Sarah Mostrel

 

 

(Israël-France)

 

 

 

LES « CLIQUES » ET LES « CLAQUES »

 

L’homme s’habille. Il rentre dans des vêtements trop grands pour lui, mais il n’a pas autre chose. Il ne peut avancer nu. Depuis longtemps. Depuis la création du monde, depuis le péché originel où sont proscrites toute exhibition et impudeur. Il a choisi ce costume dans les rayons des grands magasins. Il a acheté ce qui est à la mode. Des habits non seyants. Il avait demandé les conseils d’une vendeuse, mais il était si concentré dans le débit ininterrompu de la commerçante qu’il n’a pas enregistré le moindre de ses mots. Il a marmonné quelques onomatopées en signe d’acquiescement puis est passé à la caisse. En arrivant chez lui, il s’est rendu compte que l’uniforme lui allait mal. Pourquoi avait-il voulu se procurer cette toilette ? Il se souvint : il avait un entretien le lendemain. Il fallait faire bonne figure et bonne impression. Remplir les critères d’apparence exigés pour la situation, passer inaperçu tout en se distinguant dans un accoutrement qui, il le réalisait, était bien trop large sur lui. Il flottait dans ce camouflage !

Il n’avait jamais été très à l’aise dans ces tenues, ni dans ses pompes. Il se sentait en permanence à côté, en dehors, différent. Pourtant, il essayait d’être attentif, à l’écoute. Avec certes une certaine maladresse, une distraction, habité qu’il était par des interrogations qui n’avaient jamais de réponse… Mais ce n’était pas l’heure de tergiverser. Il devait se ressourcer avant l’interview. Et trouver une parade à l’affublement dont il était attifé. Pour l’heure, il était trop tard pour se rebeller, il avait, de son plein gré, revêtu un complet-veston ridicule, qui ne faisait qu’accentuer son mal-être.

Il ne le faisait pas exprès. Il était plein de bonne volonté et approchait son entourage avec bonhomie, mais le constat était amer. On le rejetait. Sans cesse lui apparaissait le sentiment de gêner, d’être en trop. Etait-ce sa manière de parler, lente et réfléchie, qui faisait fuir le monde ? Etait-ce son excès de sensibilité qui le rendait effrayant ? Etait-ce son désespoir qui s’avérait si apparent ? Sa nudité intérieure était visible, sa demande d’attention, indécente peut-être, obscène même, mais que faire ? Le manque d’amour qui l’avait contraint à une solitude forcée l’avait tant démoli. Intérieurement, extérieurement.

Avec le temps, le malentendu s’était amplifié. Lui qui avait tant à donner ne recevait que gifles, ne provoquait qu’aversion. Il devenait aux yeux de ses semblables un étranger, de ceux qu’on ne souhaite pas accueillir, de ceux qui ne suscitent aucune curiosité et encore moins de compassion, ce qu’il ne souhaitait pas de toute façon. Culturellement, c’était un intellectuel hors pair. Moralement, il détenait des valeurs louables, mais relationnellement, impossible de se fondre dans cette société qu’il s’évertuait à continuer d’aimer malgré tout. Affectivement, les femmes qu’il convoitait – que dis-je, qu’il désirait dans chacun de ses souffles de vie ! – le repoussaient inlassablement. Sans qu’il ne comprenne pourquoi. Il n’était pas un don juan-né, mais il avait du charme, une certaine prestance même. Parmi la gent féminine, il devait bien y avoir une jeune femme qui lui était destinée ! Statistiquement, cela était probable. Dans les faits, cela n’avait pas lieu !

Convaincu qu’une vie sans amour ne valait rien, l’homme était soucieux. Pourquoi suscitait-il toujours une telle distance ? Chaque tentative de poursuivre tant bien que mal son existence n’était qu’espoir de séduire celle qui le rendrait un jour heureux et qu’il rendrait assurément heureuse. Il approchait la quarantaine. Sa vie professionnelle, loin d’être être à son apogée, était chaotique. Il s’était saboté lui-même dans le milieu du travail. A fleur de peau, il ne pouvait cacher ses ressentis. Cette attitude l’avait souvent déconnecté des autres. Un jour, il avait tenté une psychanalyse. Il avait réalisé qu’il était né avec ce décalage. Une marginalité dont il ne savait se défaire. Les psys, les coachs, lui avaient conseillé de « se déconstruire », mais le mot lui était resté impénétrable. La voie de l’inconscience était dure à percer. Les éternelles questions existentielles le hantaient. Qu’allait-il devenir ?

Seul, sans enfants, il n’avait rien pour le retenir. La mort n’était pas une solution. Renoncer à être serait un échec trop cuisant pour celui qui avait essayé tout le long d’appartenir. Et comme il était maniaque, se désister de ses devoirs de vie le perturbait. Il tenait à avancer, aussi sinueuse la route soit-elle. La ligne droite, il s’y accrocherait. Malgré les barbelés qui l’enfermaient et le torturaient. Malgré les tics qui l’envahissaient petit à petit…

Chasser les souvenirs. Taire sa différence. Faire semblant de s’adapter à un système qui ne fonctionne qu’avec le plus grand nombre. Ignorer qu’il n’est pas le plus grand nombre. Qu’il est même plutôt petit. Tout petit. Minuscule. Infinitésimal. Un micro-homme qui se perd dans les méandres des autres « moi et moi et moi »… qui ne sont bien sûr pas lui. Il se regarde dans le miroir. Demain, il faudra se tenir droit devant l’employeur. Demain, il fera preuve d’expérience, il essaiera de redresser la barre, de prouver qu’il existe, qu’il est indispensable à la bonne marche de la société, qu’il répond à ce que l’on attend de lui. Demain, la tristesse ne le submergera plus. Il le sait, la sagesse, la connaissance, c’est savoir diriger son émotion. Demain, il ne cherchera plus le regard qui se pose sur ses larmes.

 

 

 

INTÉGREZ-VOUS, QU’ILS DISAIENT…

 

L’amour est une partie intégrante de notre vie. En théorie. Lorsqu’il est généreux, prodigue, daigne atteindre ceux qui deviendront des hommes et des femmes, par l’amour de leurs parents, l’amour de leurs amis, l’amour du bien-aimé. Mais il y a des parents indignes. Et des faux amis. Il y a aussi des mal-aimés et des mal-aimants. D’où l’objection de notre première sentence. Si je vous dis cela, c’est que vous m’avez interpellé. Moi qui croyais débattre sur le Tout, je m’aperçois que je m’attarde au rien. Et que l’expression « peine perdue » devient « peine gagnée », une fois de plus. Dans l’avion qui me mène sur l’île joyeuse, je pense avec doute aux assertions proposées. Intégralement nu sous le feu de mes pensées, j’ai peine à me débrouiller avec l’instant. J’assiste au piètre spectacle de ma vie qui défile comme filent les nuages, brumeux, changeants, s’estompant ou réapparaissant soudain dans un ciel plus bleu, enfin, c’est ainsi que l’agence de voyages m’a vendu le séjour. Déjà, resplendit le soleil. En fait, je l’imagine ! Car le hublot crasseux me laisse une vision trouble de ce que je quitte, et encore plus évasive de ce que je vais trouver en arrivant.

Il est vrai que j’avais besoin de ce dépaysement. Les mots qui étaient mon outil de travail avaient perdu leur sens, les lignes ne se détachaient plus que dans un horizon instable, les vers se déchiraient et le chemin devenait opaque. La visite chez l’ophtalmologiste ne m’avait pas servi. Ce n’était pas ma vue qui avait baissé, mais ma capacité d’en supporter plus. Il fallait changer d’air et non de lunettes ! Les verres, je les avais achetés lorsque j’étais prof de maths. Ils confortaient mon statut de prof, et me servaient à orienter mon regard en coin de façon plus ciblée lorsque je voulais mettre mal à l’aise un élève. Je reconnaissais à vue d’œil les distraits, les impertinents, les j’menfoutistes, et je n’avais aucune tolérance envers ceux qui ne voulaient pas apprendre. Mais aujourd’hui, j’étais dépassé. Ecrire des livres ne servait plus ma cause. On me traitait de réac parce que je prônais le papier plutôt qu’Internet, le Cd en place des fichiers mp3, les activités en plein air comme échappatoire à l’ankylose due aux heures passées devant un ordinateur à surfer, zapper, blogguer, twitter, pinterestiser, instagrammer… Vous constaterez, je m’étais adapté à la terminologie technique, mais pas à l’idée des nouvelles technologies à tout-va ! J’avais beau me dire que je vivais ce que chaque génération subit à l’aube de la nouvelle, j’étais désabusé, triste et seul de surcroît. Carine m’avait plaqué un jour d’hiver, lors d’un ciel bas et blanc où les oiseaux n’entrent plus dans la danse. « Vieux con ! », m’avait-elle lancé, après trois ans de mariage où elle avait « beaucoup souffert ». C’étaient mes quatrièmes noces… L’amour, j’y avais cru à fond à chaque fois, mais je n’avais pas prévu qu’elle – comme les précédentes – me lâcheraient. Selon Carine, mon caractère et mes humeurs me rendaient invivable. Alors, quand vous me dites que l’amour est une partie intégrante de notre vie, où est passé celui qui nous avait réunis ?

A 55 ans, j’avais mené une carrière linéaire, devenant enseignant, écrivain. Homme d’affaires également, pour gérer le commerce de mon ex. J’avais pour elle développé des compétences multiples, acquises sur le tas ou par des formations, avec une ténacité motivée par mon intérêt pour la chose, entendez, ma dulcinée et… l’amour durable, celui qui fait partie intégrante de notre vie, celui que tout le monde cherche, sans parvenir à le garder…

Les sentiments ne représentaient plus pour moi que désastres, déceptions, déconvenues. Je m’envolais vers un ailleurs improbable où, sur la brochure, on me promettait un séjour inoubliable de paix et de sérénité. Existait-il ce pays enchanté ? N’était-ce pas une utopie de plus, une arnaque, un mirage que ce dépliant prônant la réparation des existences passant du blanc et noir aux couleurs ragaillardissantes comme celles qui remplissaient les pages du catalogue que je feuilletais pour la nième fois ?

L’hôtesse vint me proposer à boire. Je n’avais pas soif. Ni faim. J’avais plutôt « fin », entendez, l’envie d’écourter cet absurde voyage. Je finis par fermer les yeux. Quand je les ouvris, je sentis qu’il était encore temps. Temps de replonger dans un sommeil réparateur (le précédent avait été loin de l’être !). Temps de penser autrement, de cesser de paraître au lieu d’être, temps de repartir sur une nouvelle base, vous savez, toutes ces expressions qu’on utilise pour se sentir revivre, renaître, pour se donner du courage jusqu’à la prochaine étape, la prochaine épreuve…

« Veuillez attacher vos ceintures, nous arrivons au « Bonheur », annonça une voix suave au micro de l’appareil. A l’arrêt, une cohue de passagers envahit les couloirs. Tous se pressaient pour découvrir l’Eden promis. Je tentai de me joindre à la longue file, mais je fus bousculé comme un renégat, et me rassis. Une fois le tumulte passé, je me levai péniblement. J’étais incapable de faire un pas. Je suffoquais. « Vous ne vous sentez pas bien ? », s’enquit une personne de l’équipage. « Où sommes-nous ? », bredouillai-je, inquiet. « Au pays de l’intégration mentale, politique, sociale, raciale, culturelle, harmonieuse. Au pays de l’intégration des individus en quête d’illusion », répondit le steward qui était venu m’assister. Je n’avais plus le choix, n’avais-je pas démontré que j’étais partie prenante dans cette aventure ? Je descendis, bien décidé à trouver la fonction mathématique primitive. Celle qui est à la source de l’être.

 

 

©Sarah Mostrel

 

 

 

 
 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 

SARAH MOSTREL

 

De formation initiale ingénieur, Sarah Mostrel est écrivain, journaliste, musicienne. Auteure publiée, elle chante sur ses textes, prend des photos, peint.

 

 

MAJEURES PUBLICATIONS LITTÉRAIRES

 

RECUEILS DE POÉSIE :

CHEMIN DE SOI(E), éd. Auteurs du monde (2015)

TEL UN SCEAU SUR TON CŒUR, éd. Auteurs du monde (2012)

LE PARFUM DE LA MANDRAGORE, éd. Atlantica-Séguier (2009)

LA CARESSE DE L’ÂME, éd. La Bartavelle (2003)

LA ROUGEUR DES PENSÉES, éd. La Bartavelle (2001)

L’ABSOLU ILLUSOIRE, éd. La Porte des Poètes (2000)

 

LIVRES D’ARTISTE :

À MESURE QUE JE T’AIME, éd. Transignum (2015)

A CŒUR DÉFENDANT, éd. Transignum (2011), bilingue français/anglais

 

ESSAI :

OSEZ DIRE JE T’AIME, éd. Grancher (2009)

 

RECUEIL DE NOUVELLES :

LA DÉRIVE BLEUTÉE, éd. L’Echappée Belle (2014)

RÉVOLTE D’UNE FEMME LIBRE, éd. L’Echappée Belle (2013)

 

CD :

CES HEURES OÙ TOUT S’EFFACE

(texte-voix-chant : Sarah Mostrel, Musique : Jean-Pierre Brouard) (2015)

POSER LE MONDE (texte-voix-chant : Sarah Mostrel, Musique : Pierre Meige) (2011)

DÉSIRS PASTEL (texte-voix-chant : Sarah Mostrel. Musique : Pierre Meige) (2010)

 

DISTINCTIONS

Primée lors d’un concours de photographie organisé par le groupe LAGARDÈRE (2016)

Médaillée de l’académie ARTS-SCIENCES-LETTRES (2015)

Médaille du rayonnement culturel de LA RENAISSANCE FRANÇAISE (2014)

Prix de poésie néoclassique ANDRE OMBREUSE, SAPF (2014)

Grand prix international CHARLES LE QUINTREC (Mention spéciale), SAPF (2012)

Primée lors du 7e concours international de Poésie La Porte des Poètes (1999)

 

Références et liens : 

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