Sandrine Rotil-Tiefenbach

 

LEVURE 12 DIAPO SANDRINE ROTIL-TIEFENBACH France

 

(France)

C’EST L’HEURE

 

C’est l’heure de faire une sieste, j’n’ai pas dîné hier soir, donc là j’ai mangé fort et ça me fait lutter, même mes lunettes en baillent et mes têtes sont cramées, mais je travaille.

 

C’est l’heure dédiée à mon enfant à mon amant aux essences-mêmes de ma vie, mais d’abord il me faut m’enfermer, être seule pour remettre l’air dans mon panier, sans quoi je n’aurais rien à partager, c’est le travail qui m’a vidée.

 

C’est l’heure d’appeler ma famille, – à défaut de la voir – qui me manque encore – et encore – et depuis tant de siècles, karmiques éternités, mais je travaille.

 

C’est l’heure d’appeler mes amis, qui m’reprochent à raison, que j’suis jamais dispo, et que – à raison ? – je suis très égoïste, mais je travaille.

 

C’est l’heure de répondre, avec rires et plaisirs, à une joyeuse attaque de messages privés, qui a déferlé ce jour, aussi le jour d’avant – et aussi le jour d’avant-avant –, et aussi le… mais je travaille.

 

C’est l’heure d’écrire un grand roman. Non. Deux ou trois grands romans, quatre ou plus encore, et des poésies magiques et des images fantastiques mais… je travaille.

 

C’est l’heure de respirer, de flâner en terrasse, car le soleil et moi, souvent comme à jamais, avons à parler vrai, mais je travaille.

 

C’est l’heure de s’engouffrer, à la pointe surpeuplée, aux foules par milliers dans les entrailles du sol, pour enfin rentrer chez moi ; et en pleurant, pour pas qu’on m’touche ! Mais on me touche quand même et ça m’fait toujours mal. Je travaille.

 

C’était mon anniversaire, l’heure neuve de changer d’âge, ainsi que chaque année, j’ai oublié mes vœux, je ne fais plus de fêtes, le temps s’est envolé, parce que je travaille.

 

C’est l’heure de s’arrêter, car le médecin l’ordonne. Mais je ne veux plus jamais, avoir à ajouter, à ses médicaments, ceux pour les angoisses, celui qu’on nomme xanax, car si je vais au bout, d’un congé maladie, le travail me rappelle, alors quand j’y retourne, encore faut que j’le paye…

 

C’est l’heure de faire à manger, de faire le ménage, de remplir mes papiers, factures et autres petits tickets, de câliner mon chat et d’aller me laver, mais je travaille.

 

J’ai pas fait à manger. J’ai pas fait le ménage. J’ai bu du vin rosé. Je me suis pas lavée. Je suis trop – trop – fatiguée.

 

C’est l’heure d’aller dormir, et avant je voudrais bien, juste pour une minute, un peu vivre, ne faire rien, car demain je travaille, mais là je n’ai plus le choix maintenant je dois me coucher,

 

C’est l’heure.

 

 

24.6.15

 

 

 

image003       GRIPAIX

 

 

 

AUX PORTES DE LA FRANCE

 

L’enfant devra s’enfuir avant l’aveugle, le

barbare tribunal,

en plein cœur de la rue parmi larmes et dédales

 

sa bouche nue déjà

en sang

de la langue seule qu’il a

connue

et des enfants de son école

de sa mémoire les

farandoles

 

on lui a dit ces temps actuels

avec ta mère file au grand loin,

cette Terre Promise dont tu n’as

jamais humé, le moindre ciel,

ici s’en viennent des flambeurs,

des voleurs d’âmes, des assassins

 

j’ai faim répondait-il,

 

comment dessine-t-on un pays

 

sans visage ?

 

 

[fe15]

 

 

 

image005       LEVANT

 

 

 

INTEMPÉRIES

 

Pourquoi l’eau voyage-t-elle,

Dans le caniveau ? Pourquoi l’eau voyage ?

Parce que la Terre est ronde, et qu’elle en fait le tour, comme celle sur ton visage après un gros chagrin…

 

Pourquoi l’eau pétille-t-elle,

Dans le caniveau ? Pourquoi l’eau pétille ?

Parce que les pigeons s’y ébrouent quand ils prennent leur bain,

comme toi quand tu joues dans ton petit bassin !

 

Pourquoi l’eau est-elle grise,

Dans le caniveau ? Pourquoi donc l’eau est grise ?

Parce que le trottoir l’est, comme les murs de la ville, et qu’il a beaucoup plu,

Tout comme le sont tes mains,

toutes maquillées de boue, au retour du jardin.

 

Pourquoi l’eau est si noire,

Dans le caniveau ? Pourquoi l’eau est-elle noire ?

Parce qu’il a neigé sur le macadam, et depuis ce matin les voitures roulent dessus,

Tel le chocolat chaud, que je mêle à ton lait, à la différence, qu’il te va bien au teint.

 

…/…

 

Pourquoi l’eau est toute rouge,

Dans le caniveau ? Pourquoi l’eau est rouge ?

Parce que des hommes ont trouvé d’autres hommes, lesquels au Nom de Dieu, les ont abattus,

Y était ton papa, qui marchait dans la rue. Tu ne le reverras jamais. Il est tombé en vain.

 

Pourquoi l’eau coule bleue, maman ?

Dans les ronds de tes yeux, pourquoi l’eau est-elle bleue ?

Parce que j’ai pris le ciel,

pour le glisser dedans, le ciel tout entier, avec ses tourments,

ses nuages, ses soleils…

 

Parce que la vie est belle, mon enfant adoré,

Et qu’elle dépasse tout, au Nom de la Liberté.

 

* * *

 

 

sept15

 

 

 

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Soupirs

[chanson]*

 

J’ai des soupirs au fond de mes rêves

des bulles de vie emprisonnées

dans la geôle d’un avenir aux portes gardées par

des machines…

 

J’ai des questions au fond de mon crâne

des bouts de conscience éparpillés

sur le sol sec de temps passés aux meurtrières

emplies de larmes…

 

J’ai des brins d’herbe au creux de mes paumes

des langues de cœur couleur de baume

chacun d’entre eux conte une histoire,

un écho, un rire, un reflet dans le

miroir…

 

J’ai des espoirs partout dans le sang

qui viennent, reviennent, vont et circulent

comme les marées, comme les courants

comme quand flamboie un soleil mourant…

 

J’ai bien trop d’air dans mes trachées

tant de vieilles fièvres en cavale

les épousées du roi goudron, ô beaux nuages

saison immuable…

 

L’amer cimente mes sourires

J’ai mis mes jours au fond d’une bière

et toutes les heures qui les composent,

au coin d’une feuille de papier ou de

rose…

 

Être sans vivre, exister sans une phrase

j’ai des cris clairs au fond de mes yeux

l’âme éperdue quand ses entraves

dansent ses éclats et crèvent les cieux

 

La mémoire ne sait pas le présent

et la mer a encore refusé

de brûler le reste de mes souvenirs

le sable était chaud et noir pourtant

 

J’ai des trombones dans mes gobelets

un téléphone en métal, inhumain

un nano-ordinateur avalé en cachet

que j’aurais du faire injecter dans ma main

 

J’ai peur, j’ai peur si tu savais…

non de la mort mais de ce que je suis

un paquet de flotte et d’énergie

réponse chimère au monde entier

 

J’ai des machines devant mes portes

qui passent mon temps à l’assassiner

des bulles de vie emprisonnées

des soupirs au fond de mes rêves…

 

des bulles de vie emprisonnées

des soupirs au fond de mes rêves…

 

des bulles de vie emprisonnées

des soupirs au fond de mes rêves…

 

 

 

ao14

 

 

 

image009       centaurette

 

 

 

NON

 

Non, ce n’est pas du blush que j’ai sur les paupières, c’est le bleu dilaté de mes veines cerclant mes yeux brûlants.

Non, ce n’est pas du mascara qu’il y a sur mes cils, c’est la poussière que j’ai soulevée en travaillant.

Non, ce n’est pas un fard qui colore mes joues, c’est le sang que toutes mes émotions agitent…

Non, ce n’est ni du gras de baleine ni le collagène, d’un cadavre asiatique qui rougissent mes lèvres, c’est, encore, le sang qui en a coulé quand je les ai mordues.

Non, ce n’est pas de l’eau que j’ai là dans mon verre, mais le vin blanc qui m’aide, à parvenir jusqu’au bout de chaque jour.

Non, ce n’est pas le soleil qui me fabrique un sourire, je ne le vois jamais entre les artères grises, car même quand il est là, moi je suis enfermée.

Oh non, c’est le feu de mon âme, qui tel un fil d’épée, pourfendant mes fatigues, mes colères et mes larmes… au-delà des nuages a choisi la Beauté.

 

 

[mai15]

 

 

 

image011       3nieux

 

 

 

SYNESTHESIES

 

Orwell est gris, comme la plupart des anticipationnistes et autres dystopiques de la même engeance… alors aussi,

Huxley : matière métal mélange argent/cuivre

K-Dick : rouge aluminium

SF pure : Asimov : gris gris et gris !

 

Le film Brazil : rouille

 

Vian est vert pomme pastel

 

Stravinsky bleu violacé nuances rouge vif (Le Sacre…)

 

Dvorak : traînées de tâches lourdes très colorées au gros pinceau jeté alliant des vifs et des sombres en tous genres

 

Victor Hugo

Les Misérables : camaïeu d’anthracites (justement)

Notre-Dame de Paris : Gris et Rouge

 

Beethoven : tourmentes émeraude

 

Rimbaud : indéfinissable – peut-être fond cobalt

 

Camus : jaune or et jaune sale, mêlés ou en fonction

 

La Bible ancien testament : grise !

La Bible chrétienne nouveau testament : bleu

 

Gainsbourg : noir brillant (par opposition à noir mat)

 

Coltrane : or massif

 

A de St-exup : blanc

 

Le ciel : PLATINE

 

Ma main : plastique transparent

 

Le contenu de ce verre ?

Chut.

 

Il n’est pas bon de déranger le silence…

 

 

[quand ?]

 

 

 

image013       violet

 

 

 

Ne m’cache pas ton regard petite sœur

 

tes yeux mouillés si

pleins d’avions sauvages de

froids feux guerres mélangées il

est déjà trop tard joli cœur tes

batt’ments des orages je

ne veux plus jouer

 

Ô ces longues nuits

manipulatrices jusqu’à

l’Aurore de l’ultime sang

rouge

toujours rouge ce ne sont que

des enfants

 

As-tu app’lé le

Grand Effrayeur ? Il est

L’Heure.

 

Réveille-toi.

 

 

[2005]
 

 

 

 

 

____________________________________________

 

SANDRINE ROTIL-TIEFENBACH France

 

Sandrine Rotil-Tiefenbach, romancière, poète, illustratrice, peintre et photographe, est l’auteur de Sarah K. 477, roman (éditions Que); J’air, roman (éditions Michalon) ; Dernière fin du monde avant le matin, poésie & aquarelles (éditions Mélis) et Grise (éditions Sulliver). Elle signe également nouvelles, chroniques, poèmes ou images au sein de différents anthologies et collectifs, reconnus ou underground.

 

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