Sebastian Reichmann & Dan Stanciu

 

 Sebastian Reichmann

                  

&

Dan Stanciu

 

(France-Roumanie)

 

 

L’UTOPIE DE L’IDENTITE

 

 

Dan Stanciu interroge

Sebastian Reichmann

 

 

Motto : Je ne sais pas quand et pourquoi on écrit « je suis de retour »,  et quand  « je suis revenu ». SR

 

« Au terme de l’exil on retrouve sa langue maternelle. Bien que la règle veuille qu’aux premiers temps de l’exil on commence par écrire dans sa langue, pour l’abandonner ensuite, progressivement… » (juillet 2005).

« L’idée de ce livre est née du constat du destin d’une utopie personnelle: fuir sa propre identité, l’ignorer pour pouvoir s’en créer une autre, radicalement différente, mais en même temps, dans mon cas, mystérieusement  proche » (octobre 2005).

Deux notations d’un carnet de route appartenant à Sebastian Reichmann, poète qui semble circuler sereinement entre exil et livre, entre les retrouvailles avec la langue maternelle et l’utopie de l’identité.

 

De Galatzi à la rue Galatzi

 

     Pour commencer (puisqu’il faut commencer d’une manière ou d’une autre) je voudrais te demander comment tu es arrivé de Galatzi dans la rue Galatzi (à Bucarest) vers la fin des années 60?

Après le bac, à Galatzi, j’ai voulu à tout prix partir de là-bas, aller à Bucarest, loin des miens, pour être indépendant et libre. Je suis parti pour faire des études universitaires, à cette époque je ne pensais pas trop à la poésie. J’ai passé le concours d’entrée à l’Institut Polytechnique, à la faculté d’électronique, et j’ai été admis. Très rapidement, après trois ou quatre mois, j’ai commencé à écrire. En fait, je ne faisais que continuer, car j’avais commencé à Galatzi, vers 15-16 ans. J’ai été attiré par un cénacle littéraire destiné aux étudiants de l’Institut Polytechnique, je suis devenu un membre actif pendant à-peu-près une année, tellement actif que j’ai laissé tomber les études d’ingénieur et j’ai décidé de devenir poète. Après quoi j’ai vagabondé dans toutes sortes de lieux à Bucarest, où on lisait de la poésie.

 

Dans la rue Galatzi je suis arrivé en septembre 1967. Le point de départ a été les quelques poèmes de Gellu Naum lus dans le journal Contemporanul (Le Contemporain) et qui m’ont semblé parfaitement insolites dans le contexte de l’époque. C’était une brèche dans la poésie qui s’écrivait en Roumanie à ce moment-là. La poésie de Gellu Naum avait agi comme un aimant, et je me suis dit, « il faut à tout prix que je le rencontre ». J’ai trouvé son numéro dans l’annuaire et je lui ai téléphoné. J’ai raconté que je travaillais comme journaliste au Luceafarul (L’Etoile du Matin) (c’était un mensonge) et que je voulais lui solliciter une interview.

      Maintenant c’est mon tour d’essayer de t’interviewer, sans que je sois moi non plus un journaliste de Luceafarul.

 

Oui, mais tu es de Dilemateca… Très poli, Gellu m’a répondu qu’il ne donnait pas d’interviews. Puis il m’a demandé d’où j’étais. Je lui ai dit que je venais de Galatzi. A quoi Gellu a répondu d’une façon très… poétique: « Bien, m’a-t-il dit, viens me voir, puisque moi j’habite dans la rue Galatzi ».

 

     Et après?

J’y suis allé. Il m’a reçu (c’était un homme assez grand, dans une chambre avec beaucoup de masques africains sur les murs), et nous nous sommes assis, il y avait deux fauteuils dans la pièce. Il m’a répété qu’il ne donnait pas d’interviews. A ce moment-là je lui ai dit qu’en fait j’étais poète.

 

« Tu as apporté quelque chose, tu as des poèmes avec toi? », m’a-t-il demandé.

 

J’en avais. « Lis-moi », a-t-il ajouté.

 

J’ai lu un poème, deux, trois, après je lui ai demandé si je devais continuer. Gellu m’a fait signe que oui. J’ai lu (allons, je ne veux pas passer pour un vantard) pas cent, mais entre 85 et  90 poèmes. C’étaient des poèmes plutôt courts. Quand j’ai fini, Gellu s’est levé de son fauteuil, de manière assez cérémonieuse, il est venu vers moi, il m’a tendu la main et m’a dit, « A partir d’aujourd’hui tu es mon ami ».

 

 

Gellu Naum, Sebastian Reichmann & Dan Matei, les années 90

 

Un grand aéroport poétique

 

     En 1973 tu es arrivé à Paris. Dans quelle mesure tu as retrouvé ton Paris mental dans le Paris réel?

Comme tu le sais (beaucoup de chansons à la mode le disent aussi) on ne retrouve jamais dans la réalité ce qu’on a pu imaginer. Quand je suis arrivé à Paris, au début de l’année 1973, je m’attendais, d’une certaine manière, à rencontrer non pas tant le miracle que le hasard objectif, « l’amour fou », à vivre des aventures et des événements semblables à ceux lus dans les livres d’André Breton et de quelques autres. La réalité a été différente car, avec la nonchalance qui est propre en général aux poètes, je n’avais nullement pris en compte les détails de la vie quotidienne auxquels je devais me confronter. Les débuts ont été assez difficiles, surtout à cause de la langue. Je suis parti en pensant que l’air de Paris (qui se vendait à l’époque dans une sorte de boîte de sardines avec l’étiquette « Air de Paris ») changera comme par magie la langue dans laquelle j’allais écrire. Les choses ne se sont pas passées vraiment ainsi. Pendant à-peu-près deux ans j’ai continué à écrire en roumain, en essayant de me traduire moi-même ou avec l’aide de quelques amis, ce n’était pas facile, jusqu’en 1975-76, quand quelque chose s’est déclenché en moi et m’a permis de passer au français. J’ai lié d’amitié assez vite avec plusieurs poètes et peintres qui se considéraient comme des post-surréalistes (sans qu’eux-mêmes n’aient jamais utilisé cette appellation), c’est-à-dire qu’aucun de ceux que j’ai rencontrés, et qui avaient été proches soit des derniers fidèles d’André Breton, soit de Breton lui-même, ne se pensait plus comme surréaliste. La plupart de ces gens gravitaient autour d’Alain Jouffroy. J’étais attiré par eux, mais l’attirance était accompagnée d’une profonde réticence, car ils étaient très politisés. Ils rejetaient aussi bien le société dans laquelle nous vivions que les sociétés de type soviétique, tout en gardant une nostalgie de la Révolution, de l’individu révolutionnaire, de la nécessité de changer le monde, non seulement la poésie ou l’art. Tout cela venait bien entendu du surréalisme mais aussi de Mai 68. L’écho de cette nostalgie se faisait sentir abondamment, par exemple dans ce fragment du long poème « Eternité, zone tropicale », publié par Alain Jouffroy en 1976 (où tu auras la surprise de trouver quelques mots en roumain):

 

« Mes sandales immobiles dans la fine poussière rose

contredisent à elles seules tout Hegel, tout Marx, tout Lénine,

tout Staline. Vêtu de cette guayavera cubaine et de cette

haïnà de sàrbàtoare avec lesquelles j’aimerais qu’on habille

mon cadavre, je sais que je suis en train de devenir

le lieu de désaccord de toutes les idéologies existantes. »

 

Il n’était pas facile de s’orienter dans un tel paysage intellectuel. Mes convictions intimes, qui étaient celles d’un homme venant d’où je venais ne s’accordaient presque jamais avec celles des jeunes poètes ou artistes que je pouvais rencontrer. Je refusais (parfois violemment) tous ces idéaux, toutes ces utopies expérimentées sur ma propre peau.

 

     Mais tu as su t’accorder finalement avec Paris?

Beaucoup plus tard, il m’a fallu à-peu-près dix ans, après un détour par l’Amérique. Un concours de circonstances étrangères à la poésie (une bourse, suivie d’un séjour de presque une année aux Etats-Unis, à Berkeley et San Francisco essentiellement, mais à New York aussi, pour quelques semaines) a eu comme effet de replacer Paris dans une autre perspective. Paris est devenu, d’une certaine manière, la piste d’un grand aéroport poétique, d’où l’on pouvait décoller vers d’autres lieux, là-bas il y avait le combustible et les billets d’avion nécessaires pour partir vers autre chose, grâce à un certain mécanisme d’éjection. J’ai été éjecté en quelque sorte vers l’Amérique, mais je suis parti à Berkeley avec Paris dans ma tête et je suis resté avec Paris dans ma tête. C’est seulement vers la fin de mon séjour là-bas que j’ai commencé à hésiter entre revenir à Paris ou rester en Amérique. Et pendant que j’hésitais j’ai fait un rêve. J’avais regardé un soir à la télé un film français, avec Jean Gabin, – Pépé le Moko -il s’appelait, et pendant la nuit suivante j’ai rêvé que j’étais de retour à Paris, après avoir choisi de vivre aux Etats-Unis, dans une sorte de permission de quelques jours. Je me trouvais dans le quartier du Marais et je déambulais dans les rues plongées dans une atmosphère crépusculaire, en tâtant les murs des maisons anciennes, envahi par un bonheur intense, par une sensation de joie extraordinaire. Le lendemain, au réveil, je me suis dit que je devais retourner en France, que je n’allais pas rester en Amérique, si merveilleuse qu’elle pouvait l’être. Mais avant de partir j’ai découvert (je n’ai pas découvert l’Amérique, mais j’ai appris beaucoup de choses là-bas) l’Ouest des Etats-Unis, et surtout le territoire et la nation indienne Hopi.

 

11 dollars encadrés

 

     Peu de temps après ton arrivée à Paris tu es parti pour l’île de Paros. Quel était le lien entre Paris et Paros (hormis le « i » métamorphosé en « o »), qu’est-ce que Paros a apporté à ta poésie qui était en train de se dévêtir de ses habits roumains pour se couvrir du français?

Le voyage à Paros, cette île des Cyclades, a été le premier fait avec un passeport français. Là-bas, pendant un bon mois je n’ai parlé à personne, non pas parce que je cherchais à tout prix la solitude, mais parce que je me sentais tout seul dans une mer de touristes. Je lisais et j’écrivais, des poèmes mais d’autres choses aussi. Ce qui est peut-être important à dire c’est qu’ à Paros j’ai écrit les premiers poèmes en français que j’ai gardé (avant j’en avais écrit d’autres, mais je les ai tous déchirés). C’est cela qu’a été pour moi l’île de Paros, un endroit merveilleux pour écrire. Depuis elle s’est dégradée, comme toute la planète d’ailleurs. La Grèce est entrée dans l’Europe, et elle a été envahie par les hordes de touristes qui aiment le bruit, mais en 1976 j’ai connu là-bas une sorte d’ermitage, j’ai été Sebastian l’Ermite de Paros.

 

     Tu as pas mal voyagé, tu as vagabondé, comme on dit, de par le monde. Tu es resté, mais pas sans bouger, pendant une année en Amérique. Raconte un peu plus tes errances. 

 

En 1982 je suis parti grâce à une bourse aux Etats-Unis, à Berkeley. J’ai découvert là-bas un monde beaucoup plus ouvert que le monde parisien, il y avait moins de barrières, dûment codifiées, sur le chemin de l’intrus. Pour te donner un exemple, j’avais pris avec moi avant de partir pour les Etats-Unis deux exemplaires de mon premier livre publié à Paris, – Pour un complot mystique -, et je suis allé les montrer à la plus grande librairie de Berkeley, Cody’s. J’ai dit à la gérante que j’allais rester sur la côte Ouest pendant plusieurs mois, que j’étais poète, et que je venais de publier un livre en France. Je lui ai demandé aussi si elle voulait bien accepter de mettre mon livre dans le rayon consacré à la littérature française. Elle m’a répondu que non seulement elle mettrait bien en vue les exemplaires de mon livre, mais qu’elle voulait m’acheter les deux exemplaires, avant de les exposer. Et c’est ce qu’elle fit sur le champ, en me signant un chèque de onze dollars. C’était les premiers sous que je gagnais avec ma plume, j’ai encadré ce chèque sans le toucher, je dois l’avoir encore quelque part.

 

James Brook, Gellu Naum & Sebastian Reichmann

 

En Californie j’ai rencontré plusieurs poètes qui sont devenus des amis. Je ne citerai ici que Philip Lamantia de San Francisco, James (Jim) Brook et Nanos Valaoritis (un important poète surréaliste qui est retourné depuis en Grèce) de Berkeley. Et – l’événement le moins prévisible – on s’est retrouvés à Berkeley avec Gellu et Lygia Naum, qui voyageaient en ce début de l’année 1983 aux Etats-Unis, suite à une invitation de Département d’Etat, que les autorités de Bucarest n’ont pas osé refuser! Ils étaient à ce moment-là sur la côte Est, mais avec Jim Brook et quelques autres on a organisé un complot…

 

     Un complot mystique… (N.B. Dan Stanciu fait allusion ici au titre du premier livre de Sebastian Reichmann publié en France, – Pour un complot mystique -)

 

…un complot mystique, exactement, pour faire venir Gellu et Lygia à Berkeley. Et le complot a marché, Gellu Naum a lu dans cette fameuse librairie, Cody’s, et plusieurs de ses poèmes ont été publiés, en roumain et en anglais (traduits par moi et Jim) dans une jolie édition artisanale, en quelques exemplaires, réalisée pour cette occasion. Gellu et Lygia avaient été ravis de leur séjour en Californie, mais j’ajouterais à titre anecdotique une des rares choses qui leur avaient déplu là-bas, à savoir l’interdiction draconienne de fumer, déjà légiférée à l’époque, en Californie, ce qui les obligeait à se réfugier pour pouvoir fumer, sous des auvents et sur des balcons.

 

Un coup d’œil vers l’antichambre du Marquis

 

     Sur la carte de tes poèmes (mais aussi sur celle d’autres pages que tu as écris) apparaît un « topos » qui semble avoir pour toi une signification particulière. Le « terrain vague », comme cela se dit, d’une si belle façon, en français. Comment cela a commencé?   

 

Si tu me demandes comment tout cela a commencé je dirais que dès mon enfance, bien avant d’envisager de quelque manière que ce soit l’exil, j’ai ressenti cette condition, plus géographique dans mon cas, pendant que d’autres ont pu l’éprouver autrement. Dans un texte écrit il y a quelques années, « En chair mais sans os », apparaît un souvenir qui m’obsède, celui d’un terrain vague que je regarde à travers une grille en fer. Dans ma ville natale, Galatzi, un port autrefois important sur le Danube, existaient encore, pendant mon enfance, beaucoup de vieilles maisons, très belles, comme il y en a aussi ici, à Bucarest, presque tombées en ruines. Et je me souviens comment, étant enfant, je passais devant et regardais, à travers les grilles encore intactes, les terrains vagues qui avaient été une fois des cours de superbes résidences de boyards. Si tu veux, cette remémoration des bâtisses des temps passés, entourées de grilles en fer, s’inscrit dans la tradition romantique des ruines, mais je ne voudrais pas tomber dans une sorte de méta critique métallique.

 

Il m’arrivait même d’entrer sur ces terrains vagues en traversant les cours des maisons de mes camarades de jeux, et les terrains vagues devenaient alors des terres d’aventure, où nous jouions aux Indiens ou nous construisions des huttes pleines d’astuces. J’ai compris, pendant que j’écrivais le texte que je viens de citer, que ce souvenir d’enfance, l’image de ce terrain vague imaginaire, pourrait figurer un archétype de l’exil, mais l’exil de quelqu’un qui ne s’est jamais considéré comme un exilé et qui, au contraire, au fur et à mesure qu’il est perçu par les autres comme un exilé, retourne en fait là d’où il est parti, au terrain vague de personne et de tous.

(…)

 

Pour revenir aux ruines j’évoquerais aussi mon amitié avec le peintre Jacques Hérold, que j’ai connu quelques mois après mon arrivée à Paris. (…) Le hasard fait (ou ce n’est pas le hasard) que j’habite depuis quelques années à deux pas de la rue Bénard, où Hérold m’a reçu en septembre 1973. C’était quelqu’un d’extrêmement chaleureux et drôle, et il a été parmi ceux qui m’ont aidé le plus à retravailler mes premiers poèmes écrits directement en français. D’ailleurs, plusieurs de mes poèmes publiés dans la revue des éditions de Minuit en 1976-77 ont été accompagnés de dessins de Hérold. (…) Pendant l’été il partait à Lacoste, accompagnée de sa femme Muguette et de leur fille Delphine, un village du Vaucluse où l’on peut voir encore les ruines du château du Marquis de Sade, et où Hérold avait une maison, toujours pleine d’amis et de rires. Un été, je me trouvais aussi là-bas, et pendant la nuit, comme je n’arrivais pas à dormir j’ai regardé par la fenêtre de ma chambre et j’ai été frappé par l’aspect des vieilles pierres que je voyais. Au petit déjeuner quand j’ai raconté à Hérold les impressions de cette nuit, il m’a dit: « Tu as regardé vers l’antichambre du Marquis ». (…)

 

L’exil dans une autre langue

 

     Parle moi un peu de ton nouveau livre, Mocheta lui Klimt (La Moquette de Klimt), publié cette année par « Cartea Româneascà » (Le Livre Roumain)? Et d’abord, pourquoi ce titre?

 

« La Moquette de Klimt » est une image visuelle, non pas poétique, et n’est pas le seul moteur du livre. Dans le train Vienne-Bucarest, que j’ai pris souvent ces dernières années, mon attention a été sollicitée par la moquette qui couvrait le plancher des wagons et qui me rappelait le fond de certaines peintures de Gustav Klimt. Quant à l’image sur la couverture du livre, elle est une image de mon Bucarest intérieur, projetée vers le dehors, elle correspond à une nécessité intérieure.

     Qu’est-ce qui a provoqué et comment c’est passé ton retour à la langue roumaine?

La réponse à cette question est liée a beaucoup d’aspects essentiels de ma vie. L’exil dont on a parlé, on parle et on va encore parler est, dans mon cas, surtout un exil linguistique. J’ai du mal à accepter ce terme, mais si je l’accepte, cela veut dire que mon exil a été un exil dans une autre langue, ce n’était pas un exil géographique ou politique. Il est certain que je suis parti de Roumanie à cause, aussi, du régime politique que tu connais. Mais mon exil personnel et unique a été un exil dans une autre langue, accompagné de réflexions insistantes sur le retour ou le non-retour à la langue maternelle, à la langue originaire. J’ai été ramené à la langue roumaine par certains événements, vécus plus ou moins consciemment, mais en tout cas avec une force incontrôlable rationnellement, et qui m’ont porté de la manière la plus naturelle possible vers l’écriture en roumain. J’en ai écrit un poème, deux, puis trois et ainsi de suite. Ces poèmes se sont réunis d’eux-mêmes dans un livre, et quand le tout a pris forme, j’ai réalisé que j’écrivais de nouveau en roumain.

 

     Un jour, tu étais assis à la terrasse du café Bar Rosal à Barcelone, et une phrase t’a rendu visite, « La poésie doit être protégée ». Pourquoi est-elle venue vers toi et vers quoi penses-tu qu’elle t’a conduit?

Le souvenir que tu évoques a été une expérience purement poétique, cela signifie, entre autres, pour moi, une expérience dont on ne trouve pas tout de suite le sens, mais dont celui-ci, une fois trouvé, devient une certitude absolue. J’étais dans une sorte de « dérive », comme on disait autrefois, à Barcelone, une ville dont j’avais toujours entendu beaucoup de belles choses, sans vraiment le croire. Bien sûr -je disais à ceux qui n’arrêtaient pas de faire l’éloge- c’est une belle ville, il y a Gaudi, etc., mais c’est pour les touristes. Jusqu’à ce que j’arrive là-bas et que mes opinions changent du tout au tout. Je me baladais ce jour-là dans Barcelone, sans but préétabli. Je suis arrivé dans le quartier des anciennes Halles, désaffectées, et je me suis arrêté sur une petite place, pas trop prisée apparemment par les touristes. Assis à la terrasse d’un café, mon regard errait d’une étage à l’autre du haut immeuble qui se trouvait pas loin devant moi. Tout d’un coup, j’ai vu sur le balcon d’un appartement aux fenêtres grand ouvertes un arbre, une plante verte très grande qui semblait abandonnée. J’ai noté quelques mots à propos de cette plante, et, soudain, j’ai entendu la phrase que tu as cité. On aurait pu penser à une vague rêverie écologiste, mais là-dessus s’est superposée immédiatement quelque chose comme une idée, l’idée d’un renouvellement du temps. J’ai eu cette sensation, brusquement, qu’un nouveau temps venait de commencer. C’était une sensation parfaitement consonante avec la perception de la phrase « La poésie doit être protégée », qui s’est imposée à moi sur la terrasse du café Bar Rosal de Barcelone.

     Mais au-delà de cette expérience, crois-tu vraiment que la poésie doit être protégée? Et si la réponse est -oui-, qui la menace?

Puisque l’on a déjà parlé d’écologie, je crois que la poésie est une espèce en voie de disparition. Elle est menacée par les anciens et les nouveaux préjugés, sur tous les plans. Sur le plan politique, sur les plans littéraire et esthétique, sur le plan universitaire, sur le plan culinaire, médical…

 

     Sur le plan quinquennal…

Heureusement il n’y a plus de plans quinquennaux. Mais il y a les plans de marketing, les plans de lancement, de promotion…

 

Et là je reviendrais encore un peu sur Barcelone. Dans cette ville, le passage des espaces utilitaires aux terrains vagues se faisait avec plus de facilité, les frontières étaient plus souples qu’ailleurs. D’une manière tout-à-fait surréaliste Barcelone m’a rappelé ma ville natale, par ce passage si naturel, je dirais, de l’utilitaire vers autre chose, vers au-delà de l’utilitaire.

 

« Je n’ai pas eu un seul instant le sentiment d’un retour »

     Après 1989, t’es revenu beaucoup de fois en Roumanie. Comment te sens-tu ici?

A aucun moment je n’ai eu le sentiment d’un retour.Voilà ce que j’ai écrit il n’y a pas si longtemps (en roumain): « Dès la première proposition que je veux écrire, la langue que je n’ai plus utilisée depuis plus de trente ans me joue des tours. Je ne sais plus quand et pourquoi on écrit – je suis de retour -, et quand – je suis revenu -.

Je suis revenu de toute manière, ou je suis retourné, en découvrant une rue qui porte un nom français, plus exactement une sorte de passage qui porte aujourd’hui le nom d’un architecte catalan, ayant fait ses études en France, Xavier Villacrosse. Je peux écrire « je suis revenu » grâce, en partie, à ce passage. Le point d’entrée ou la destination du passage ne m’intéressent pas outre mesure. Je sais seulement que c’est un lieu de passage, un pont entre Calea Victoriei et la rue Doamnei. Dès que j’entre dans ce passage je me sens à l’abri, dans un espace et un temps suspendus, comme si j’existais sans avoir plus besoin de me justifier de quelque manière que ce soit. Le simple fait qu’un tel lieu existe, une passerelle au-dessus de l’agitation stérile de la ville, de toutes les villes, m’attire toujours avec la même intensité que le jour où j’ai découvert ce passage, au printemps de l’année 2005.

 

     Ton retour a donc la signification d’une traversée, de la découverte d’un passage…

Et – hasard ou pas – quelque chose en lien avec la France. Mais…passons!

 

 

Traduction du roumain en français : SEBASTIAN REICHMANN

L’interview est parue dans sa version roumaine dans « Dilemateca », Bucarest, août 2008

 

 

 

 

 

 

 

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Sebastian Reichmann est un écrivain bilingue (roumain-français) né en 1947 en Roumanie. Il a fait le choix du français avec deux recueils, Pour un complot mystique (Vrac) et Audience captive (EST) poursuivant depuis un itinéraire poétique singulier jalonné de traductions du roumain et de l’anglais.

 

Dan Stanciu est un dessinateur, graphiste et poète né en 1952 à Lugoj, en Roumanie, et formé à l’Institut des Beaux-Arts de Bucarest, Dan Stanciu a contribué à l’illustration de très nombreux livres.

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