Salah Al Hamdani

 

Portrait de Salah Al Hamdani, © Isabelle Lagny

 

(Irak)

 

 

 

Grandir avec des chimères

 

I

 

Dans ces ruelles sinueuses

on dissimulait le désir

on enterrait le soleil blessé

et la poussière avait un goût de grêle

 

Autour d’un matin démoli

j’avais trouvé un criquet bleu

Je l’avais confié aux autres enfants mutilés

 

D’un lieu à l’autre

sur mes épaules

comme un vendeur de journaux analphabète

je trimbale désormais les saisons empaillées

et les rires des enfants édentés

 

II

 

Je suis un petit soldat sans patrie

à cheval sur l’horizon

Ma vie chavire en proie au vide

 

Partir de l’écorce de la langue

pour pleurer le pays lointain

disparu avec l’aube intense et muette

 

De la semence de l’avenir

il ne me reste dans les mains

que des cris

et le secret du fleuve triste

enseveli sous la rouille du temps

 

III

 

Tout le monde danse

et se moque de l’oiseau lapidé

 

Lorsque l’horizon devient méconnaissable

pour la tourterelle

le rythme entêtant de la perte

efface l’aridité de l’après-midi

et panse ma solitude

 

Ma parole trébuche sur le visage du fleuve

Frémissement du bédouin face à l’Euphrate

Et ses peuples déracinés

errent dans la tête d’un chien abandonné

qui s’affole en moi

 

Alors je pense à toi

tandis qu’un crépuscule me transperce le cœur

et que le soir rétrécit

 

 

 

Chevaux nègres

 

J’ai laissé mon père garder les murs de la nation

du bas de sa tombe et de son obéissance

ainsi que le visage aérien de son dieu sans relief

 

Aujourd’hui

je malmène le large

Je fais l’élevage d’univers singuliers dans un bidonville

Je préserve le poème du chaos

et la mémoire de l’amertume

 

Les chevaux nègres de mon ailleurs

doivent être maintenus en vie

autant dans le mythe que dans le quotidien

 

Ils piaffent avec fascination

pour le claquement du cerf-volant

 

Hier encore

j’ai parcouru la morgue du crépuscule froid

de l’autre côté de la vallée

là où la brume gît dans l’ennui

 

Loin des regrets

j’ai laissé s’échapper la forêt avec son cri

J’ai peint l’avidité du silence

avec le vent et son récit

 

Tôt le matin

j’ai vu ma mère

seule dans une guerre contagieuse

elle grelottait avec la ville

 

Que faire si l’envie du retour s’évade de moi

et rebondit sur la page ?

 

J’ai égaré mon père à la frontière

avec ses entraves d’esclave

ai laissé ma mère ramasser les débris du temps

et les promesses mensongères de son dieu

Puis à la fin j’ai mis le feu à l’horizon.

 

 

 

Réveiller les fontaines

 

Pour Hemadi [1]

 

La mort t’a rattrapée

et son appel déchire mon matin

Lourd héritage pour ma caravane fugitive

 

Tout est lisse aujourd’hui dans la lumière

Tout est commencement

et ma défaite

un mythe

un cri émergent

un éblouissement épouvanté

Je survis à l’improbable braise

cachée dans ton royaume de grêle

J’aurais tant aimé réveiller les fontaines

pour ta félicité

 

Il fallait bien, pour toi,

que la mort vienne discrètement

comme un visiteur anonyme

sur le bord cuivré des songes

 

Mais qu’est-ce qu’une fin stupide ?

Celle qui n’essouffle

que des hommes aux lèvres écarlates ?

Au pied de la falaise du jour

les serpents de l’Euphrate

se sont affalés comme des chiens

au seuil de ta chambre

et la beauté des dunes

est restée muette dans ton matin

 

 

 

Très haut

 

Ce matin, encore, on a battu des hommes

 

Triste printemps

début d’une blessure sans nom

fable accablée par la grêle

 

Silences et cris pour les vivants

Cette aurore éclaire en moi

l’orphelin qui n’a pas eu le temps

d’inventer le destin de son père

 

Là-bas, tout se dissout

le vol de l’oiseau à minuit

les collines d’argent

et le vent dans les cheveux de la bien aimée

 

Un Dieu s’y prosterne en silence

Il est le scribe des âmes mortes

le gardien de l’abîme

et de la steppe asphyxiée

 

 

 

Forteresse de la démesure

 

Faire taire le vent de l’âge qui se faufile entre les saisons

près de cette demeure qui arrondit le cœur

Des écrits, du remords aux larmes amères

Confusion

et la vie passe

 

Alors que la nostalgie se mesure à l’aune du dehors

le regard trébuche toujours quelques pas devant

et des navires malmenés

se raccrochent aux décombres de l’existence

 

Alors peu importe le temps qu’il fera

quand je t’atteindrai

 

J’ai suivi le monde aveugle de l’homme désemparé

et son ombre incandescente

 

Ma vision négocie avec les cordes des pendus

les filets des pêcheurs disparus

et l’avenir des exilés au seuil du néant

 

Là où l’œil bouscule les limites

l’exode de l’autre est empiètement

Puis le vent bande les mouchoirs de l’adieu

pour des mères endeuillées

et les saisons mortes par noyade

 

Un jour lorsque les fissures atteindront mon esprit

bondée de veines et d’échos

de peaux tannées pour faire résonner les râles qui engorgent la blessure

je détesterai l’impasse

et le désir cru

 

Je dessinerai une obscurité de peur que la beauté se perde

À la lueur de l’étincelle dans le cachot

J’écrirai pour le passeur abandonné par son double

et j’entendrai à travers lui

des voix indistinctes

 

Je déteste la misère ainsi que les fêtes des fidèles

Des mensonges et des cris du mur

surgit sans relâche la fusion

jusqu’à se tenir la douleur dans la bouche

dans l’attente du scandale

 

 

 

On m’appelle l’étranger

 

On m’appelle l’étranger

Celui qui s’assoupit dans les arènes du soir

N’entendez-vous pas siffler l’esprit des ruelles en moi ?

 

Un pied dans le déluge

l’autre sous la grêle

un réveil après l’autre

alors que les sauterelles de l’enfance

dévorent l’immensité humide

les victimes s’accumulent

sous un ciel profané par la sécheresse

 

On m’appelle l’étranger

je tamise les morts et les pleureuses à gages

les bruissements de la steppe perlée

ainsi que l’ailleurs

qui se fane dans la mémoire

 

On m’appelle l’étranger

il y a une lacune dans mon histoire et dans cet argile

malgré ma semence plantée dans l’écorce du monde

 

J’invoque la nudité du miroir

les mains ouvertes comme celles d’un refugié heureux

en quête d’un monde blême

Et j’étreins le cœur de la fleur nocturne

quand la pensée se prolonge

jusqu’au durcissement de l’encre

 

Une rivière volatile

De l’orge mûre au vent

je distille des tourbillons en vrac

et le mirage creuse dans mes artères

 

On m’appelle l’étranger

le marchand d’étoiles

pour une mère restée dans la guerre

 

De loin, de l’ennui, d’une blessure interminable

Je l’aperçois

dans un souffle chaud

Elle tranche avec ce chemin aveugle

dans la palmeraie de ma mémoire

 

Je suis le poème glissant

sur l’herbe haute argentée de juillet

qui répond aux sonnailles d’un monastère sourd

Avec mon océan des métaphores

je suis le poisson arlequin dans cet instant d’éternité.

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Bio-bibliographie

 

Salah Al Hamdani, poète, écrivain et homme de théâtre français d’origine irakienne, est né en 1951 à Bagdad. Il commence à écrire des poèmes en prison politique en Irak vers l’âge de 20 ans. Opposant à la dictature de Saddam Hussein et nourri de l’œuvre d’Albert Camus dans les cafés de Bagdad, il choisit la France comme terre d’exil en 1975. Il n’a cessé ensuite de se positionner contre la dictature, les guerres, l’occupation anglo-américaine de l’Irak et le terrorisme. C’est à Paris qu’il est devenu auteur de nombreux ouvrages (roman, poésies, nouvelles et récits) dont plusieurs sont traduits de l’arabe avec Isabelle Lagny. Acteur et metteur en scène, il a joué dans plusieurs films au cinéma ainsi qu’au théâtre, notamment le rôle d’Enkidou dans Gilgamesh, Théâtre National de Chaillot, mise en scène de Victor Garcia en 1979.

 

 

Poésie :

Contrejour amoureux, (Dialogue poétique avec Isabelle Lagny), Editions Le Nouvel Athanor, Paris, 2016

Je te rêve, (poèmes), Editions Pippa, Paris, 2015

Deux enfants de Bagdad, Salah Al Hamdani et Ronny Someck entretiens avec Gilles Rozier, Éditions des Arènes, Paris, 2015

Bagdad mon amour suivi de Bagdad à ciel ouvert (poèmes), Editions Le Temps des Cerises, Paris, 2014, (nouvelle édition).

Rebâtir les jours, Éditions Bruno Doucey, Paris, 2013.

Poèmes avec ses poussières, Une anthologie poétique personnelle en arabe publiée par le Ministère irakien de la Culture à Bagdad en 2013 (Bagdad capitale de la culture)

Bagdad-Jérusalem, à la lisière de l’incendie, avec Ronny Someck. Traduction Michel Eckhard Élial pour les textes en hébreu, Isabelle Lagny et Salah Al Hamdani pour les textes en arabe, Éditions Bruno Doucey, Paris, 2012.

Saisons d’argile, Al Manar, Paris, 2011.

Le Balayeur du désert, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle

Lagny, Éditions Bruno Doucey, Paris, 2010.

Bagdad mon amour, Écrits des Forges / L’idée bleue, Québec, 2008.

Bagdad à ciel ouvert, Écrits des Forges / L’idée bleue, Québec, 2006.

J’ai vu, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, L’Harmattan, Paris, 2001.

Au large de Douleur, L’Harmattan, Paris, 2000.

Ce qu’il reste de lumière, L’Harmattan, Paris, 1999.

L’Arrogance des jours, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, L’Harmattan, Paris, 1997

Mémoire de braise, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Elizabeth Brunet, L’Harmattan, Paris, 1993.

Le Doute, Caractères, Paris, 1992.

Au-dessus de la table, un ciel, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Elizabeth Brunet, L’Harmattan, Paris, 1988.

Traces, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Elizabeth Brunet, Éditions Spéciales, Paris, 1985.

Mémoire d’eau, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Danielle Rolland et J.P. Chrétien-Goni, Caractères, Paris, 1983.

Les Hauts Matins, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec J.P. Chrétien-Goni, L’Escalier blanc, Paris, 1981.

Gorges bédouines, traduit de l’arabe par Mohamed Aïouaz et Danielle Rolland, Le Cherche Midi, Paris, 1979.

J’ai vu (en arabe), Maouakf, Alep-Syrie, 1997.

Le Haut des jours (en arabe), Al Mada, Damas-Syrie, 1996.

Dans la sécheresse l’eau (en arabe), Publications Craies, Bruxelles, 1993.

Le nécrologue d’Ourouk (en arabe), Publications Craies, Paris, 1986.

Fugitif de ma bouche nº 2 (en arabe), Craies, Paris, 1984.

Fugitif de ma bouche nº 1 (en arabe), Craies, Paris, 1984.

Promesse d’athéisme (en arabe), Al Noqta nº 11, Paris, 1983.

 

Livres d’artistes :

Âge de raison, avec des peintures de Martine Jaquemet, Atelier, Lucinges, 2017.

Bagdad-Bagdad, (bilingue Français-Allemand) poèmes et récits avec des photographies de Abbas Ali Abbas, Editions Réciproques, Montauban, 2017.

En écho de lumière, poèmes avec des photographies de Fabien Pio, Editions GLC, Montpellier, 2015.

La Mère, en français avec des dessins de Danielle Loisel, Signum, Paris, 2015.

La Mère, (bilingue français-arabe) avec des encres de Robert Lobet, La Margeride, Nîmes, 2013.

Cette averse vient d’un autre nuage, avec des encres de Robert Lobet, La Margeride, Nîmes, 2012.

Mirages, avec des peintures de Danielle Loisel, Signum, Paris, 2011.

Longtemps après, avec des typographies de Marie Renaudin, Atelier, Rambouillet, 2011.

Saisons d’argile, (bilingue français-anglais) avec des peintures de Yousif Naser, Al Manar, Paris, 2011.

Pluie de juillet, (bilingue français-italien) avec des dessins de Selim Abdullah, Sanlorenzo, Lugano, 2011.

Une averse de loin, (bilingue français-arabe) avec des dessins de Lydia Padelec, La lune bleue, 2010.

Sables, (français-arabe-hébreu) avec Marlena Braester et des encres de Robert Lobet, La

Margeride, Nîmes, 2009.

Poèmes de Bagdad, (bilingue français-arabe) avec des lithographies de Danielle Loisel, Signum, Paris, 2005.

 

Romans, nouvelles et récits :

Adieu mon tortionnaire, nouvelles et récits, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, Le Temps des Cerises, Paris, 2014.

Le Retour à Bagdad, roman, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, Les Points sur les i, Paris, 2006.

Le Cimetière des oiseaux suivi de La Traversée, nouvelles, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, L’Aube, La Tour d’Aigues, 2003.

Une vie entre parenthèses (en arabe), récits, Al Mada, Damas, 2000.

 

Anthologie personnelle en anglais

 

Goodbye Baghdad – memory and exile, poèmes choisis, traduits du français par « Sonia Allend ». Editions de « Seagull Books London Limited », 2017.

 

Baghdad mon amour, en anglais, (nouvelles, récits, roman et poésies choisis). Traduit de l’arabe (Irak) en français par l’auteur et Isabelle Lagny. Traduction en anglais à partir du français,  par Sonia Alland. Éditions Curbstone Press, New York, 2008.

 

Sur Salah Al Hamdani :

 

Bagdad-Paris, itinéraire d’un poète (documentaire de 55 minutes) d’Emmanuèle Lagrange. Productions LAHUIT, Paris, 2008.

 

Deux enfants de Bagdad de Gilles Rozier, entretiens avec Salah Al Hamdani et Ronny Someck, Éditions des Arènes, Paris, 2015.

 

Poèmes Voix et musiques

 

Un CD « Oublier Bagdad » (2015) poésie et musique avec Salah Al Hamdani, (poète et voix) et Arnaud Delpoux, (compositeur-interprète) a été primé par le Coup de Cœur de l’Académie Charles Cros, 2017.

 

Un CD « Une saisons d’exil » (2018) Salah Al Hamdani, (Poèmes dits par l’auteur) avec accompagnement musical extrait de l’album Gwenn Ha Du New Tone Jazz. Quartet (In the groove, 2003). Editions Sous la lime, Paris, 2018.

 

Poèmes au sein d’anthologies :

101 poèmes contre le racisme, Editions Le Temps des Cerises, Paris, 2017

Nous aimons la vie plus que vous n’aimez la mort ! Editions Al Manar, Paris, 2016

Poésies des poètes français du monde arabe, Anthologie Islandaise, Editions Oddur, Reykjavík, 2014

Le oui et le non, Editions Le Nouvel Athanor, Paris, 2014

60 poèmes contre la haine, Editions Material, Paris, 2014

La poésie au cœur des arts, Editions Bruno Doucey, Paris, 2014

Voix Vives, de méditerranée en méditerranée, Editions Bruno Doucey, Sète, 2012

Enfances, Editions Bruno Doucey, Paris, 2012

Le mystère, les cahiers du sens, Editions Le Nouvel Athanor, Paris, 2012

L’Athanor des poètes, les cahiers du sens, 1991-2011, Editions Le Nouvel Athanor, Paris, 2011

Nous, la multitude, Editions Le Temps des Cerises, Paris, 2011

Et si le rouge n’existait pas, Editions Le Temps des Cerises, Paris, 2010

Ailleurs « Episode II » Une année en poésie, Editions Musée Rimbaud, Charleville-Mézières, 2009

Voix Vives, de méditerranée en méditerranée, Editions Encre et lumière, Sète, 2010

L’attente, les cahiers du sens, Editions Le Nouvel Athanor, Paris, 2008

Poésies de langue française 144 poètes d’aujourd’hui autour du monde, Editions Seghers, Paris, 2008

L’année poétique, Editions Seghers, Paris, 2007

Les plus beaux poèmes pour la paix, Editions Le cherche midi, Paris, 2005

 

Articles

Nombreux articles dans des journaux, des revues et des sites culturels, en français et en arabe accessible sur le site : http://www.salah-al-hamdani.com/

 

[1] Artiste peintre et poète irakien mort en exil à Gent (Belgique) en 2014

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