Sanda Voïca

 

 

 

(Roumanie-France)

 

 

 

 

Des seuils et des yeux

♦             Le Danube est devenu salé, même très salé, et de surcroît il a séché. Dans son lit de gros sel les gens s’amusent à faire des galeries et des sculptures, souvent des miniatures. Tout cela m’éblouit au point de vouloir l’enregistrer : avec ma montre, qui a un petit système inclus pour cela, je filme. Je regarde concentrée et de très près la tache verte, ronde, clignotante : ce que je vois ENTRE dans ma MONTRE.

        J’incorpore cette autre réalité – future ou parallèle – dans mon temps quotidien.

♦           La nuit, plusieurs rêves, coupés par des courts réveils. A midi, leur « rangement » dans une série, malgré leurs différences. Je vais d’une grande boîte ouverte, correspondant à un rêve où je flottais, inerte, regard placide, à des boîtes de plus en plus petites, déployées sur l’horizontale, où les circonstances sont de plus en plus concrètes, même si d’une réalité toujours décalée et où je m’incarne de plus en plus.

                Mon flottement de plus en plus vivant, jusqu’à une dernière boîte,     où tous les personnages me sont familiers, tout en me restant étranges, et où je deviens de plus en plus mouvante, jusqu’à des gestes violents et cris.

              Le mécontentement succédait à une grande joie ; contrariée moi-même par des sentiments et attitudes que je ne me soupçonnais pas, j’agissais – loin du flottement du premier rêve.

              Dans mes rêves successifs, je passais du rêve à la… vie.

             Si j’avais continué de rêver, j’aurais enfin rejoint ma propre vie – la vraie, la plus intense, active, réactive, mouvante au possible, n’excluant pas le « fictif », l’imaginaire, vu que les circonstances improbables et le temps indéfini restaient toujours de rigueur.

♦             Dans mon jardin – dense, ténébreux, avec des plantes variées mais pas très hautes, et très étendu, je dirais même sans limites, sans clôtures, à perte de vue, je vois, dans son milieu, une sorte de lutin, blanc, d’une blancheur étrange, mate, les contours bien clairs dans le noir du jardin – figure découpée, blanche, creuse, plate. Sans être transparent, avec des petites oreilles saillantes, cet être nain sautillait devant  moi, bien vif et surtout gai. Vivace et joyeux, faisant des petits pas de côté, à droite, à gauche, il me transmettait sa joie, et à la fois il m’infligeait la plus grande des angoisses : il effacerait, au fur et à mesure de ses sautillements, le jardin. Tout autour deviendrait blanc, creux, vide, inexistant, avec des faux contours, le lutin restant actif et destructeur !

♦             Du fretin. Menu, menu. Je grouille, je me multiplie sans fin, je me meus en moi-même, indéfiniment multipliée – mais très menue : du fretin. A moi-même des milliers de poissons – pas pourris, pas vivants non plus, se multipliant quand-même, miraculeusement. Jusqu’à quand, mon Dieu, resterai-je que du fretin ?

 L’infini à la portée des poissons.

♦             J’ai été quelques instants, avec la certitude que c’était toute ma vie, une artiste dont la « spécialité » était d’accumuler des objets en verre, sur des tables, dans des amas plus ou moins improbables, fantasques mais plutôt stables. Les objets en verre épais, mais toujours blanc, bien transparent. La fragilité exclue, jusqu’au moment où cet artiste, moi en l’occurrence, était obligé ou arrivait au point où il devait placer un dernier objet, en verre toujours, sur le bord même, à l’un des angles. Un objet difficile à poser, à stabiliser, d’une forme irréelle, arrivé à moi on ne sait pas comment, et obligée de l’utiliser. Mon art consistait en ceci  même : réussir à poser ce dernier objet en verre, compléter l’assemblage.

Et je m’extirpe de cette vision – vie possible – et je regrette de ne pas être cet artiste.

Deux jours après, je reviens sur la note d’avant : je le regrette beaucoup moins – ou du moins contente que j’ai eu aussi mes autres vies réelles/ imaginaires.


fin 2012 – début 2013

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Présentation

 

Née en 1962 en Roumanie. Etudes à la Faculté de langues étrangères de Bucarest. Travaillé pour la revue « Contemporanul-ideea europeanà » et « La Roumanie littéraire » comme correctrice, entre 1990-1997. Publié dans les plus importantes revues littéraires bucarestoises poèmes, nouvelles, fragments de roman. Publié en 1999 le recueil  « Le diable avait les yeux bleus »/ « Diavolul avea ochi albastri » sous le nom d’Alexandra Voicu, Editions Vinea, Bucarest.

 

Depuis 1999, arrivée en France. A présent, elle écrit directement en français.

Elle montre ses textes francophones depuis peu. Détails sur son blog, « Le Livre des proverbes nouveaux », rubrique « Présence ailleurs ».

 

Initiatrice et animatrice (avec Samuel Dudouit) depuis 2010, de la revue numérique, devenue entre temps, mensuelle, « Paysages écrits ».

 

 

 

https://sites.google.com/site/revuepaysagesecrits/archives/numero-4

 

http://www.le-capital-des-mots.fr/article-le-capital-des-mots-sanda-voica-111130033.html

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