Simona-Grazia Dima

 

 

 

(Roumanie)

 

 

Tristesse et sagesse – la vie quotidienne d’un écrivain roumain d’aujourd’hui

 

 

ESSAI sur l’ART DU SAVOIR.

 

LE SAVOIR DES CHOSES QUI SERONT DITES & DECRITES un jour…

 

 

C’est un après-midi chaud et lumineux. Je vais au long d’une artère circulée et je me demande comment répondre aux provocations lancées par Lis, l’infatigable, quels détails lui donner sur mon œuvre et ma vie (est-ce qu’il s’agit de la genèse de l’œuvre ou de sa mise en valeur?). De l’affiche, une inscription fulminante m’interpelle : Le mal est immortel ! Celui-ci me paraît un vrai stimulent pour mes réponses à l’enquête. Je répondrais polémiquement: la manipulation est immortelle, car si chaque manifestation du mal, séparément, est mortelle, tant que l’ignorance existera, le mal ressuscitera. Mais, nous le précisons, le mal n’est pas immortel, il ne peut pas l’être tant qu’il est seulement quantitatif. Nous sommes plus que jamais intoxiqués, subtilement intoxiqués. Voilà cette manière de réfléchir, continuellement, en pleine rue même, en marge des choses apparues en chemin, cela fait part de ma vie. C’est un slalom parmi tentations, erreurs, dangers, délices et récompenses. Je connais, derrières les bâtiments sombres, un lieu magique, d’où j’ai acheté une tasse particulière, pour préparer le thé, une bagatelle, bref, mais qui a le don de me faire communiquer avec la vérité. Cela sonne emphatiquement? Tout de même cela n’est point une exagération: il s’agit de la vérité manifestée par la correcte extraction des essences du thé.

 

Que c’est difficile de parler de la vie de l’écrivain ! Il y a, précisément, autant de formules que de personnes. Et le coloris de chacune est en fonction du visage et de la manière de penser de chacun, car chacun la prépare comme il peut, avec les ingrédients dont il dispose, auxquels il rajoute ce qu’il peut: philosophie, sentiments, et de la connaissance. Je ne dis pas de l’argent. Je ne reconnaîtrai jamais que je suis au fond un pauvre homme, un budgétaire, rédactrice d’une revue académique. Certains écrivains sont riches, d’autres sont relativement aisés, d’autres encore sont dans la gêne et d’autres sont lumpen. Quelques-uns sont raffinés, d’autres non. Pour les uns leurs emplois c’est leur (a) tout, et ils regardent leurs confrères situés plus modestement comme un cadre à l’intérieur vide.

 

Dire quelque chose sur les heures passées à l’emploi? Ce serait peut-être bien, pour qu’on ne conclue pas que je suis étrangère face aux choses terrestres, car je peux me payer le luxe de m’occuper de la métaphysique, de me mettre en avant. Au fond, je travaille beaucoup et j’en suis très responsable. Chaque jour de service m’offre la satisfaction d’une vie rédactionnelle accomplie: là, dans la rédaction d’une revue académique de bonne renommée, appréciée dans les milieux universitaires, de circulation internationale, il arrive exactement ce qu’il faut arriver en toute rédaction qui se respecte. J’ai parlé avec les auteurs (quelquefois les discussions sont animées) sur les refus de certains de leurs articles ou sur les modifications que j’ai considérées à être opérées sur le moment. J’ai eu les habituelles discussions harmonieuses et collégiales avec la rédactrice des Éditions de l’Académie (où nous publions la revue) sur l’apparition précédente, qui se trouve déjà dans une phase avancée (pages I, par exemple). J’ai répondu au téléphone aux personnes intéressées par la revue, personnes qui réclament son absence des librairies. J’ai expliqué à mon assistante la raison de certaines pratiques orthographiques ou de la révision technique (la mise au point) du manuscrit. J’ai fait des recherches sur Internet et j’ai découvert pas mal de messages amicaux des auteurs et même des informations précieuses qu’ils me donnent avec sympathie et appréciation.

 

Après une journée de travail dans la rédaction, je me sens épuisée. Surtout parce que, habituellement, le matin très tôt, dès le 5 heures, chez moi, je commence ma journée par cuisiner. J’ai un talent et une passion particulières, chose point étonnante si nous tenons compte de mon ascendance: je représente la quatrième génération (connue) de femmes puissantes, approchées du sacre par leur pensée et orientation de la vie, femmes qui étaient en même temps de grandes maîtresses de l’art culinaire (reconnues comme tel). Par comparaison avec elles, j’ai un surplus de raffinement et une imagination débordante. J’emploi avec main de maître le gingembre, la maniguette, l’ail, le basilic, le coriandre, le piment rouge en poudre, le persil, j’utilise chaque morceau de plante et surtout je n’oublie jamais les préceptes du mystique (Edgar Cayce, le plus grand médium américain), qui me guident. Ma nourriture, même si basée sur des ingrédients bon marché, accessibles (n’oublions pas que je suis un être humain relativement pauvre sans me considérer comme tel), est saine, diététique, magique, poétique, fluide, colorée, il y a des bandes rougeâtres, ou de discrètes étoiles clignotantes.

 

J’aime l’apparence du luxe que je crée de rien: par ma tour de passe, la matière première est belle en soi et le jeu de mes marmites (cuisson à vapeur) n’est pas inférieur à une œuvre d’art. Je traverse en vitesse mes chambres parées de tableaux, tenant dans mes mains  amandes, noix ou semences de pin. Je regarde les photos de famille, quelques-unes exposées sur les murs, j’admire avec amour la figure séraphique de ma mère ou celle intériorisée, visionnaire, du grand-père maternel. Je savoure, en extase, mon consommé de lentille avec de la maniguette, de l’huile d’olives, des légumes, de l’oignon cuite, de la saumure de chou. Je ne mange pas par envie mais seulement pour ma faim, en n’oubliant pas de dédier, de toute mon âme, cet acte de l’incorporation de la nourriture au principe suprême. Cela vous paraît comique? Je vous répondrai que l’alimentation est un acte solennel et philosophique, d’une responsabilité insoupçonnable. Méditons aux mots de Ibn Arabi: chaque fois que les habitants  des paradis jettent leur regard sur les choses qu’ils possèdent, ils voient là un nouveau objet ou une nouvelle forme, qu’ils n’ont pas vu auparavant, et ils se réjouissent de son apparition. Tout aussi, chaque fois qu’ils boivent ou goûtent quelque chose, ils découvrent une nourriture délicieuse et une boisson très bonne, comme ils n’avaient pas goûté jusqu’alors (Livre de sagesse).

 

Ma vie est, finalement, serait une vie d’athlète ou de soldat, mais je ne veux pas reconnaître cela, parce que je me suis proposée de m’élever au-dessus de la mesquinerie. Lorsque je fais le ménage – et personne ne m’exempte de cela –, je pense aussi au principe divin, et alors mon action devient purificatrice. Lorsque je fais la lessive, j’ai en vue le lotus de la spiritualité qui s’élève intact des vases, et mon existence devient pure, riche, infinie. Lorsque j’ai un moment de relâche, je cours vers la maison-musée d’un écrivain, où je m’entretiens avec le directeur, Monsieur Lupesh, puis je lis un de ses livres. Si j’arrive aussi au lancement d’un livre, c’est très bien. En ce qui concerne les foires du livre, je les adore. Pendant tout ce temps, je lis et je médite. Tout le long de la journée, une pensée poétique y est cachée, ou des réflexions en marge de ce que j’ai lu –  surtout sur les livres de mes confrères, sur lesquels il me paraît essentiel d’écrire. Parce que j’ai l’impression que nous ne nous lisons pas. Et tout de même, c’est notre manière de nous montrer la bonté, la compétence, l’amitié.

 

Mon œuvre est issue par la voie normale de la vie, c’est exactement un fragment d’elle, même si les ressorts de cette unité paraissent cachés. Mon œuvre? Dix volumes de vers publiés, une traduction de littérature orientale, un livre d’essais et de critique littéraire et une enquête réalisée parmi les écrivains avec Aurelian Titu Dumitrescu. Et, en plein processus d’élaboration : un livre de poèmes et un autre de critique littéraire. Un ensemble connu et apprécié par quelques-uns, dont la formation est éminente. Ce sont mes amis, que j’imagine heureux pour l’éternité, eux qui me regardent du haut des cimes. Je pense souvent que j’ai rencontré l’indifférence mais aussi beaucoup de bonté dans ma vie. Et surtout je pense que Lis, le rédacteur qui m’a demandé cette réponse à une enquête littéraire concernant la vie et l’œuvre de l’écrivain, est aussi un homme généreux, toujours intéressé par la création des autres, pendant que beaucoup d’entre nous sont tombés dans une sorte d’autisme quotidien; et je pense aussi que sans cette provocation à l’écrit, de sa part, je n’avais jamais pensé à écrire tout ceci, ou peut-être je l’aurais fait un jour mais sous une autre forme, disons celle  de la fiction littéraire. Ecrire sur ces choses que je considère d’une grande intimité et que je préférerais les garder dans les niches secrètes de l’être.

 

 

 

Version française par Anca Boroş

 

 

 

 

 

 

 

 

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Simona-Grazia Dima est née à Timisoara (Roumanie) dans une famille d’écrivains. Enfant précoce, à l’âge de huit ans déjà, Simona avait reçu le prix du Théâtre de Marionnettes de Timisoara pour la saynète Le Masque de Lica, jouée en Roumanie et en Italie.

 

Elle a suivi des études d’anglais et de roumain  à la Faculté de Lettres de Timisoara, études couronnées par la mention « chef de promotion au niveau national ». En tant qu’étudiante, elle a coordonnée les activités du  cénacle littéraire universitaire Pavel Dan.

 

Actuellement, Simona-Grazia Dima est poète, essayiste, critique littéraire et traductrice. Elle collabore avec de nombreuses revues autant en Roumanie qu’à l’étranger (Italie, Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis, Slovaquie, Tchéquie, Hongrie, Israël, Belgique, République de Moldavie, Turquie) et figure dans quelques dictionnaires littéraires roumains. Ses poèmes ont été inclus dans plusieurs anthologies parues en Roumanie, et à l’étranger.

 

Elle a publié dix recueils de poèmes : Équation tranquille, Les matins de la pensée, L’échelle de Jacob, Le feu mathématique, La Nuit romaine, Le Confesseur des tigres (Prix de la Filiale de Timisoara de l’Union des Écrivains de Roumanie, 1999), Le dernier Étrusque, Voyages apocryphes et Le droit de la blessure de rester ouverte, À l’heure de l’ éclair. Parmi ses autres publications, on peut notamment citer la traduction en roumain de Sri Ramana Maharshi et la Voie de la Connaissance Suprême d’Arthur Osborne et deux livres d’essais – Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, des modèles pour les écrivains roumains contemporains (en collaboration) et Le Labyrinthe sans minotaure. Elle travaille comme  éditrice pour l’Académie Roumaine (filiale de  Bucarest). Actuellement, Simona-Grazia Dima est la secrétaire du PEN Club roumain.

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