Serge Scotto

 Photo: Catherine Droux

 

  

 

(France)

 

  

 

Il y avait un jeune homme dont tout le charme était de savoir se faire plaindre. A l’écouter, il semblait qu’il fût le seul jamais touché par le malheur et il racontait si bien que la moindre petite chose semblait bien plus grave le concernant. Aussi s’apitoyait-on sur le jeune homme romantique.

 

Le village était très pauvre et chacun manquait de tout, mais cela devait affecter plus particulièrement Aldebert car toujours il se lamentait. Devant la porte de sa cabane il se tenait assis, la tête dans ses mains et les coudes sur ses genoux, et de l’aurore au crépuscule il poussait ainsi sa litanie : « Ah ! si j’avais une riche maison en dur ! Ah ! si je possédais une jolie maison de pierre ! … »  Son chant était si triste et son œil si touchant que quiconque passait par là en concevait beaucoup de chagrin. Comme le jeune homme vivait au bord du chemin qui menait les pauvres paysans au travail de leurs champs, la plainte d’Aldebert les accompagnait tout le jour dans leur tâche. Ils la croisaient derechef au retour du labeur et la voix du jeune homme les poursuivait encore dans leur sommeil. Ainsi, il apparut bientôt évident à tout le monde qu’il fallût faire quelque chose et le village se réunit. Quelqu’un parla : « J’ai tant de peine pour ce jeune Aldebert. Sa voix me déchire le cœur ! N’avons-nous pas le devoir d’aider le plus malheureux d’entre nous ? ! … » Tous vivaient pourtant dans des masures, mais ne trouvant pas de raison de s’en plaindre, sans doute croyaient-ils leur sort enviable. Ils approuvèrent de bon chœur la décision qui fut arrêtée d’aider Aldebert et dès le lendemain, prenant sur leurs heures de peine, ils entreprirent de lui construire une maison. Ils épierrèrent la rivière pour monter les murs, coupèrent les plus grands pins de la forêt pour bâtir la charpente. De la meilleure argile, qu’on ne trouvait que très loin en amont du village, ils coulèrent et cuisirent quelques milliers de tuiles. Deux beaux chênes millénaires dont dix enfants ne pouvaient faire le tour en écartant les bras, furent sacrifiés pour les nombreuses boiseries, escaliers, portes et fenêtres par dizaines, qu’exigeait l’édification. Car dans ce pays difficile on ne construisait pas une maison en dur tous les jours, aussi ne fit-on pas les choses à moitié. Et c’est très fiers de lui offrir un palais que les paysans vinrent enfin chercher Aldebert. Il fut certainement très ému car il eut une larme, ce qui ne changeait en rien l’expression blette de son visage mais les villageois harassés voulurent y voir de la reconnaissance. Ils laissèrent Aldebert à son bonheur car il était grand temps pour eux de récupérer de cette fatigue accumulée, et réintégrèrent leurs cabanes branlantes heureux du travail accompli.

 

 

 

 

Photo : Michel Ayello

 

 

 

A quelques temps de là, assis sur les marches de son palais, Aldebert larmoyait : « A quoi me sert de posséder une demeure somptueuse si c’est pour y dormir sur la paille ? Mes écuries n’abritent que des rats et mes communs restent vides… » Et parce qu’on avait dressé la grande maison sur la plus haute butte du village, l’écho des ses pleurs roulait sur les toits de chaume pour s’égailler dans la campagne. Bientôt, la contrée entière fut apitoyée par son triste sort. On ne parlait plus que du pauvre jeune homme si malheureux dans son immense palais vide. Chez ces âmes simples, l’affaire faisait sensation et il fallut une nouvelle fois tenir conseil. Une première voix s’éleva : «  Nous serons-nous épuisés à la tâche en vain ? Que vaudrait d’avoir élevé ce bâtiment magnifique pour qu’il ne serve à rien ni ne profite à personne… ? » Quelqu’un surenchérit : « Car enfin, ne serait-ce pas déjà merveilleux que l’un au moins d’entre nous connaisse la fortune ? » Un étranger, venu des antipodes, prit à son tour la parole : « Pour vivre dans ce palais d’une telle magnificence, ce jeune homme doit assurément être quelqu’un d’exceptionnel. Il mérite certainement plus que tout autre qu’on lui vienne en aide. » L’évidence de sa remarque emporta la décision et de toutes les poitrines monta un ban enthousiaste. « Hourra pour Aldebert ! » Un grand élan de générosité s’organisa et chacun y alla de son obole. On envoya aux quatre vents des émissaires qui firent la quête, frappant à chaque porte et dénichant les clochards sous les ponts pour les sommer de donner quelque chose, car enfin : n’est-il pas du devoir, même des humbles, de secourir plus malheureux que soi ? Qui n’avait pas d’argent se privait de quelques pommes, d’une volaille ou d’un panier… Les émissaires débordés prirent rapidement le parti de plus d’efficacité. Ils rentraient dans la cour des fermes et se servaient à l’avenant. Puis, avant que d’aucuns puissent réagir, ils disparaissaient dans la nature au cri d’ « Hourra pour Aldebert ! »

 

Ainsi fut rassemblée l’amorce d’un beau troupeau et veaux, vaches et taureau furent lâchés sur la plus grasse des prairies, que l’on attribua au jeune homme. Des miséreux virent là l’opportunité du gîte et du couvert et offrirent à Aldebert de cultiver ses terres. Il lui en fallut donc. Il en obtint de vastes. Il fut convenu, par souci d’équité et de simplicité, que chacun lui accorderait une part des récoltes.

 

Aldebert s’ennuyait tandis que tous s’agitaient autour de lui. Son palais devenait à présent une ruche bourdonnante et le jeune homme ne savait plus qu’y faire de son inertie. Aussi préférait-il parcourir son domaine, promenant son vague à l’âme. Un superbe attelage tirait son cabriolet bordé d’or et lorsque ses paysans voyaient passer le puissant équipage, ils se découvraient, abandonnant leur tâche un instant. Tous étaient touchés par sa gentillesse car pour tuer le temps, il adressait un mot gentil à chacun. « Je m’ennuie tellement. Vous, au moins, avez le travail pour vous occuper. Comme je vous envie… ! »Et il émanait de son visage battu une telle sincérité qu’on ne pouvait que le plaindre. Puis il serrait chaleureusement la main du fier laboureur avant de passer au suivant. Nombre étaient émus par la douceur de sa peau blanche contre leurs mains calleuses. Bientôt, l’idée courut les champs qu’il fallait faire quelque chose. On tint un grand rassemblement. Une âme généreuse s’exprima : « Je suis paysan et j’aime travailler la terre. Le boulanger aime faire le pain, le menuisier couper des meubles, chacun a un métier ! Est-il juste que son malheur prive Aldebert de la joie de se sentir utile ? Il lui faut une place dans la société ! … » Un étranger approuva : «  Je crois que quelqu’un d’aussi riche et puissant mérite absolument d’être honoré ! » L’évidence de sa démonstration rallia tous les suffrages. Ces gens simples n’ayant jamais eu de roi, le besoin leur en apparut aussitôt et le peuple en liesse courut annoncer qu’il s’était choisi un prince, s’amassant aux marches du palais. Lorsque Aldebert parut au balcon, ce ne fut qu’une clameur. « Hourra Aldebert ! Hourra Aldebert ! » Et lorsqu’il tendit le bras car il avait le soleil dans les yeux, tous tendirent le bras au cri d’ « Hourra Aldebert ! » Quelques esprits chagrins que l’aventure n’enchantait guère, durent faire leurs bagages sous peine d’être rossés. Ils émigrèrent. Mais les partisans d’Aldebert étaient si fiers de leur monarque qu’ils décidèrent de faire partager à tous leur bonheur et de soumettre d’autres peuples à fin de conversion. On leva une armée. Par désœuvrement, Aldebert laissa faire. La guerre. Lui, dans son palais, se plaignait de tant de responsabilité, et son sens du sacrifice face au devoir faisait l’admiration de sa cour, tirant des larmes aux plus endurcis. Ses hordes guerrières firent des ravages et on vit partout flotter sa bannière frappée d’un bras tendu, où en lettres brodées d’or on lisait « Hourra Aldebert ». Des millions d’hommes périrent et la terre ne connut plus la paix. Aldebert Ier mourut d’ennui à deux cents trois ans. Il pesait cent quatre vingt douze kilos et il fallut tous ses ministres pour le porter en terre. Pour rendre hommage à un si grand roi, on extermina pour l’occasion ses cent dix huit chevaux et ses trente six femmes.

 

On l’aura compris, le monde appartient aux pleurnicheurs… Forts de cette histoire, qui saurons-nous plaindre ? Retenons seulement que s’il faut tout un peuple de pauvres hères pour faire un monarque, il suffit d’un monarque pour faire tout  un peuple de pauvres hères.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Arrivé à la littérature par des chemins de traverse, tour à tour instituteur, musicien ou artiste peintre, Serge Scotto a puisé dans son parcours atypique le sens du décalage qui est la marque d’une œuvre élégante… mais qui volontiers « flirte entre le rire et l’insoutenable » (Le Figaro).
Il est un activiste de l’Overlittérature, groupuscule d’irrespectueux et d’inconvenants aux frontières du terrorisme littéraire, avec entres autres militants Henri-Frédéric Blanc, Gilles Ascaride, Philippe Carrese ou encore Serge Valletti…
Ce quadragénaire inventif se distingue aussi par sa collection de casquettes, sans vergogne romancier, journaliste, parolier, auteur de BD ou illustrateur, mais également journaliste !
Tant de mérites n’empêchent pourtant pas que la plus grande gloire de Serge Scotto revienne à son chien, le célèbre Saucisse, un teckel qui s’est d’abord fait connaître en se présentant aux élections municipales à Marseille (ce candidat au poil y récolta tout de même 4% des suffrages exprimés), devenu ensuite un chroniqueur remarqué, dont les tribunes dans la presse sont depuis six ans éditées avec succès en recueils. Bon client des radios et de la télévision, pour lesquelles il chante volontiers, le double canin de Serge Scotto commet son coup d’éclat en été 2009, lorsqu’il devient le premier candidat animal de l’histoire de la téléréalité, en intégrant Secret Story.
Une étape de plus dans la carrière iconoclaste de son vieux punk de maître, qui a élevé l’indiscipline, l’imposture et le dévergondage intellectuel au rang des beaux-arts et démontre par l’exemple, s’il en était besoin, qu’un grand auteur est capable de tout !
http://chiensaucisse.over-blog.com

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