Sandrine Rotil-Tiefenbach

 

 

 

(France)

 

 

 

 

SKANES RIVAGE 1981

 

 

Je ne veux pas me baigner dans la mer. Elle reste aux genoux bien trop longtemps, sur des kilomètres peut-être. Et, j’aime nager sans toucher le fond, le corps porté entre masse océane et courants d’air. Mais je ne veux pas me baigner dans la mer à cause des méduses. C’est le garçon d’ici, qui a un âne, qui me l’a dit. Par absence de vent, les méduses viennent jusqu’à nous. Elles sont là, comme des lustres sous-marins, à dormir probablement. Il y a des accidents chaque été avec les occidentaux. Les occidentaux ne regardent pas où ils marchent en général. Ils veulent toujours tout faire sans savoir. Voilà ce qu’il m’a dit, le garçon d’ici. Il était d’accord pour que je monte sur le dos de son âne, mais à condition que je lui donne une pièce. Je n’en avais pas.

Elle est belle, la Tunisie. Du moins ce que j’en vois. L’air brûle, même le soir, même avec le vent. Ça sent très bon, des odeurs qui piquent, oranges, roses et jaunes. Il y a de la poussière partout. Pâle, salée. On dirait que le sable continue derrière la plage, qu’il n’en finit jamais de régner. Il m’en reste toujours un peu dans les sandales, paillettes sur ma peau de blanche que le soleil a un peu cuite. Je m’ennuie parfois. Ma mère est à la projection d’un film français, avec Romy Schneider. J’aime beaucoup cette actrice, je voudrais avoir les mêmes cheveux qu’elle dans Sissi, mais ce film-là est triste. Elle n’y a pas beaucoup de cheveux et c’est un film où elle n’est plus toute jeune et qui raconte des choses de la mort. Je m’ennuie car il n’y a pas de chevaux. En vacances, tout ce qui m’intéresse, ce sont les chevaux. La Tunisie peut bien sentir bon, sa mer est pleine de méduses, je n’ai pas d’argent pour monter sur l’âne du garçon d’ici, je n’aime pas ce cinéma qui n’est que pour les mamans, et il n’y a pas de chevaux.

Il y a tout de même une piscine. Donc, je passe mes journées dans le bassin, à faire la planche ou à rester le plus longtemps possible en plongée. Parfois, d’autres enfants viennent jouer avec moi et on fait des compétitions d’apnée. Sinon, je suis seule et regarde le voile de mes cheveux danser sous les reflets aquatiques, carrelés turquoise, si blonds et clairs… Je suis une sirène. Chaque pas que je fais au bord de la piscine est comme mille poignards me traversant le pied. Mais personne d’autre que moi ne peut le savoir parce que je suis très courageuse. C’est en dedans que je pleure. Quand j’ai trop de douleur, je retourne à l’eau. Je ne garde, dans mes yeux, qu’un tout petit refrain de chlore iodé un peu flou.

 

 

 
Nous avons un bungalow tout blanc, avec un toit bombé, rond. Une seule pièce, immense, et une petite cour qu’éclairent des réverbères au sol. Les insectes crissent au crépuscule, alors que les étoiles, elles, ne cessent de palpiter très loin dans le noir. Un gros crapaud habite par là, du côté de chez nous. Parfois, j’ai passé des heures à l’attendre, le guetter. Mais c’est quand je ne suis pas là qu’il vient. Je l’entends, j’accours, et n’ai que le temps de le voir s’enfuir à mon approche. Toujours est-il que j’ai décidé qu’il était mon crapaud. J’ai déjà eu des animaux. Et beaucoup ! J’ai fais des élevages d’araignées, de guêpes, d’escargots. J’ai eu un lézard. Pas longtemps, dix minutes peut-être, mais j’en ai déjà eu un. C’est difficile d’avoir un lézard, parce qu’il faut l’attraper. Il est vrai que j’ai toute la patience requise pour ce genre d’exercice, ainsi que le silence qui s’y doit adjoindre. J’ai eu une tortue, une souris des champs, et même un moineau recueilli très jeune, que j’ai gardé des semaines durant, en liberté. Il répondait à son nom, Dunky, où que l’on soit, dans la rue, chez les commerçants, je l’appelais et il venait se poser sur mon doigt aussitôt. A nous deux, nous provoquions les attendrissements de toute la gent adulte, sauf ma mère. Devoir m’en séparer prématurément fut un déchirement. Mon histoire avec Dunky est ancienne, elle date déjà de l’année dernière. Chiens et chats, c’est banal, mais j’ai eu aussi, et à mon actif encore, une magnifique collection de tous les animaux de la ferme, voici trois étés, alors que j’étais justement dans une ferme pendant quinze jours. En revanche, je n’avais jamais eu de crapaud. Celui-ci était donc tout choisi.

Les dîners sont plutôt agréables. Avec maman, nous avons mis nos robes, et nous allons danser. Certains soirs, des artistes avec un micro viennent nous faire rigoler. Mais ce que je préfère par-dessus tout, c’est le retour au bungalow, allée serpentine entre les bas réverbères, parce qu’il est empli du chant des grillons. Je ne peux m’empêcher de les chercher, sous les plantes sèches, à ces lumières semées.

Sur la plage, j’ai fait du chameau et on a acheté des pralines. Ici, ils appellent ça des chouchous ! Ici, ce qu’il y a de bien, c’est qu’ils ont instauré un supermarché de plage qui passe toutes les cinq minutes. Beignets aux pommes, chouchous, bracelets, chapeaux, montres, chouchous, colliers, chouchous, boissons, chouchous, on ne risque pas de manquer si on a oublié quelque chose. J’y ai d’ailleurs fait une trouvaille ! Un serre-tête pas comme les autres, un serre-tête avec des longs ressorts au bout desquels il y a des trucs bleus qui tournent quand on souffle dessus, et même tous seuls s’il y a du vent ! Aux souks de Sousse, à Monastir aussi, toutes les mères de famille, et il n’y a que ça, nous arrêtaient pour savoir où on l’avait eu et les enfants me regardaient drôlement ! Moi je le leur disais. Au supermarché de la plage de Skanès Rivages, à Skanès.

 

 

 
Après la plage, le sable continue. Des petites dunes très chaudes le bordent jusqu’à la piscine et les maisons et le reste. J’étudie les cactus, avec prudence, quand, sous mes yeux, apparaît soudain la plus jolie chose que je n’ai vue de ma vie ! Une toute petite petite petite grenouille patauge dans un rond de sable humide. Elle est grosse comme mon pouce et mon pouce est gros comme un bouton de chemise. Je m’agenouille, la prends au creux de ma paume, referme mes doigts pour ne pas qu’elle s’échappe. Nous restons un peu ainsi, puis, craignant de l’étouffer, j’ouvre la main. Elle n’a pas sauté, elle est restée là. Sa gorge bat à tout rompre et tout le reste est figé. Je me relève et, sans la quitter des yeux, l’apporte au bassin. Toujours immobile dans ma main attentive, la miniature ne bronche pas. Sa finesse m’hypnotise, ce corps minuscule et tremblant est si petit, si petit et parfait en même temps, que c’en est merveilleux. Nous entrons dans l’eau où je la relâche. Elle y a toute la place qu’elle veut et ne peut se sauver. Ses cuisses délicates se délient et elle se met à nager. Je m’éloigne un peu pour lui éviter les vagues que pourraient causer malgré elle ma masse de géante. Je ne tiens pas du tout à ce qu’elle se noie ! Et c’est là que la magie a lieu. La petite grenouille a pris, visiblement, vitesse de croisière et direction, et la direction, on dirait que c’est moi. Je recule encore, le plus doucement possible, à une distance plus représentative, car bien entendu, ce sont mes malheureux remous dans la piscine qui auront créé ce courant qui me la ramène.

 

 

 
Le soir est arrivé et il a bien fallu se résoudre à rentrer au bungalow pour se préparer. J’ai laissé ma petite grenouille au bord du bassin, côté végétation, le cœur un peu gros. Je n’allais pas la laisser dans l’eau, tout de même ! Si petite, elle n’aurait jamais pu remonter et retrouver ce qu’il lui faut pour se préparer elle aussi au soleil couchant. Cette prison était par trop cruelle et même s’il m’en coûta, je la libérais. Jamais je n’avais eu une telle beauté – et si rare ! – dans toute ma collection d’animaux et la chance de l’avoir trouvée rendait encore plus triste notre trop prompte séparation. Je n’avais même pas eu le temps de lui donner son nom.

Le lendemain, je me précipite à la piscine, avec cette foi ridicule que dépasse une tacite lucidité. Bien sûr, les heures passent, confirmant l’irréversibilité de mon deuil. Je décide d’aller aux dunes, chercher, peut-être, une autre petite grenouille. Sans succès, je retourne au guet de mon crapaud. Je le vois passer, toujours rarement et toujours furtif. Il a une voix qui porte, des boutons partout, et il est énorme. J’oublie ma grenouille. A quoi bon ?

 

 

 
Le dernier jour a été gris et on l’a surtout passé à faire nos valises et à échanger des adresses avec les différentes rencontres faites ici. J’étais heureuse de rentrer à Paris. Je suis toujours heureuse quand je rentre chez moi parce que, chez moi, c’est le meilleur endroit du monde. A ma dernière baignade dans la piscine, une petite grenouille est venue nager avec moi. Elle est apparue comme qui dirait d’un seul coup, et elle m’a suivie, nageant aussi vite avec ses toutes petites pattes que moi avec mes brasses timides. Nous avons virevolté ensemble, moi devant, elle à mes côtés, de son plein gré, un très long moment. Je ne saurai jamais si elle m’avait reconnue ou si la peur de tout géant dans mon genre l’avait désormais quittée, mais ce qui est sûr, c’est qu’avant de partir, j’ai pu la prendre au creux de ma main ouverte, la caresser du bout du doigt, elle était tranquille. Sa gorge tressautait de temps en temps, un grand coup, comme pour rire. J’étais folle de joie. Tant pis si personne à l’école n’allait me croire, ni Marilyne, ni Virginie, ni Christine, ni Laetitia, tant pis ! Moi, je savais que c’était vrai. En Tunisie, j’avais eu dix ans et une rainette qui avait joué à nager avec moi dans la piscine.

 

 

SRT [allias tR.]
août 2002

 

 

 

 

(fe06)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

http://le-joujou-rouge-peinture.over-blog.com/

 
Née en 1971, Sandrine Rotil-Tiefenbach est une romancière et poète française. Elle vit et travaille dans la région parisienne.
Passionnée par les arts plastiques, elle peint et dessine, en accompagnant ainsi ses pensées d’écrivain. L’art photographique fait aussi partie de ses passions artistiques.

 

http://www.striol.com/article-1959728.html
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