes : Équation tranquille, Les matins de la pensée, L’échelle de Jacob, Le feu mathématique, La Nuit romaine, Le Confesseur des tigres (Prix de la Filiale de Timisoara de l’Union des Écrivains de Roumanie, 1999), Le dernier Étrusque, Voyages apocryphes et Le droit de la blessure de rester ouverte, À l’heure de l’ éclair. Parmi ses autres publications, on peut notamment citer la traduction en roumain de Sri Ramana Maharshi et la Voie de la Connaissance Suprême d’Arthur Osborne et deux livres d’essais – Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, des modèles pour les écrivains roumains contemporains (en collaboration) et Le Labyrinthe sans minotaure. Elle travaille comme éditrice pour l’Académie Roumaine (filiale de Bucarest). Actuellement, Simona-Grazia Dima est la secrétaire du PEN Club roumain.

 

http://simona-grazia-dima.chemarea.net/

Articles similaires

Tags

Partager