Serge Muscat

 

Serge Muscat

 

(France)

 

 

 

TOUS LES CHEMINS MENENT NULLE PART

 

 

Pour la quatrième fois de la matinée, Jack avait reçu un flash d’information. Cela consistait en une sorte d’éclair diffusé dans toute la pièce où il se trouvait et sur laquelle il n’avait aucun contrôle. L’éclair était bref, mais d’une très forte intensité, et diffusait des informations que sa conscience ne pouvait pas saisir clairement.

Durant cette matinée, il n’avait reçu seulement que quatre éclairs alors qu’il essayait de se concentrer sur des travaux dont il ne savait pas s’ils aboutiraient.

Se servant une bière, comme il en avait l’habitude, un cinquième éclair jaillit. Deux ou trois secondes s’écoulèrent. Puis d’un geste maladroit il renversa la bouteille posée sur la table. Il fut traversé de légers tremblements, comme il n’en avait encore jamais eu auparavant.

La moyenne journalière, pour la plupart des habitants, était de subir environ une vingtaine d’éclairs. Commençant à être pris d’un certain malaise, Jack décida de prendre un peu l’air. Il rangea quelques affaires, regarda dans les poches de sa veste s’il n’avait rien oublié, puis sortit de son domicile.

Au dehors régnait une atmosphère trouble constituée d’un mélange qui ressemblait à la fois à une sorte de monde idéal en même temps qu’à une fin du monde. Des lumières clignotaient sur toutes les façades, jusqu’à produire presque plus de luminosité que le soleil de midi. Mais en même temps, tout cela dégageait une indescriptible sensation que tout ce qui avait été bâti ne portait en rien les traces de la raison humaine. Les néons semblaient communiquer entre eux, sans que quelque volonté humaine n’eût participé à tout cela.

Levant la tête et respirant profondément, il eut l’espace d’un instant la sensation de n’être pas même la moindre poussière perdue dans l’univers. D’être quelque chose de si petit, de si élémentaire, que même les composants de la matière qu’étudiaient les physiciens demeuraient bien éloignés de cet infiniment petit dont il prenait conscience de manière floue, indistincte.

Tandis qu’il marchait, avec ce regard si particulier qu’il avait presque toujours, des propos d’un très ancien philosophe lui revenaient à l’esprit.

Les rues, bien que constituées de matériaux provenant des dernières technologies et avec l’intention de la part de ceux qui les avaient conçues de lancer un défi à l’usure du temps, dégageaient néanmoins sous le regard de Jack une fragilité que bien souvent les touristes ne percevaient pas, même munis de tout un attirail fait pour prolonger ou décupler la vision.

Toute cette absurdité qu’il avait pressentie, déjà, lorsqu’il était plus jeune, n’avait fait que se confirmer avec le temps. L’intuition de cette force qu’aucun appareil de mesure, probablement jamais, ne pourrait mesurer, provoquait cette légère gravité dans les expressions de son visage, dont il restait toujours quelque trace même lorsqu’il était joyeux.

La nature lui apparaissait comme étant d’une redoutable cruauté. Car elle décidait, à partir du simple minéral inerte, de faire passer cette matière que l’on pouvait imaginer « paisible » à un état d’être vivant, comme si elle eût voulu infliger le pire des châtiments. Châtiment extrême puisque cette nature avait également prévu, par divers procédés biologiques et sociaux, de ne pas pouvoir mettre fin à cette souffrance autrement que par sa seule décision.

La rue se prolongeait devant lui. Tout en marchant d’un pas plutôt lent, il ne faisait depuis bien longtemps plus attention à toute cette vie mécanique développée par la société humaine avec l’espoir d’y établir un ordre plus parfait. Mais les concepteurs de ce monde avaient-ils vraiment réfléchi sur ce que signifiait le concept d’ordre, et si cette illusion correspondait réellement à la grande nature, à cet infini que les hommes ne voulaient pas voir, jusqu’à presque se crever les yeux par crainte d’entrevoir le mince faisceau de lumière qui pouvait les amener à ne plus avoir la moindre certitude.

Il déambulait dans cette ville, tandis que les passants se pressaient pour perfectionner cet ordre auquel ils croyaient afin de se rassurer de l’incohérence dont ils avaient par moment l’intuition, lorsqu’ils se retrouvaient dans le bus, dans leur automobile, sous la douche, ou dans quelque endroit qui normalement ne devait pas même les amener à se poser de questions, en s’imaginant que la vie était d’une telle transparence qu’il n’y avait plus rien sur quoi réfléchir.

Jack marchait toujours. Que l’homme pouvait-il bien faire de plus que de continuer à tourner en rond ? Cette sphère dupliquée à l’infini était la punition humaine. Partout où ce bipède doué de parole et fabricant d’outils tenterait d’aller, il serait condamné à tourner en rond. Parmi les grouillements de sa pensée, la phrase d’un historien venait de s’échouer dans sa conscience claire : « …sans passé, il n’y a pas d’avenir… ». Pourtant il n’était pas certain du tout que l’univers et les hommes perdus dans cette immensité traversaient la vie d’une manière linéaire et dans une direction précise et stable. En fait de bâtir un monde plus vivable, en essayant de toujours conserver cette caractéristique de vouloir faire perdurer le passé, le résultat s’avérait en fait inverse, et l’homme finirait par périr de sa vanité à vouloir faire perdurer les vestiges, afin de montrer l’évolution, les ancêtres, et tout ce bric-à-brac pour antiquaires qui ne servaient aux hommes qu’à croire que cela ne s’arrêterait pas, que cela continuerait toujours, que cette vie qu’ils distinguaient à peine ne pourrait jamais s’arrêter, et que « la nuit des temps », comme ils l’appelaient, dégageait quelque signification, sans pouvoir néanmoins avoir une idée précise de ce que pouvaient recouvrir ces termes. Cet espoir du recommencement apaisait les hommes en les aidant à accepter leur finitude, avec une prise de conscience que dans l’illusion du recommencement tout finit par s’arrêter.

Alors qu’il passait devant une suite ininterrompue de commerces, il s’aperçut, en croyant avancer dans une direction relativement droite, qu’il se trouvait en fait dans une rue dans laquelle il était déjà passé. Ainsi, comme de nombreuses personnes qui cherchaient leur chemin, il avait fait également l’expérience de ne pas savoir exactement vers où il allait. Mais à la différence, par exemple, du simple touriste qui s’apercevait qu’il s’était perdu, cette situation avait provoqué chez Jack une sorte de confusion plus profonde. Puis il se mit à penser que dans l’expression « perdre sa vie » résidait plus la notion d’égarement que de perte, comme s’il eût fallu trouver un chemin pour ne pas se perdre. Mais il savait que les plans, les cartes, les panneaux de signalisation et toutes les techniques inventées par la signalétique, jusqu’au GPS, ne pouvaient empêcher les hommes de se perdre, d’être irrémédiablement perdus dès leur venue au monde.

Il arrêta sa marche, regarda autour de lui. Des individus passaient, les automobiles roulaient sur la chaussée en émettant ce bruit si caractéristique des grandes villes.

Immobile au milieu de la rue, il pensa que les gens qui, éventuellement, posaient leur regard sur lui, devaient le considérer d’une étrange manière. Il leva la main en direction de la route. Un taxi s’arrêta. Le chauffeur baissa la vitre de la portière et regarda Jack. Il attendait l’indication de la destination où il souhaitait se rendre. Ils se regardèrent, chacun attendant de l’autre la première réaction. Autour d’eux explosait le vacarme de la ville lorsque, enfin, le chauffeur prit la parole :

_ C’est pour aller où ?

Les mots résonnèrent dans le cerveau de Jack, puis se transformèrent en échos, tout d’abord espacés, puis progressivement de plus en plus rapprochés jusqu’à enfin produire une sonorité compacte vidée de toute signification. On entendait les bruits de Klaxon et les conducteurs qui s’insultaient parce que l’un n’avait pas respecté la priorité. Où était-elle donc la priorité dans tout cela ? Dans l’histoire de l’humanité, existait-il une chose qui fût plus prioritaire qu’une autre chose ? Tout l’édifice humain n’avait été bâti que sur ce qu’il avait imaginé être « des priorités ».Qu’y avait-il de plus prioritaire dans la constitution d’un être vivant, ou même de l’univers ? Chaque élément était aussi prioritaire que les autres.

Les feux de signalisation basculèrent plusieurs fois du rouge au vert puis du vert au rouge, pendant que Jack regardait toujours le chauffeur qui semblait s’être momifié. Car le chauffeur de taxi, c’était un peu cela : un être totalement immobile toujours en mouvement. Comme l’avait mentionné un urbaniste, plus l’homme se déplaçait, et plus il ne restait en fait que surplace.

Le chauffeur de taxi reprit :

_ Où voulez-vous aller ?

Cette fois-ci, Jack interpréta la question d’une manière qui lui parut au premier abord plus précise, du moins c’était la sensation qu’il en eût. Mais après l’espace de quelques secondes, tout vacilla dans son esprit. Des morceaux d’images incomplètes envahirent totalement sa conscience, puis il sombra brusquement dans une profonde et indéfinissable tristesse. Le chauffeur devait probablement le regarder, attendre une réponse, et bien que Jack fût en face de lui, il ne le voyait plus, ne percevait en fait plus rien, ni lui, ni son automobile, ni cette route, ni cette ville ; rien, plus rien.

Dans le flou de sa conscience, n’apparaissaient que des images comme provenant d’un temps qu’il ne réussissait pas à estimer. Un temps paradoxal, qu’aucune physique n’aurait pu expliquer. Un confus mélange de brièveté identique à celle de la vie du papillon avec, pourtant, dans cette durée éphémère, la vision d’un visage qui le propulsait dans une mystérieuse sensation d’éternité. Ce n’était même pas pour lui le mot supportant le concept d’éternité (que l’entendement, du reste, ne pouvait pas concevoir), mais surtout une sorte de quelque chose qui n’était mentionné dans aucun dictionnaire et qu’il ressentait avec une telle intensité que son être tout entier en était imprégné.

Jack répondit alors au chauffeur :

_ Je souhaiterais aller dans le centre.

Il n’avait ajouté aucune autre précision. Seulement cette courte phrase.

Le chauffeur de taxi ne réagit pas immédiatement sur ce que pouvait signifier en fait « le centre ». Pour lui, le centre était un vague point dans la géographie de la ville.

Le taxi se mélangea au flot ininterrompu des véhicules, tandis que Jack, assis sur le siège arrière, prenait conscience d’être tout simplement là, en train de respirer, de percevoir faiblement ses pulsations cardiaques. Se sentir exister semblait pourtant aller de soi, sans qu’il fût nécessaire d’y réfléchir un instant. Alors que derrière la vitre un monde plein d’évidences défilait, le chauffeur appuya sur le bouton du compteur.

Le « compteur » était également un élément caractéristique de cette époque. La quantification était devenue une des obsessions de l’humanité. Ce qui n’était pas quantifiable n’existait tout simplement pas. Le monde état-il vraiment mathématique, comme le pensaient certains scientifiques ? Il n’était pas du tout certain que les chiffres fussent en correspondance avec la nature. Si ceux qui n’étaient pas géomètres étaient, jusqu’au dernier, chassés des villes, alors le monde ressemblerait à un terrain vague jonché de détritus et de décombres. Personne ne pouvait savoir si le souffle de la vie reposait sur une quelconque algèbre.

Durant ce transport, la circulation devenait de plus en plus fluide et le taxi augmentait peu à peu sa vitesse. Il traversait à présent une grande avenue qui, par contraste avec les instants antérieurs, paraissait totalement déserte. Cela procurait une insolite impression de parcourir la ville à quatre heures du matin, lorsque presque tout sommeille, alors qu’ils étaient en pleine journée. L’avenue étant totalement dégagée, le chauffeur augmenta progressivement sa vitesse.

Alors que rien ne semblait ralentir la lancée du véhicule, ce dernier percuta un obstacle que, ni Jack, ni le chauffeur n’eurent le temps d’identifier. Tout s’était déroulé si vite, que Jack et le chauffeur de taxi moururent presque instantanément.

 

Quelques jours plus tard, la carcasse du taxi fut envoyée chez un ferrailleur. Quant au chauffeur et à Jack, ils furent incinérés dans un endroit moderne, où les peintures avaient été récemment refaites.

 

La carcasse du taxi fut recyclée par l’industrie, et l’on utilisa ses matériaux de base pour fabriquer des machines à faire des jus de fruits, ces boissons dont raffolaient tellement les enfants.

 

 

 

© Serge Muscat 2015.

 

 

 

365 JOURS

 

 

_ Dépêche-toi, il faut que nous fassions les courses, lance Nelson à Bella.

_ Nous y allons; j’ai presque terminé de rassembler les textes pour cet après-midi.

Bella prend les manuscrits et les glisse dans sa serviette en tissu. Quant à Nelson, il est en train de fouiller ses poches avec frénésie.

_ Bella, tu n’as pas vu les clefs de la voiture?

_ Non, je ne sais pas du tout où elles sont. Et puis de toute façon nous n’avons pas besoin de la voiture pour aller au supermarché!

_ Même si nous n’avons pas besoin de la voiture, le problème sera le même en revenant des courses si je ne trouve toujours pas les clefs! rétorque Nelson.

_ Regarde près du casier. Il me semble que je les ai vues à cet endroit tout à l’heure. Demande à Laure, elle sait peut-être où elles sont.

Nelson fait le tour du plateau et va voir Laure.

_ Laure, aurais-tu vu mes clefs de voiture, par hasard?

Laure – laquelle est en train de maquiller une comédienne – tourne la tête en direction de Nelson tout en posant machinalement son pinceau à maquillage sur une tablette.

_ Non, je ne les ai pas vues. Si ça se trouve, tu les as dans la main comme la dernière fois, dit-elle en riant.

Bella arrive alors d’un pas vif derrière Nelson et se campe en plein milieu de la pièce.

_ Ca y est, je suis prête. Ecoute, tu chercheras tes clefs plus tard car nous avons plein de choses à faire.

 

Une fois à l’extérieur, ils remontent le boulevard où se trouve le supermarché. Bella est vêtue d’une robe bleue et Nelson porte un costume noir. Le ciel est bas comme un plafond de grenier. Soudain Nelson sent comme une main posée sur son épaule. Il se retourne alors immédiatement.

_ Bonjour, c’est bien vous qui êtes au cinéma? articule un homme en gesticulant.

_ Oui, c’est bien moi qui suis au cinéma, répond Nelson avec une légère pointe d’ironie. Je suis désolé mais nous sommes pressés, nous avons des courses urgentes à faire.

_ Vos films sont vraiment chouettes, reprend l’homme en parlant fort. Oui, ma femme et moi on les a tous vus.

_ Ecoutez, je suis désolé mais nous sommes très pressés, répète Nelson en accélérant le pas.

L’homme cesse alors de les suivre et rebrousse son chemin.

 

Bella et Nelson aperçoivent à présent la monstrueuse enseigne lumineuse qui affiche de ses néons rouges le mot: SUPERMARCHE.

_ On aurait pu faire les courses un autre jour! s’écrie Nelson. Regarde le monde qu’il y a! Tu as mes lunettes avec toi?

_ Quelles lunettes?

_ Mes lunettes de soleil, pardi !. On ira plus vite si on ne nous reconnaît pas. J’espère que tu as aussi les tiennes.

_ Mais non voyons. De toute façon je n’ai pas les lunettes avec moi. Dépêchons-nous. Plus vite ça sera fait et plus vite nous serons débarrassés.

Ils franchissent l’entrée du supermarché et se fondent dans la marée humaine.

_ Mon chéri, où vas-tu?! Tu as oublié de prendre un caddie!

_ Prenons un panier chacun, ça sera plus facile pour se déplacer.

Ils prennent alors un panier puis se propulsent dans les rayons.

 

*

 

Ils ressortent une demi-heure plus tard du supermarché, les bras chargés de paquets.

_ Heureusement que nous n’avons pas une grande distance à parcourir, prononce péniblement Nelson, tout essoufflé.

_ En fin de compte, tu avais raison. Il aurait été préférable de prendre la voiture.

_ Oui, et j’espère qu’on va retrouver les clefs!

_ Ne t’inquiète pas; elles ne peuvent pas s’être envolées.

_ En ce moment je me sens épuisé. Si on continue à travailler à ce rythme, je crois que je vais vieillir prématurément, dit Nelson.

_ D’une manière ou d’une autre, on vieillit toujours prématurément, rétorque Bella.

Un vacarme infernal s’élève du boulevard envahi de voitures et de camions. Le ciel est toujours aussi bas. Il semble même à présent écraser la tête des passants. Malgré l’encombrement des paquets, Bella et Nelson conservent une démarche assurée. Ils remontent ainsi le boulevard et arrivent aux studios. En franchissant l’entrée, ils croisent Gérard, un jeune cameraman.

_ Tu n’oublieras pas de bien faire poudrer ton visage, dit-il à Nelson. Car sur les derniers plans j’ai une légère brillance qui est à la limite de l’acceptable.

_ Ne t’inquiète pas, je vais demander à Laure qu’elle me poudre le visage jusqu’à m’ensevelir. Aurais-tu vu mes clefs de voiture par hasard, car je les cherche partout depuis ce matin.

_ Je crois que j’ai vu des clefs sur le bureau de Julia. Mais je ne sais pas si ce sont les tiennes.

_ Bien, je te remercie; j’irai dans son bureau tout à l’heure pour vérifier.

Nelson et Bella décident d’aller déposer les paquets dans un grand cagibi. Ils franchissent alors un long couloir assez étroit aux murs couverts de photographies soigneusement encadrées puis arrivent ensuite dans une cour encombrée de tout un bric-à-brac. Ils traversent celle-ci et prennent un escalier qui les mène à une dizaine de mètres plus haut, là où se trouvent les loges des comédiens.

_ Cette journée est épouvantable, ronchonne Nelson.

_ Nous déposons les paquets et ensuite nous irons boire quelque chose. Et tu verras que ça ira mieux. J’espère aussi que tu vas réussir à retrouver les clefs.

_ Oui, j’y pensais justement. Je vais tout de suite aller voir Julia.

 

Après le déjeuner, toute l’équipe se rassemble pour prendre le café et discuter des prochaines scènes qui doivent être tournées. Bella est cependant restée dans sa loge pour y mettre un peu d’ordre. Quant à Nelson, il a enfin réussi à trouver ses clefs.

Pendant que Julia sert le café dans les gobelets en plastique, les bavardages montent progressivement en amplitude.

_ Qu’en penses-tu ? demande James à Nelson.

_ Je suis d’accord. L’essentiel est que je puisse m’amuser un peu tout en travaillant. D’ailleurs, je me demande parfois comment Hans fait pour rédiger de tels scénarios!

_ Eh bien il s’amuse, comme toi, rétorque Laure sur un ton moqueur.

_ Nous ne nous amusons pourtant pas tout le temps. Il y a même des jours où je me demande ce que je fais ici. Mais lorsque c’est ainsi, je me dis alors aussitôt que c’est pour nous tous pareil. L’essentiel est de travailler, comme disait un comique de boulevard.

_ Julia, pourrais-tu servir un autre café à Nelson, car je crois qu’aujourd’hui il n’a pas le moral, lance Rosie.

Bella apparaît.

_ Me voilà! claironne-t-elle en attirant tous les regards. Il y avait une pagaille indescriptible dans la loge! Et cela n’a pas été facile de mettre un peu d’ordre! Reste-t-il du café?

_ Mais bien sûr, répond Julia. Le sucre est sur la table.

_ De quoi étiez-vous donc en train de parler? questionne Bella en s’asseyant sur un siège pliant.

_ Nous écoutions Nelson et René parler de la vie d’artiste dans le lugubre royaume du septième art, prononce Rosie sur un ton incantatoire.

_ Ah, le septième art. Je suppose que Nelson a encore eu ses épanchements à la Brecht, dit Bella en immergeant un carré de sucre dans son gobelet.

_ Oui, c’est à peu près ça, répond Hans.

_ Ca lui arrive parfois lorsqu’il a mal dormi ou lorsque le ciel est gris, reprend Bella. Mais ne vous inquiétez pas, ca lui passe en général très rapidement après avoir bu un café bien fort. Tant qu’il ne se prend pas pour Artaud, vous n’avez rien à craindre, poursuit Bella en riant.

Puis elle se lève et va s’asseoir près de Nelson en emportant la chaise pliante.

_ J’espère que vous avez appris correctement votre texte, lance James. Car on ne pourra pas filmer plusieurs fois les mêmes plans. Le budget n’est pas élastique et il faut que nous ayons tout terminé la semaine prochaine.

_ Ne crains rien, dit Nelson. Nous connaissons notre rôle sur le bout des doigts. Nous avons appris notre texte même en dormant. Tu n’as donc pas de souci à te faire.

 

*

 

La journée s’est écoulée. Bella et Nelson descendent de la voiture. Ils prennent les paquets dans le coffre et se dirigent vers la porte de leur immeuble.

_ Je me sens épuisée, soupire Bella.

_ Moi aussi. Je crois que nous allons bien dormir, poursuit Nelson en appuyant sur le bouton de l’ascenseur.

_ Ou alors que nous n’allons pas dormir du tout, reprend Bella. Lorsque je suis trop fatiguée, je n’arrive pas à trouver le sommeil.

_ On dirait que l’ascenseur ne vient pas. Le bouton reste allumé en permanence alors qu’il devrait normalement clignoter.

_ Oui, tu as raison. Eh bien tant pis, on va prendre l’escalier.

Ils arrivent tout essoufflés au troisième étage. Avec difficulté, Bella sort alors les clefs de son sac et ouvre la porte de l’appartement.

_ Nous avons oublié de regarder s’il y a du courrier! s’écrie-t-elle.

_ Je vais y aller. Tu n’as qu’à rentrer les paquets pendant que je regarde la boîte aux lettres.

Tandis que Nelson se lance dans la descente des trois étages, Bella se saisit des paquets et va d’un pas mal assuré déposer le tout dans la cuisine. Tout en marchant, elle laisse échapper une bouteille de lait. Cette dernière s’écrase sur le sol du couloir en répandant des éclaboussures jusque sur son visage. En un instant la moquette s’est transformée en une éponge d’évier imbibée de lait. Bella se précipite alors dans la cuisine et dépose tant bien que mal les paquets sur la table. A ce moment raisonne la voix de Nelson.

_ Nous avons encore les impôts à payer! Il y a du courrier pour toi.

_ Nelson, fais attention! Une bouteille de lait s’est répandue sur la moquette du couloir !

Mais à peine Bella prononce-t-elle ces phrases que Nelson est déjà en plein milieu de la gigantesque flaque provoquée par les deux litres de lait que contenait la bouteille magnum. Il perçoit alors comme un léger bruit de ventouse…

_ Tu as essayé de tout prendre en une seule fois, n’est-ce pas?

_ Ce n’est pas ça ! C’est le plastique qui s’est déchiré en cours de route. Que voulais-tu donc que je fasse ?!

_ Tant pis, nous n’allons pas en faire un drame. Ce sont des choses qui arrivent. Nous changerons la moquette quand nous aurons le temps. Tu n’as qu’à mettre des serviettes pour absorber le lait.

 

Bella et Nelson rangent les courses puis dînent rapidement. Ils se détendent un peu sur le canapé tout en buvant un thé.

_ Tu ne trouves pas que cette journée était vide de sens? demande Nelson.

_ Cette journée, comme beaucoup d’autres, d’ailleurs, était probablement vide pour beaucoup de gens, mon chéri.

 

 

 

 

 

 

 

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Serge Muscat vit et travaille à Paris. Il a écrit six ouvrages composés essentiellement de nouvelles mais aussi d’un essai sur l’éducation.
Il publie beaucoup de textes dans les revues culturelles dont la bibliographie se trouve à cette adresse : http://www.serge-muscat.com/biobibliographie.htm.
Il prépare actuellement un roman et un essai sur Walter Benjamin et la photographie.

 

 

http://www.serge-muscat.com/

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