Séverine Le Burel

 

120 euros et 27 centimes

 

(nouvelle minceur)

 

La vie n’a jamais été facile pour moi. 28 ans, 75 kilos pour 1 m 55. Vous imaginez un peu le tableau ? En tout cas, j’ai… Non, bof, je n’ai rien. Rien qui puisse me valoir une pensée ou même un regard de mes congénères humains. La raison ? Laquelle ? Devinez ! Ces yeux fatigués peut-être, ou alors les doigts boudinés, ou disons ces… kilos en trop. Vingt. 20. Certainement. Pour tout vous dire, je n’ai jamais été aussi démoralisée qu’aujourd’hui. Comment comprendre mon malheur ? Simple. Il faut retourner 3 mois plus tôt, un après-midi de septembre…

 

Quelque part en ville…

Emmitouflée dans mon éternel anorak rouge foncé, me balade incognito dans la foule de gens qui ne fait pas la moindre attention à cette chose de je(u) déambulant dans les rues. Soudain, oh, je vois à travers la vitrine des galeries Lafayette un jeans, un simple jeans qui me supplie de l’acheter. Je ne rêve pas non, non… enfin si, je rêve. Me vois gambadant dans Saintes avec mon beau jeans sur les fesses (mes fesses réduites de volume, of course) Je pénètre donc dans l’endroit de toutes les tentations, m’approche de mon doux rêve : tissu bleu et rêche, rêve tissé tout autour de ma silhouette. J’erre dans les rayons, je ne veux pas être remarquée (et c’est d’ailleurs chose facile). J’arrive, j’y suis, touche le… et me revoilà devant ce jeans. « Article banal !» me dirait ma mère (la banalité du jour : déchiré de tous les côtés), marque Diesel. Un regard rapide vers le rayon me permet de réduire à néant tout espoir. La taille, la couture, les etc, punaises, comment rentrer dans ce jeans ? Aussi, le prix. En effet, un Diesel ça vaut ce que ça ne vaut pas : 120 euros et 27 centimes. Et ceci est loin d’être le plus cher de la marque.

Je me mets en tête de tenter le tout pour le tout : revenir ici, une autre fois, après un régime éclair. Sitôt dit sitôt fait. Allez hop.

C’est ainsi qu’arrive par la Poste du lendemain mon souteneur minceur, mon coach, mon prof d’amaigrissement qui m’assurera qu’en mangeant du bouillon de légumes et des comprimés de vitamines je réussirai à perdre des kilos superflus. Bête comme mes gros pieds gonflés, j’ai cru à ce miracle. Du moins, jusqu’à ce qu’apparaisse « le côté obscur de la soupe rouge et acide » : les vertiges. Car toutes les grandes marques de régimes ont beau nous assurer que leurs remèdes sont sans danger pour la santé, cela n’est pas vrai du tout. Mais à cet instant, entre nous soit dit, le seul problème des vertiges est qu’ils commencent à arriver de façon très impromptue (au travail, dans la rue, dans la salle de bains,… n’importe où). Il m’est alors impossible de faire un pas. La seule chose qui peut me calmer est une barre de chocolat proscrite par mon « Docteur Régime Miracle » de la clinique privée « Mords- Moi le Nœud ».

 

Deux semaines plus tard.

Ah, la Blanche-Neige que je suis devenue, blancheur désertique, épiderme vidée de sensations fortes, de bonheur et du reste, mon teint d’un blanc médicamenteux mis à part c’est, c’est que, pardon, bien, euh, c’est super, suis contente, je ne déconne pas, je jure, suis presque bien, je perds des kilos. Me da igual comme disent les Espagnols, ça m’est bien égal. Zut. Oui, je perds aussi ma joie de vivre et mon goût et mon odorat et mon énergie et… « Laisse, tais-toi » me dis à moi-même, « tais-toi, chut, ça va aller », le plus important est de rentrer dans l’objet de ma convoitise, de mener à bien, de passer aux faits, de tenter la tentation suprême qui m’empêche de vivre en paix, jeans Diesel à 120 euros 27 centimes. Maravilloso, OK, le grand bonheur, enfin…

Tous les jours, en rentrant du travail (suis caissière à Carrefour) je passe devant CETTE vitrine de CE grand magasin pour admirer CE jeans. Et tous les jours je me rapproche de cet objet de rêve, de cet article si tentant, si…

 

Abracadabra ! Le miracle est plus que miracle.

Le 25 octobre, je pèse 40 kilos, un record. Exactement exact. Je n’ai pas été aussi légère depuis mes 7 ou 8 ans. Olé, miracle, suis sur un petit nuage entourée de papillons et de licornes, voletant dans un ciel rose nacré adorable. Ciel en tissu. Jeans Diesel sur mon petit derrière. Le magnifique Jeans paradis. Suis pas morte pas du tout, je vis et… Driing. BOUM ! Aïe, me voilà par terre. Affalée. A côté, un lit… mon coussin brodé aussi est là, ma couverture mauve malade, mauve foncé, mes initiales sur ce design… Où suis-je ? Merde. Me réveille. 6h55. Il y a une lourdeur dans mon corps comme un sac plein de pierres et de mottes de terre et… Et quoi ? Calme, du calme, je suis calme, j’existe, lourde, pèse 68 kilos. Moins disons, pour me faire plaisir. Perdu 7 kilos, il faut le remarquer.

 

Mon histoire je ne la raconterai plus au présent. Au présent je me déteste. Détestez-moi vous aussi, je m’en fous. Continuons mes chers, que le passé nous berce pour qu’on puisse mieux se reposer et s’occuper plus tard du présent.

 

J’étais de plus en plus fatiguée et trouvais que je ne perdais pas assez vite mes kilos. Je décidai de faire du jogging sur le conseil de mon amie Cécile. Ce fut plus difficile que je ne le croyais : prendre mes jambes pour me traîner le long de la Charente était la pire idée que je n’ai jamais eue. Chaque soir, des douleurs atroces me transperçaient le côté droit de mon énorme ventre. Et toujours le soir, quand je rentrais à mon appartement dégoulinante de sueur, je me persuadais que cela allait m’aider à perdre ces satanés kilos. Pourtant, au fond de moi, je savais que cela n’arrangerait pas mon cas. Pertinemment. Cela n’arrangeait pas mon cas.

« Allô, Sandrine ? Salut c’est Cécile ! Ah bon ? Ça va ? Ça va ! T’es où ? J’ai des nouvelles à t’annoncer. OK ?! Ça roule ! Appelle moi dès que tu peux. » Jamais je ne l’ai rappelé car je n’ai plus eu le courage de bla bla entre filles, conseils minceurs, blablatages en tout genre, potions de sorcière, poisons, substances, poudres et cachets du diable mince et basané mais beau, attirant et toute la panoplie de la tentation.

 

Tenter, essayer, réessayer. Le passé nous aide-t-il ? Le présent nous piège-t-il ?

C’est ce qui trottait dans ma tête cet après-midi où, comme à chaque fois, je passais devant la maudite vitrine avec les maudits jeans et jeans et ainsi de suite…
L’ancienne tentation n’était plus saine. Je voulais m’éloigner du Cours National mais je n’y parvenais pas. Aucune autre route ne me permettait de rentrer chez moi depuis Carrefour. Pourquoi le monde est-il si mal organisé ? Si déroutant ? Pourquoi toutes ces misères quotidiennes ? Et puis les Autres, ah, Autres qui vivent dans et de leurs rêves, qui vivent leurs rêves ? Pourquoi je ne suis pas des leurs ? Oui, je suis de ceux qui au passé et au présent expriment tant de regrets. Ne m’en voulez pas, à moins que vous ne fassiez partie des Autres ?

 

24 décembre. Réveillon de Noël. Le passé du présent qui fut et fuit « ici».

Ma sœur m’a invitée chez elle. Une grande maison où elle vit avec son mari. Je pèse désormais 60 kilos. Je devrais être heureuse (même si je le dis au conditionnel présent).
Me voici dans son salon décoré pour l’occasion. Je porte une jolie robe noire décolletée. On mange, on boit, on s’amuse. Elle a aussi invité notre frère. Minuit approche. Le champagne pleure et siffle doucement dans les verres en cristal. Ding dong. Les douze coups de minuit. La fête est à la rigolade. On va chercher les cadeaux installés dans la journée sous le sapin.

 

J’ouvre un cadeau. Mon cadeau. Je suis impatiente !

De mes rêves, le tentateur des Enfers. Le jeans Diesel. Là, il est là-ici et je crierai de joie, il est dans mes mains moites. J’avais enfin réussi à l’oublier, au plus que parfait, vive la grammaire ou à bas la grammaire mais il est là. Ma sœur ne réalise pas qu’elle m’offre ce que je n’ai pas pu m’offrir, elle n’a aucune idée de ce que… Tant mieux ! Ma chère sœur ne sait pas ce que j’ai enduré à cause de ce bout de tissu : complexes, critiques, déprime, dégoût, et, et, et…
Le monde me regarde d’un œil étrange. Les invités pour ce Noël me regardent d’un œil étrange. Un œil commun. Ils forment ensemble le Cyclope de Noël.

 

UN PEU PLUS TARD

Mon visage témoigne-t-il de mon mal-être ? Les invités me prennent pour une déçue. La Déçue. Celle qui n’aime pas son cadeau. Le cadeau de sa sœur ! « Tiens donc », j’entends à droite, à gauche. J’aurai honte de faire souffrir ma soeur. Alors, je récupère ma dernière once de courage et je fais quelque chose que je n’aurais jamais cru possible : je souris à pleine dent, en guise de… pour… Ma sœur a l’air ravi. Elle me rend mon sourire. Tout le monde rit et sourit. On ouvre des cadeaux, un autre, puis un autre, un autre, un…

 

Un peu plus, PLUS TARD

Il est deux heures du matin. Les hommes sont partis chercher quelques amis égarés dans les bistrots voisins. Ils prendront une bière au passage.

 

PENDANT que

Je reste avec ma sœur dans cette maison qui n’est pas la mienne. Etrangère à la réalité qui éclaire ce salon vêtu de rouge et d’or. Me dirige vers la cuisine. Me dis… peux manger ce que je veux, je veux manger ce que, je veux ça et ça et ça et tout-tout-tout ! J’y mange tout ce qui me passe sous la main. Tout est bon pour mes papilles, tout est mauvais pour mon régime. C’est l’abolition de cette torture qui a réduit à néant mon âme, mon être, mon « moi » intérieur et extérieur. Aide-moi ma sœur, à sortir de cette torpeur meurtrière. Tu peux le faire ? Help !! SOS. Tu comprends ? Et vous lecteurs ? Venez à mon secours ou non, laissez moi dans la boue, ma boue, cette boue glissante que j’ai créée. Je pense y mourir. Non, vivre pour mieux me détruire. Tenter encore et encore ce régime miracle. Puis-je répondre ? Le pouvez-vous ? Mon esprit s’enlise de plus en plus dans l’incompréhension. Que se passe-t-il dans cette tête difforme ? Quoi ? Pourquoi ?

 

L’après, toujours…

Boudinée. Joufflue. Rondouillarde. Potelée. Grosse. Oui. J’avoue tout et tout ceci et cela encore. Oui. C’est moi, mon corps qui évolue, qui grossit, maigrit. Ah OUI ? J’assume la tentation. Je tente toujours, mais de façon plus orthodoxe. Et oui.

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