Simona-Grazia Dima

 

 

 

(Roumanie)

 

 

Madame Reis

 

Dans les rues de Giorgio de Chirico

j’ai vécu une belle histoire

d’amour : j’étais madame Reis

et, grâce à l’amour, j’avais, enfin,

l’air mystérieux, les gens étaient contents (contents aussi de

mon amour pour monsieur Reis), je savais porter des chapeaux,

diriger le travail dans les plantations,

après être restée veuve, et, surtout,

incarner dans la réalité, d’une manière muette,

le rêve de Platon, Kant, Maître Eckart,

Rumi, Kabir, Shankara. Je passais

à travers la canicule de la ville, tout le monde me disait bonjour

et tirait le chapeau jusqu’en bas, personne

ne connaissait mes stigmates.

Et j’étais la seule à savourer leur fonte comme la neige,

la source qui se déversait dans mon abîme printanier.

Mes yeux les étonnaient,

j’étais l’une des richesses du lieu, comme les hirondelles.

Vous qui vociférez contre

la différence des êtres, la dissemblance

de l’homme et de la femme, n’oubliez pas

même un instant madame Reis !

 

 

Créature

 

« Qui défends-tu ? De quel côté es-tu ? »

Je défends le poisson qui n’a pas encore surgi,

rempli de la vie des abîmes, impénétrable.

Les choses, les petites créatures

et tous ceux qui ignorent les nombres,

ceux qui n’ont pas besoin de preuves.

« Et où fais-tu ton nid ? »

Seulement dans la lave refroidie,

seulement dans la lave refroidie.

« Raconte ta vie ! »

J’ai vécu à Merv, à Serahs et à Tus,

je lisais les livres brûlants

purifiés par les pierres dans l’eau de la montagne.

J’ai quitté cet endroit-là plein

de courbettes hasardeuses.

Chaque jour, vous saluez un autre,

pas moi, mais mille mondes,

mille horloges avec des aiguilles agiles,

mille prairies avec des animaux qui s’affrontent.

Vous ne pouvez jurer sur rien

au sujet de mes cheveux ou de mes yeux,

de même que vous ne pouvez savoir

sur quelles pointes de rocher vous mettez les pieds.

J’ai de plus en plus d’as

dans la manche, mais je ne joue pas.

 

 

Sur la table de la cuisine

 

Moi, le poisson, je me trouve

sur la table de la cuisine.

Je serai fendu en deux, je serai dîner.

Puisque j’ai aimé ces hommes effrayés

qui se mettaient debout quand on leur demandait

quelque chose, les sages cachés, qui

gagnaient leur vie en portant des gravats, le

bourgeon qui a éclaté en plein visage

avant de fleurir, puisque

je parlais à travers les fibres

de la fatale omertà, à travers des esprits

fortement agrippés l’un à l’autre dans la consigne,

je parlais là où tout le monde se taisait

et ma voix était celle d’un être humain,

mais elle n’en avait pas le droit. Ils vont me trancher

pour que je reste poisson.

 

 

La poésie, se vêtir de la poésie

 

Résédas orange, ananas en tranches, jets, siphons d’eau, rire,

liberté, je fais papillonner tes formes

au milieu d’une clandestinité contemporaine :

la poésie, se vêtir de la poésie. Libellules, dents polychromes

et pensée pieuse enveloppant la pénombre de la pièce (où

les dieux se sont annoncés à travers des rouleaux de fumée jaune),

la douce légèreté d’un voile oublié sur une chaise,

le véritable espace du cœur.

 

 

Le matin et le coucher du soleil à mes côtés

 

Moi, l’aveugle qui vit sous terre, on ne m’a pas oublié.

Moi et mon univers de mirages et les papillons transgéniques

et la valise à prophéties et le pain d’épices. Je jouais

à la chrysalide parée d’images nuageuses –

elles allaient périr en même temps que mon cycle vital ;

personne ne les intégrera dans son code génétique.

Qu’elles restent un rêve.

Souvenez-vous du matin et du coucher du soleil à mes côtés,

du dîner au bord de la mer. J’étais otage,

je m’éparpillais dans les dieux microscopiques surgis comme les fils de la Vierge

sur les bords duveteux de mon être, de la robe

qui me défendait, qui sauvait mon visage secret,

de la cruelle transformation du verre en sable,

du rêve dans la vie.

 

 

Lentement se dévoilait l’amour

 

Lentement se dévoilait l’amour. Cependant,

quelqu’un a vécu. Plusieurs même. Étage par étage,

dans toutes les niches jaillissaient des visages : on faisait couler les enfants,

les fondations des bâtiments, on cachait l’or sous les dalles.

Tu étais la force blanche de l’attente, le cône ouvert

de la lumière. Lentement se dévoilait l’amour : cette

étreinte dans la vue, le transport de tous les gens, pliés

dans l’arche translucide. Ils se servaient de toi, tranquilles,

pour que tu les fasses passer. Un Charon de ce monde-ci.

Ils vivaient de manière endiablée. Ils se fatiguaient à tant vivre. De la fumée

s’élevait de leurs corps. Ils faisaient suivre des cours de guitare, d’accordéon,

à leurs nourrissons. Ils faisaient du baisemain pour passer les examens.

À l’essayage, le tailleur couvrait d’étoffe

leur hanche brûlante. Ils te rendaient sourd avec leur musique mani,

avec le bruit du marteau-piqueur. Les maisons devaient être bâties.

Et toi, tu les faisais passer dans la barque transparente, seulement pendant le sommeil,

en vertu du droit de libre passage –

pour lequel ils n’avaient pas payé.

 

 

L’entente

 

Relève-moi,

dévoile mon visage de scorpion en pleurs,

ouvre ma main aux imprimés lumineux, mortels,

dis-moi, si tu le peux, qui a vécu en silence son destin par ici.

Le khan mongol, sur le trône avec des pierres inversées,

ne dira mot.

Immobile, celui qui a été traîné dans la poussière te poursuivra du regard.

L’illusion de la mort. Pourtant, la force ne s’est pas éteinte.

Sur le tard, un cri éclatera. C’est de lui

qu’il cognera, le levain de l’entente.

 

 

Homme d’eau

 

Si je dois naître encore une fois,

fais de moi un homme d’eau ou de métal,

et non pas de feu. De terre ?

Pour que les tracés de flammes qui m’étripent,

de même qu’un sentier tranche

une montagne jusqu’au sommet,

prennent fin.

Que je sois une île au milieu de la mer,

moi qui avais toujours pensé

à la solitude du rocher baigné par les vagues

et qui avais compris que cette pierre seule

avait plus de courage que moi.

Mais, s’il le faut,

fais de moi cette lave

ou la fumée qu’il y a tout autour,

peut-être je comprendrais mieux la vie.

 

 

Pourquoi ?

 

Maintenant, le monde fait dévaler une profusion de lumière.

Pourquoi avons-nous été emmenés dans cette gloire ?

Pour le bonheur, pour le supplice ?

Avec des visages toujours façonnés par les rayons,

nous passons indéchiffrables, en désordre, à travers les marchés.

Si j’étais encore enfant, que je ne comprenne rien ni aujourd’hui

ni demain, que je célèbre seulement, à l’avenir,

l’oraison dans l’obscurité : pour le point de la fugue,

fleuri dans la prison, pareil à la rose, que les rafales de boue

m’éclaboussent. Rien de ce qui pourrait rappeler

le diamant. Lequel, radieux, continue à pulser.

 

 

Armure de feu

 

C’est du feu que nous avions peur, c’est dans le feu que nous avions perdu notre faiblesse.

Toujours attentifs – mais à quoi, nous demandions-nous : au flambeau,

au vaisseau incendiaire (nous craignons pourtant de le dire),

à la flamme qui pouvait nous enlever n’importe quand,

n’importe où. Le calice à la main, nous savions

qu’un phénix pouvait surgir, pour que nous lui sautassions dans le dos.

Brûlés, que nous soyons les chevaliers invincibles. Il n’y a pas d’armure et cela

depuis le commencement. Comme du brouillard lui viennent des veines,

pareilles aux ailes d’un ange devant un homme qui prie.

Et c’est seulement après l’incendie qu’arrive la chaleur de l’après-midi,

ardeur après ardeur. Le grand incendie joyeux, la brûlure heureuse,

l’éclat de la flamme. Sur l’ancien volcan, les enfants trouvent

des anémones bleues. Tout en criant, ils marchent sur un trou fait dans la glace

où scintillent, plaisantes, mais vivantes, les flammes.

 

 

Traduction : Andrei Cadar

 

 

 

 

 

 

 

 

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Simona-Grazia Dima est née à Timisoara (Roumanie) dans une famille d’écrivains. Enfant précoce, à l’âge de huit ans déjà, Simona avait reçu le prix du Théâtre de Marionnettes de Timisoara pour la saynète Le Masque de Lica, jouée en Roumanie et en Italie.

 

Elle a suivi des études d’anglais et de roumain  à la Faculté de Lettres de Timisoara, études couronnées par la mention « chef de promotion au niveau national ». En tant qu’étudiante, elle a coordonnée les activités du  cénacle littéraire universitaire Pavel Dan.

 

Actuellement, Simona-Grazia Dima est poète, essayiste, critique littéraire et traductrice. Elle collabore avec de nombreuses revues autant en Roumanie qu’à l’étranger (Italie, Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis, Slovaquie, Tchéquie, Hongrie, Israël, Belgique, République de Moldavie, Turquie) et figure dans quelques dictionnaires littéraires roumains. Ses poèmes ont été inclus dans plusieurs anthologies parues en Roumanie, et à l’étranger.

 

Elle a publié dix recueils de poèmes : Équation tranquille, Les matins de la pensée, L’échelle de Jacob, Le feu mathématique, La Nuit romaine, Le Confesseur des tigres (Prix de la Filiale de Timisoara de l’Union des Écrivains de Roumanie, 1999), Le dernier Étrusque, Voyages apocryphes et Le droit de la blessure de rester ouverte, À l’heure de l’ éclair. Parmi ses autres publications, on peut notamment citer la traduction en roumain de Sri Ramana Maharshi et la Voie de la Connaissance Suprême d’Arthur Osborne et deux livres d’essais – Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, des modèles pour les écrivains roumains contemporains (en collaboration) et Le Labyrinthe sans minotaure. Elle travaille comme  éditrice pour l’Académie Roumaine (filiale de  Bucarest). Simona-Grazia Dima est la secrétaire du PEN Club roumain.

 

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