Seamus Scanlon

 

LEVURE 11 DIAPO SEAMUS SCANLON USA

 

(Irlande-USA)

 

 

 

The Long Wet Grass 

 

Dans les hautes herbes mouillées

Traduction de l’anglais: Apolline Thomasset

 

 

Le glissement des pneus sur la route humide résonne comme un mantra ferme et constant. Les essuies-glasses repoussent la pluie en arcs lents et réguliers, dans l’obscurité environnante. La pluie tombe, douce, régulière puis en rafale, et me rappelle Galway enfant, lorsque les vents venus de l’Atlantique ramenaient à marée haute, des frondes d’algues brisées sur la Promenade. Avant que l’harmonie meurtrière de Belfast ne me séduise.

Le vent tente de nous empêcher d’avancer, mais nous continuons à naviguer, l’asphalte lisse et noir, chantant sous nos roues.  Nous ralentissons et bifurquons sur une route inégale, brisant le rythme régulier, tandis que nos feux de route suivent la trace de ces longs roseaux en bordure, qui vont et viennent en rythme sous l’effet du vent. Plus le moindre phare en vue désormais.

Nous nous arrêtons dans une clairière. J’ouvre la porte. Le conducteur se retourne et me regarde. La pluie sur mon visage  me fait du bien. L’odeur âcre  de l’essence me réconforte. La lune se cache derrière d’épais nuages noirs. J’ouvre le coffre.

Tu as du mal à te lever après plusieurs heures passées, recroquevillé. Mais  quelques instants plus tard, tu parviens à tenir sur tes jambes. Je retire le scotch de ta bouche. Tu respires au grand air. Tu respires la fumée. Tu me regardes. Tu ne supplies pas. Tu ne pleures pas. Tu es courageux.

Je t’attrape par le bras et t’amène à l’écart de la route, dans un champ, loin de la voiture, et des autres. Dans ma main, le pistolet est dirigé vers le sol. Je m’arrête. Je t’embrasse sur la joue. Je lève mon arme. Je tire deux fois, droit dans la tempe. Les rayons de lumière sur toi comme une consécration. Tu t’effondres. La pluie s’empresse d’éliminer les traces de sang. Je tire plusieurs coups en l’air. Les balles égarées se perdent au loin.

Je retourne à la voiture et te laisse là, gisant, dans les hautes herbes mouillées.

 

 

 

Ma Belle, Impertinente, Infecte Belfast

 

(Traduction de l’anglais: Matthew O’Toole)

 

 

Un Sarrasin est stationné de travers. Au-delà du brouillard montant du Lagan[1], le crépuscule apparaît. Les roues haut-bordées chevauchent le trottoir abimé, le blindage gris métallique dessine un lustre sombre dans la lumière qui s’affaiblit.

Le garçon cours à travers la route jonchée de cailloux, vers les magasins, lorsque sa mère l’appelle de l’entrée de porte—

“Soit prudent.”

“Ça va, maman.”

Les émeutes sont finies depuis quelque temps. C’est l’heure de dîner. Quelques adolescents s’accroupissent en fumant dans l’obscurité derrière quelques voitures brûlées au bout de la rue. Cagoules et lance-pierres à la main, ils observent et attendent.

Sa sœur, Bridie, court par la porte après lui, échappant par sa mère.

Leur mère crie “Bridie ! Bridie !”

Le garçon détourne sa tête. Un nuage pâle de fumé s’échappe du canon provenant du  Sarrasin. Il sent la vélocité de la balle qui déplace l’air tout près de son visage. Le passage de la balle laisse un bruit assourdissant derrière elle – un bruit il se sent toujours. La balle heurte Bridie sur l’arête du nez, la plaquant contre le linteau de la porte. Son visage en morceaux, Son tissu de cerveau et sang marquent le mur de leur maison. Un décès corrompu de Belfast.

Leur mère crie. Lui, il veut crier aussi, mais aucun son ne sort de sa bouche. Il trébuche en arrière—sa sœur, en piteux état, est allongée là, cassée. Les voisins sortent en courant—ils éloignent la mère pendant qe celle-ci continue à hurler.

Le Sarrasin bouge avec paresse de sa position, son dessous exposé lorsqu’il roule par les barricades improvisées de la Terre Sainte—Rue de Palestine, Rue de Jérusalem, Rue du Caire. Alors qu’il s’en va, les gens en profitent pour ressortir. Des pierres rebondissent de son côté blindé.

Le prêtre arrive. Le RUC[2] arrive. Le sang de Bridie coule à travers le trottoir, le déborde et s’accumule sur la route chaude d’été. L’ambulance arrive. Avec leurs visages blêmes, ils essayent de nettoyer le sang. Ils couvrent le visage de Bridie avec des linges blancs mais des tâches rouges bigarrée s’étalent vite à travers le tissu. Le garçon marche jusqu’à l’endroit pour se trouver à côté du corps de Bridie.

Sa mère crie encore, dévastée, alors que les sirènes retentissent dans les petites rues gris tandis que de plus en plus des ambulances et voitures de police arrivent.

Le garçon regarde vers ses pieds. Le sang noire-rouge vif sortant de la tête, du nez et des oreilles de sa sœur se moule autour de ses chaussures et continue de s’écouler au-delà. Il enlève ses chaussures et ses chaussettes et trempe ses pieds dans le sang tiède pour ne pas  oublier.

L’entrepreneur de pompes funèbres emporte le corps au Royal Victoria[3]. Les voisins emmènent sa mère ailleurs. Le regard du garçon suit le corbillard jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le brouillard du pont d’Ormeau. Les voisins essayent de le persuader de rentrer. Il reste là, debout sur la chaussée jusqu’à ce que la nuit soit très avancée et les vents frais du Lagan fassent trembler ses genoux.

Il rentre dans la maison, laissant des taches rouges faibles sur le linoléum de l’entrée. Dans sa chambre, il met le drap sur sa tête. Il reste éveillé toute la nuit. Le matin, des empreintes rouges empreignent le drap blanc.

Le lendemain, à l’aube une foule du monde inonde le petit salon. Le cercueil repose ouvert sur quelques chaises fortes. La tête de Bridie est emballée avec des bandages blancs épais. Des murmures. Des toux. La fumée bleue-blanche enveloppe les pleureuses. Quelques femmes dans la cuisine versent des boissons et du thé ;  elles distribuent des sandwiches de jambon dans un silence voilé.

Le garçon se trouve au bout du cercueil. Sa mère est assise voûtée sur une chaise à côté de lui avec un regard vide. Le garçon porte un pantalon noir, une chemise blanche et une cravate noire. Il reste là tout le temps. Il observe tout le monde dans la pièce qui s’approche. Des Boot Boys[4], émacié avec la peau cireuse et les yeux féroces et sauvages lui saluent d’un signe de tête. Ils touchent sa main en passant, des mains calleuses, des mains tachées d’essence, les mains des voleurs de voiture, des mains lanceur-de-pierres, des mains minces et des mains mortelles.

Il retourne le signe de tête.

Il reste toute la nuit à côté du cercueil après que sa mère soit emmenée au lit, les voisins commencent à rentrer et les parents essayent d’avoir un peu du sommeil dans les chambres étroites à l’étage.

À l’enterrement, les camarades de classe de Bridie font un garde d’honneur lorsque le cortège part de la maison vers l’église. Des jambes et visages pâles et tout maigres, les cravates noires et les chemises blanches Le mess est pleine de larmes et rédemption pieuse.

Le cercueil est porté en haut de la route raide vers l’église, le garçon, son frère et ses cousins portent Bridie. Ses camarades de classe marchent à côté du cercueil formant un défilé (quelque chose qu’ils vont bientôt perfectionner).

***

Chaque nuit sur les hauts toits, le garçon lance des cocktails Molotovs.

Il dépose un baiser sur chaque bouteille avant qu’elle vole. En pivotant sur elle-même la lumière rebondit sur elle avant qu’elle atterrisse. Il travaille silencieusement et efficacement. Il monta sur le toit pour la première fois la nuit après l’enterrement. Sa concentration est totale. Son lancer est extraordinaire. Des filles l’admirent. Elles lui font des bises.

Il attend que les Sarrasins soient hors de portée des autres lanceurs. Des Squaddies[5] s’adossent contre les côtés métaux durs (du blindage). Ils fument. Ils rigolent. Leurs rifles pointés vers le sol. Ils se détendent. C’est à ce moment là que le garçon marche au bord du toit. Il prend des cocktails Molotovs de leurs boîtes. Un acolyte les allume, puis il les lance. Cela crée une large lame de feu. Les Squaddies se dispersent, mais c’est trop tard. Les bombes frappent bien—leur peau fond dans leurs uniformes militaires kakis.

Sa mère le regarde chaque fois qu’il quitte la maison [131] et attend qu’il rentre. Son chagrin se consume profondément. C’est une lame raffinée et lustré qui le fend.

Hors de la ville, il est amené en lieu sûr pour des longs week-ends quand le soleil est haut dans le ciel estival et que les catholiques s’échappent de la ville de Belfast vers le sud. Lorsque le soir s’affaiblit, il tire son revolver aux cibles dans les arbres coupe-vent. L’éclair élégant du canon, effile vers une couronne blanche déchiquetée deux pouces devant le canon, la balle rogne les branches basses avant qu’elle ne se heurte sur les bidons et bouteilles dans l’ombre. L’intervalle entre les tirs est longue car il laisse les échos se dissiper avant de se relever à nouveau son bras. Quand il a tout tiré d’un magasin, il desserre la cylindre avec un petit coup rapide dans une manière pratiquée, le canon dressé vers le haut, il laisse les cartouches tomber dans sa main calleuse, encore chaudes il les met dans sa poche. Avec de l’efficacité lente, il recharge et recommence à tirer. Dans la nuit noire les fleurs des tirs deviennent plus claires.

***

Il est assis sur le sol d’une chambre au deuxième étage d’une maison sûre à Ballymurphy[6], son dos appuyé contre le mur qui est couvert de papier peint qui illustre une équipe de chasse Indien en train de tuer des bisons avec des lances et des flèches, monté à dos de chevaux sauvages qui sont en course folle dans l’herbe grande de la prairie, et qui respirent fortement sur la proie fuyante.

La fenêtre est ouverte, laissant entrer les bruits de la rue dehors—Les cloches d’Angélus, des cris de joie des enfants qui jouent pendant les longs soirs d’été, la pulsation de l’hélicoptère militaire qui voltige dessus les rues de Belfast. On écoute les bruits de pas le long du chemin vers la maison, on écoute pour les rires des filles locales et l’accent anglais si admiré et en même temps détesté.

Un nouveau pistolet introduit en contrebande d’Espagne avec une patine d’huile encore attaché au métal gris terne, est allongé au sol à côté de lui. Un mec plus âgé est assis en face de lui.

Pour lui superviser. Pour l’encourager à éliminer.

Des pas approches de la maison—des filles rient dans l’obscurité. [132] Des Squaddies, de repos, ivres sont vautrés sur le canapé dans le salon. En trains de se détendre. Des fêtards. Une soirée de vendredi, en ville à Belfast—où les filles sont jolies. Où les choses deviennent vite bien délicates de merde. Où les Undertones jouaient de “Teenage Kicks” et les Stiff Little Fingers jouaient “Suspect Device” et les Outcasts jouaient “Self-Conscious Over You »[7][8]. La musique essaye de repousser la maladie de haine grâce à une échasse à ressort, des accords de saccadés, et des rythmes dentés. Elle essaye de la repousser derrière les barricades, envers les maisons mitoyennes cloîtrées d’où suintait l’inimitié pour les Brits, Prods ou des Taigs[9].

Des filles des familles républicaine[10]—féroces, Fire-tried[11], fanatiques—elles les attirent par la ruse et les trompent pour la cause. Pour la proie. Pour les frères qui font la grève de la faim. Pour les frères qui ont été fusillé par des Paras[12]. Pour les frères abattus par les Prods. Fragile et fébrile à jamais.

Les Squaddies le méritaient.

Peut-être.

Des soldats du royaume.

Seulement des garçons.

Des enfants soldats.

Dix-sept ans, dix-huit ans, dix-neuf ans. Fichez le camp !

Des jeunes robustes prolétaires grossièrement choisis des cités sinistres de Coventry, Manchester, Birmingham, Wolverhampton[13]—déplacés aux rues encore plus désolé de Belfast.

Ma Belle, impertinente, infecte Belfast.

Ils protègent l’Empire pour des mandarins de Whitehall[14] avec des mains douces qui ont pris du thé crémé et joué des jeux de guerre. Les gants enlevés. La main rouge d’Ulster. Trempé en sang. Pas de remise.

Merde au pape. Merde aux gens. Une nécessité stratégique, mon petit vieux !

Portant des chaussures de course, silencieusement et discrètement il descend l’escalier, la bouche sèche, il déboule dans le salon.

Pris par surprise, les Squaddies dessoûlent tout de suite, anxieux, seulement des jeunes, deux entre eux sont des frères. Leurs cheveux coupés court comme un petit, sans armes, ils se lèvent du canapé, instable, la chanson “Teenage Kicks” est entendue.

Les filles saisissent leurs sacs, sortent en courant par le chemin, en fermant la porte derrière eux.

“S’te plaît, s’te plaît !”

Doucement le garçon les observe, assimilant la situation, le pistolet les couvre, visant un à un, avec un grand geste stable d’un arc. L’homme plus âgé entre derrière le garçon :

“Désolé les gars,” en s’adressant à eux.

Puis au garçon, “finis-les.”

Il tire et vise, tire et vise, quelques tires ne réussissent pas—difficile d’y croire—seulement un demi-mètre de distance. Les Squaddies tombent, restent là allongé avec les bras tendus, ils tremblent et saignent là.

Un p’tit assassin – ce garçon.

Ce garcon – c’était moi.

 

 

 

____________________________

[1]Lagan : Une grande rivière en Irlande du Nord qui passe par Belfast

[2]RUC : Royal Ulster Constabulary (maintenant le Service Policier d’Irlande du Nord – PSNI)

[3]Royal Victoria : Un hôpital à Belfast

[4]Boot Boys : Des Skinheads.

[5]Squaddie: Un membre masculin de l’armée britannique qui n’est pas un officier – souvent des jeunes d’un milieu prolétaire.

[6]Ballymurphy : un endroit à Belfast, connu à cause de la massacre de Ballymurphy, août 1971 où plusieurs gens étaient tué par des parachutistes.

[7]Undertones, Outcasts, Stiff Little Fingers: des noms de groupes de musique.

[8]“Teenage Kicks”, “Suspect Device”, “Self-Conscious Over You”: Des noms de chansons.

[9]Brits, Prods, Taigs: Des noms familier et péjoratif pour des Britanniques, des protestants et des Irlandais catholiques respectivement.

[10]« Des familles républicaine » c’est-à-dire, des familles de la république d’Irlande.

[11]« Fire-tried » : une référence biblique qui veut dire complètement purifié par le feu.

[12]« Paras » : des parachutistes – Un référence à la massacre de Ballymurphy 1971 (voir note « 6 » sur la page précédant).

[13]Coventry, Manchester… : des villes d’Angleterre.

[14]Des mandarins de Whitehall : un référence au gouvernement d’Angleterre (« Whitehall » après la rue à Londrès où se trouvent quelque bâtiments importants du gouvernement).

 

 

 

The McGowan Trilogy

(Arlen House, 2014)

(The Cell Theater, New York, September 2014)

Monologue

Traduction: Gabriella Blanco Bobea

  (extrait)

 

 

FEMME: – Non, quelqu’un d’autre aurait laissé tomber. Aurait passé l’éponge. Mais non, le grand méchant Victor doit tout prouver. Le plus hanté de tous est ici aujourd’hui pour prouver son amour à la cause.

 

VICTOR: – Peut-Être !

 

FEMME: – Victor, s’il te plaît !

VICTOR: – Je ne peux pas

 

FEMME: – Je n’étais pas sérieuse quand j’ai dit ça.

 

VICTOR: – Je sais.

 

FEMME: – Je n’étais pas sérieuse, c’était seulement un moment d’égarement. C’était mineur. Ce pauvre jeune soldat britannique. Ses yeux m’avalaient tout entière. Il pleurait pour sa mère. Il avait rampé du ciment dur pour se coucher sur quelque chose de plus doux. Quelque chose de plus vivant. Quelque chose de plus proche à la terre. Plus proche aux cieux. Il y avait du sang noir et rouge qui coulait de son corps. Il y avait tant de sang. C’était aussi noir que la nuit d’ici. Je pensais à sa mère. Pauvre femme. Et à lui. Et au fait qu’il mourait loin, loin, loin de sa maison dans une rue de West Belfast. Les seules choses qu’il pouvait voir étaient les collines de Belfast et les tours de Divis et mon visage. C’était qu’un verre d’eau. J’ai pris sa main tremblante pour qu’il puisse le soutenir. Il essayait de me dire quelque chose. Je me suis penché bien bas pour entendre ce qu’il disait. (Pause) Il a dit “J’ai si peur”. Des gouttes de sang s’échappaient de sa bouche. Ses dents étaient si blanches. Je me souviens de ça. C’est drôle les choses dont on se souvient. Il a dit…

 

VICTOR (très agité): – Je sais, je sais! Bon Dieu. (Pause. plus calme) Je sais tout ça déjà.

 

FEMME: – Est-ce-que c’est aussi mal que ça?

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Seamus Scanlon est originaire de Galway et vit en ce moment à New York, où il est libraire au City College’s Center for Worker Education.

 

Sa série d’histoires courtes  a été publiée sous le nom de As Close As You’ll Ever Be  chez Cairn Press en 2012.

 

Son dernier livre The McGowan Trilogy (Arlen House) est une série de jeux interdépendants  en un seul acte. La trilogie a été produite en Septembre 2014 à New York par Cell  Theatre Company et a remporté des prix pour la Meilleure Actrice, le meilleur Réalisateur et le meilleur design dans le cadre du 1er Festival annuel de théâtre irlandais.

Son prochain livre chez Artepoetica Press sera  Irlanda en el Corazon, traduction espagnole de As Close As You’ll Ever Be.

 

En Mars 2015, il a reçu un mois de résidence à Dora Marr House.

Articles similaires

Tags

Partager