Şerban Foarţă

 

t

 

(Roumanie)

 

 

 

ABC D’AIR

Éd. Vinea, 2012

 

 

 

Page-jardin

Mon petit prophète de Trèves (alias Trier) qui avait dit que l’homme n’a que ses chaînes 111 à perdre, a eu raison, mais aussi tort.   Car,  une fois déchaîné,  il lui reste encore son être 2  à perdre ;  et Je regrette beaucoup la perte de  l’homme.

 

À  sa  pensée  flétrie  et  inodore  3    ,  morose    4   (malgré  sa

 

gaillardise !),   qui ne donne plus aucun réponse  5  ,   J’ai le droit

 

de   préférer   la   Mienne…      À   ses   engins,   à   sa ferraille  6

 

à   ses    automates      7        f roids     et     durs,     à    ses

 

fraises 8 grinçantes  ou  à  sa  lumière  ultra-violette 9 qui ne

 

transperce, hélas ! que sa future charogne,  ainsi qu’ à ses péchés 

 

 

 

LA FLORE & L’APHONE

 

 

STROPHE

 

De plus en plus fanées

les fleurs ont leur trépas:

la pâleur n’attend pas

le(s) (n)ombre(s) des années.

 

 

 

ANTISTROPHE

 

Les fleurs ne passent pas

la passe-fleur ne passe pas

la passe-rose ne passe pas

le passe-velours ne passe pas

la passiflore ne passe pas

la flore ne passe pas

la passe-fleur n’est passe-rose

la passe-rose n’est passe-velours

le passe-velours n’est pas la passiflore

la flore n’est pas si flore.

 

 

 

JARDINAGE

(mode d’emploi)

 

Arroser les roses

recycler le cycle amène et rose

du cyclamen rose

acclimater les clématites

bleuir les bleuets

panser les pensées (blessées)

penser aux pensées

effeuiller le chèvrefeuille beige

violer les violettes

percer la perce-neige.

 

 

 

NUAGES

 

au dessus de la mêlée s’entremêlaient les nues menues ou annonçant la bise bleues-grises ou couleur jaspe

au nombre d’huit

cumulus

nimbus

stratus

Cyrus

Darius

Xerxès

Cambyse

Hystaspe

et ainsi de suite

 

 

 

VERT (I)

 

Vert-de-gris,

vair : petit-gris,

écureuil des pedigrees;

vert Juan Gris,

bouteille en verre,

vert d’iris

& contre-vair,

écureuil tout à l’envers;

vers : haleine

de Verlaine ;

nymphe de ver à soie

qui ose

imiter la chose

en soi ;

vers les cinq heures

sur le tard

le torero meurt…

C’est marre.

 

 

 

VERT (II)

 

Vert aigrelet

d’oseille ; rose

œil d’une carpe

œuvée: groseille

(à maquereau ?) ;

lierre en écharpe

& chèvrefeuille ;

doux-aigre lait

de l’abricot

à l’abri haut

des feuilles d’où

l’on cueille cru ;

goût de livèche

& de radis ;

chair douce d’une

pêche dorée,

péché dont est

tenté(e) chacun(e)

à l’orée d’une

fôret urbaine

d’un paradis

amène.

Amen !

 

 

 

ÉPIPHANIE

 

L’arc-en-ciel des flaques huilleuses

qui ressemblent à la moire

sur les autoroutes prouve

la comparaison pieuse

des crachats que P. J. Jouve

fait (je cite de mémoire)

avec, dans le gris des rues,

la Sainte Face apparue.

 

 

 

CHIMIE SANS DIEU

 

Myrosine, diastase

qui se trouve dans les graines

de moutarde et qui entraîne

l’organisme vers l’extase

due à l’œuvre des enzymes,

qui n’est pas, bonne esthésie,

le bonheur dont s’extasient

les mangeurs de pain azyme.

 

 

 

INCONGRUENCE

 

Le bananier mirobolant

par l’eau de l’équateur léché,

le fruit de badamier, séché,

dont le nom est myrobolan,

qui faisait la gloire au Moyen

Âge de toute pharmacie,

le banian superbe & Cie

ne sont point nos concitoyens.

 

 

 

SUCRERIE

 

L’enfance aime les carouges

longues et sonores gousses

qui renferment une douce

pulpe : enfant de la fleur rouge

de l’été des caroubiers

qui n’ont pas l’amour du lucre

mais dont les suçons nous sucrent

avant d’être oubliés.

 

 

 

ALEXANDRIN CRAYEUX

 

On mange de la craie pour attraper la fièvre ;

mais j’ai eu à l’école un collègue un peu sous-

développé qui, pour la somme d’un seul sou,

la mangeait bien encrée, sans se noircir les lèvres.

 

 

 

SUCETTE

 

Il suce son crayon comme un trayon de chèvre.

Il ne fut allaité par Amalthée, la chèvre

de Jupiter, mais il aime sentir ses lèvres

(qu’il fait mouvoir ainsi que celles de lièvres)

humidifiées par le lait violet comme un

trayon de son crayon plombagine et commun

à toute sa famille

 

 

 

LA MINEUR

 

L’amidon (note blanche) mi-dorée,

Sire,

est fade.

 

Ô la mie dont noir

est l’amidon (noir),

Sire,

et raide aussi,

raide aussi !

 

L’a mie dont [note] noire est

l’amidon (noir)

est l’adorée :

 

l’adorée et l’amie

Sire,

et la famille

du lamineur.

 

 

 

SAULAIE MUSICALE

 

        A la mémoire de

       Louise de Villemorin

 

Doré, mi-doré, rédoré,

saule d’eau ;

la baie molle mire & scie

l’ami saule ;

si docile à la scie (la scie d’eau),

l’ami saule ;

l’ami saule d’eau doré,

mi-sol, mi-d’eau(x) :

sirène (haute, blanche : hautbois) ;

sol d’or et saule d’or

et dodo.

 

Miréla, l’amie, s’y dit aisée.

 

 

 

OPINION

 

C’est le pignon

qui fait que le champignon

ne bouge point

le champignon

a des points

blancs sur rouge

le pignon

de la champignon

c’est son pied

qui fait du champignon

le vrai champion

du jeu dit à cloche-pied.

 

 

 

USINAGE

 

A l’usine de Lima on lime

on lime à Lima une limousine

au but d’éliminer sa crasse limoneuse

on la délimousine à l’usine de Lima

au but de l’acclimater au climat de Lima

et d’en faire à Lima une limande

qui s’alimente en feu comme Mélusine.

 

 

 
UNE FILLE DU FEU

 

La sale âme entre dans le feu

pour se purifier un peu,

en imitant la salamandre

laquelle n’est point un verdâtre

batracien, mais un ver d’âtre

à la peau tendre comme un pneu.

 

 

 

ON DOIT

 

On doit ondoyer

dit l’ondine qui ondoie

(et doit être blondine)

 

on doit méduser

dit l’ample méduse

la méduse qui méduse

 

on doit amorcer

dit la morse en morceaux

 

on doit arrimer

dit la rime sur les eaux

 

mais laquelle est ma rime

dit alors la mouette

 

ta rime est chouette

ta rime est chouette

ta rime est chouette

ta rime est chouette

 

mais

la chouette

n’est pas une bête

marine

 

oui-da

mais c’est chouette.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

BIO SERBAN FOARTA

 

Né en 1942, à Turnu Severin, sur le bord du Danube.

 

Études de philologie (roumain et allemand) à l’Université de Timişoara.

Doctorat ès lettres en 1978 (avec une thèse sur la poésie d’un grand écrivain roumain, Ion Barbu).

 

Directeur du Théâtre National de Timisoara (1990–1991).

 

Professeur à l’Université de Timisoara (1992–2005).

 

Il a fait paraître de nombreux (à peu près 80) volumes de poésie, essais, thèâtre, deux petits romans, traductions, critique d’art.

 

Il pratique, en amateur, le piano et la peinture.

 

 

Şerban Foarţă a traduit en roumain des textes de : François Villon (et autres poètes du moyen âge: Philippe de Beaumanoir, Bertran de Born, Bernard de Moralais, Eustache Deschamp, Charles d’Orleans, ou de l’époque de la Renaissance: Joachim du Bellay, Jehan Régnier, Amadis Jamyn, etc.), Victor Hugo, Nerval, Banville, Charles Cros, Verlaine, Laforgue, Jarry, Claudel, Max Jacob, Apollinaire, Paul Valéry, Giorgio Baffo, Edward Lear (Limericks), Joachim Ringelnatz, T.S. Eliot, Salvador Dalí, Hans Bellmer, Raymond Queneau, Pierre Louÿs, Georges Perec (La Disparition), Leonard Cohen, Serge Gainsbourg et, surtout, Mallarmé.

 

Il a publié un livre, ABC D’AIR (Éd. Vinea, Bucarest, 2012), et quelques poèmes directement écrits en français: v. Poésie 2003, revue trimestrielle de la poésie d’aujourd’hui, Théâtre Molière/Maison de la Poésie, Paris, septembre 2003, pp. 57–59 ; Le Blanc & le Noir ou La Craie & le Crayon, v. Le Blanc en Littérature, EST, Samuel Tastet éditeur, Bucarest, 2006, pp. 119–123 ; Ô maisons, ô gâteaux, Les Éditions Transignum (Salon du Livre Nord-Sud), Paris, 2010 ;

 

 

Livres traduits:

 

 

Paul Valéry, Degas Dans Desen/Degas Danse Dessin (Ed. Meridiane, Bucureşti, 1968)

 

Paul Valéry, Introducere în metoda lui Leonardo da Vinci/Introduction à la méthode de Léonard de Vinci (adnotată de trad., Ed. Meridiane, Bucureşti, 1969; ediţia a II-a, revăzută şi adăugită, Ed. Paralela 45, 2002)

 

Francis Carco, Prietenul pictorilor/L’Ami des peintres (Ed. Meridiane, Bucureşti, 1970)

 

Stéphane Mallarmé, Album de versuri/Album de vers (cu glose şi iconografie, Ed. Univers, Bucureşti, 1988; ediţia a II-a, revăzută şi adăugită, Ed. Institutul European, Iaşi, 2002; ediţia a III-a, definitivă, Ed. Art, Bucureşti, 2010)

 

Serge Gainsbourg, Evghenii Sokolov (adnotată de trad., EST, Bucureşti, 1996)

 

Salvador Dalí, Încornoraţii vârstnicei picturi moderne/Les Cocus du vieil art moderne (adnotată de trad., EST, Bucureşti, 1997; 2001)

 

Paul Verlaine, Invective/Invectives (Caietele Teatrului Naţional, Timişoara, 1998)

 

Guillaume Apollinaire, Cântecul celui neiubit/ La Chanson du Mal-Aimé (adnotată de trad., Ed. Brumar, Timişoara, 2000)

 

Victor Hugo, Balade/Ballades (cu adnotările traducătorului, Ed. Pandora, Târgovişte, 2002); ediaţia a II-a, revăzută şi adăogită, sub titlul de Balade şi alte poezii/Ballades et autres poèmes, Ed. Institului Cultural Român, Bucureşti, 2006)

 

Blazoanele anatomiei feminine/Les Blasons de l’anatomie féminine. Poeţi francezi ai Renaşterii (Gilles d’Aurigny, Eustorg de Beaulieu, Victor Brodeau, Lancelor Carle, Claude Chappuis, Maclou de la Haye, Clément Marot, François Sagon, Mellin de Saint-Gelais, Maurice Scève) în traducerea lui ~ (Ed. Humanitas, Bucureşti, 2004)

 

Hans Bellmer, Mică anatomie a imaginii/La Petite anatomie de l’image (adnotată de trad., Ed. EST, Bucureşti, 2005)

 

Charles Ferdinand Ramuz, Povestea soldatului/L’Histoire du soldat (traducere şi adaptare a libretului operei lui Igor Strawinsky, – Teatrul de Operă din Timişoara, stagiunea 2006-2007; spectacol experimental, Teatrul Odeon, Bucureşti, stagiunea 2008-2009)

 

Philippe Lechermeier, Prinţese date uitării sau necunoscute/Princesses oubliées ou inconnues (Ed. Vellant, Bucureşti, 2007)

 

Philippe Lechermeier, Seminţe de cabane/Graines de cabanes (Ed. Vellant, Bucureşti, 2008)

 

Pierre-Thomas-Nicolas Hurtaut, Ars flatulatoria sau Meşteşugul bunei pârţâieli/L’Art de péter (Ed. Art, Bucureşti, 2008)

 

Pierre Bayard, Cum se ameliorează operele ratate?/Comment améliorer les œvres ratées (Traducerea prozei, Nicolae Bârna; traducerea versurilor, Ş. F. – Ed. Art, Bucureşti, 2008)

 

*** (Philippe de Beaumanoir, Watriquet Brassennel de Couvin, Jean Molinet, Guillaume Flamant, Pascal Kaeser), 33 de fatrazii/33 Fatrasies (Ed. Art, Bucureşti, 2008)

 

Georges Perec, Dispariţia/La Disparition (Ed. Art. Bucureşti, 2010)

 

Sonete XXX, traduceri din poeţi francezi, cu o serie de ilustraţii de Tudor Banuş, Ed. Eis Art, Iaşi, 2013

 

Raymond Queneau, O sută de mii de miliarde de poeme/Cent mille milliards de Poèmes (Ed. Art, Bucureşti, 2013)

 

Pierre Louÿs, Femeia (1889-1891)/La Femme (Ed. Adenium, Iaşi, 2014)

 

 

Extraits de presse :

 

 

  • E. M. Cioran (despre traducerea-i din Mallarmé, Album de versuri, Ed. Univers, Bucureşti, 1998) : « Un [livre] admirable. […] Şerban Foarţă s’est attaqué à l’impossible et a réussi grâce à son talent et aux vertus poétiques de la langue roumaine. »

 

  • Nicolae Manolescu (v. Istoria critică a literaturii române, Ed. Paralela 45, Piteşti, 2008, p. 1097) « Unicul mare manierist din literatura română, Şerban Foarţă este un poet extraordinar şi inventiv. »

 

 

 

(mai 2010)

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