Ruxandra Niculescu

 

 

(Suisse)

 

 

 

Les tableaux du peintre Mihai Criste

 

 

 

(État de veille du rêve)

 

 

 

ESSAI

 

 

 

Dans une interview accordée à un magazine internet, Mihai Criste se considère comme un peintre surréaliste. Donc, pour le peintre roumain né tout juste en 1975, le mouvement idéologiquement fixé par Breton dans le Manifeste du surréalisme en 1924 n’est pas un simple courant, mais un archétype esthétique. D’ailleurs, Breton lui-même considérait que Dante aussi ou même Shakespeare „dans ses meilleurs jours“ pourraient passer pour des surréalistes. Mais, pour utiliser le langage de G. Călinescu, tout comme le romantique, le classique ou le baroque, le surréaliste est „un type utopique, qui n’existe pas à l’état pur“, en réalité on ne peut rencontrer que „des compromis, des mélanges“.

 

Appliquant la remarque du critique littéraire à l’œuvre de Mihai Criste, je risquerais d’apprécier que le peintre est un surréaliste de nature classique, parfois tendant vers le baroque. Sans être vraiment un rebelle, il ne cherche pas tant „la délivrance totale de l‘esprit“ (Breton, Aragon), mais l’annulation de la contradiction entre le rêve et la réalité. Comme s’il avait peur de ne pas rater le sens mystérieux du monde, le peintre pratique un onirisme aux yeux ouverts.

 

S’il s’agissait seulement du mélange d’objets choisis au hasard, qui ne vont pas ensemble ou, pour citer Lautréamont, le précurseur le plus revendiqué du surréalisme, de la „rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ”, le surréalisme de Mihai Criste ne serait qu’une technique, une manière. Car un hasard provoqué, recherché à tout prix, n’est plus un hasard, mais une méthode. Cependant le peintre réunit les objets les plus différents pour découvrir leurs correspondances secrètes, obtenant ainsi la révélation du tout, l’image complète de la surréalité recherchée.

Un objet banal tel que le parapluie semble, chez René Magritte (Les vacances de Hegel), tout d’abord une sorte de pari avec la géométrie: comment peut-on peindre un verre sur un parapluie? Mais parlant d’un point de vue fonctionnel, le verre est le contraire du parapluie, celui-ci accumule l’eau alors que le parapluie la rejette. Le peintre avait un peu joué sur la dialectique.

Chez Mihai Criste aussi (À la mémoire de la pluie), la pluie est seulement un phénomène potentiel, absent. Elle est évoquée à l’aide du feu, la poignée du parapluie étant en fait une bougie brûlant. Donc le parapluie protège la bougie contre la pluie. Le feu étant l’antipode élémentaire de l’eau, est-ce que le peintre donne ici une réponse métaphorique à Magritte, qui disait que „chaque chose que nous voyons en cache une autre“? Alors est-ce que le feu cache le visage de l‘eau? Mais l’humour de Mihai Criste semble avoir aussi un autre but. Le parapluie noir et la bougie sont souvent l‘accessoires de l‘enterrement. On y célèbre le décès de la pluie. Sans faire un geste épigonique, le peintre rend hommage au maître, l‘ironisant en même temps. C’est pourquoi je ne trouve pas justifiée l’affirmation de Daniel Nicolescu selon laquelle le peintre se serait „professionnalisé dans un post-magrittisme“, tout créatif qu’il soit. Même s’il y a des ressemblances du point de vue des moyens d‘expression: la clarté des symboles, l’impersonnalité d’affiche des portraits, le dessin précis, „académique“, sans la force spectaculaire des couleurs, l’univers de l‘artiste Mihai Criste est bouleversé par les doutes de l’artiste contemporain. Il ne se contente pas de pouvoir peindre le „visible caché“ sous le „visible apparent“ et il ne se fait pas d‘illusions à l’égard de l’effet réel de la rébellion à travers les images de l‘art. Aujourd‘hui, où la théorie freudienne est éclipsée par le pessimisme de la neurobiologie qui proclame l’absence du libre arbitre et la plus mystérieuse des particules élémentaires présumées a pu être isolée de façon expérimentale, la vision du monde dans les tableaux de Mihai Criste balance entre le pessimisme historique et l’espérance mystique en l’entité cosmique du monde.

C’est ainsi que m’apparaît l’image du diable par rapport à l’Archange homonyme de l’artiste dans le tableau La suprématie de la lumière. La construction est exquise aussi, entre autres, parce que c’est le diable qui est  ici  au premier-plan pas l‘ange, armé du glaive de lumière. On ne voit le représentant des ténèbres que de derrière, mais on devine, même sous cet angle faible, par l’intensité avec laquelle il regarde son adversaire, une fascination infinie. L’image est d’autant plus intéressante que le diable est suggéré comme étant réel tandis que l’ange est seulement un vitrail dans une église. Est-ce que le diable serait venu pour prier l‘ange? On lit ici, implicitement, une espérance d‘une victoire de la lumière contre les ténèbres, n’importe quelque direction philosophique l’interprétation puisse prendre.

Inspiré par Magritte ou pas, et, dans le cas affirmatif, développé avec un certain sarcasme, le thème de la feuille dans Rien ne se perd, tout se transforme est une sorte de phénoménologie de la nourriture comme principe destructif et, en même temps, indispensable à l‘existence. L’idée que la réalité se laisse composer et décomposer, comme un jeu de puzzle, est excellente du point de vue visuel. Toutes les pièces nécessaires sont à notre portée, il faut seulement pouvoir les souder. Ironie amère ou geste démiurgique?

Le tableau À la recherche du temps perdu est un hommage directement rendu à un grand peintre, étant conçu avec des moyens presque hyperréalistes: l’autoportrait symbolique de l’auteur devant La persistance de la mémoire de Salvator Dali.

Le titre emprunté de Proust ne facilite pas l‘interprétation, mais la rend au contraire plus compliquée. Le thème des deux tableaux est le temps. Chez Dali, c’est le temps einsteinien, plié, courbé, „chiffonné“. Les corps des montres sont mous et pendent comme des haillons dans l‘espace. Alors que le contemplateur ne peut pas détacher ses regards du chef-d’œuvre du maître, il donne quand-même l’impression qu’il voudrait regarder sa montre, mais pas parce qu’il se dépêcherait de quitter le tableau. L’idée est géniale et drôle en même temps: le disciple veut retrouver le temps perdu, en réglant sa montre selon les montres einsteiniennes du tableau de Dali, mais celles-ci indiquent chacune une heure différente.

Le temps est le thème préféré de Mihai Criste dans plusieurs œuvres. Le naufrage du temps est une version du thème du temps irrécupérable: une horloge antique cassée, aux aiguilles figées, suggérant dans le premier moment le temps mort. Mais un vol d‘oiseaux (dont les ailes ressemblent aux aiguilles de l‘horloge) veulent se mettre sur le cadran qui montrera dès ce moment-là de nombreuses heures. Les bases du temps présente une clepsydre où le sable voletant bâtit des châteaux périssables  … de sable. Le geste de régler l’horloge réelle selon l‘un des rythmes universels apparaît avec une grande économie de moyens d’expression dans L’équinoxe d’automne. L’effet du temps nous est montré dans (Epilogue of Life), où tant la plume-bougie, que la main qui la porte sont en cire, alors que le message testamentaire se transforme dans une matière fondue et coagulée d’une manière informe.

Dans La Dualité artistique le portrait du peintre apparaît deux fois : il cite sa propre œuvre ( Le temps est l’âme ) et figure dans la photo comme observateur, qui regarde le tableau de l’extérieur.

 Ainsi le motif initial (l’horloge devient le temps même, qui s’envole sous la forme d’un papillon blanc) acquiert une dimension nouvelle au travers du dialogue entre la réalité objective et celle subjective, mais non moins concrète, de l’art.

Les papillons font, certainement, partie de l‘accessoire de Dali, même si, dans le cas de Mihai Criste, d’autres comparaisons s’imposent aussi, surtout avec le papillon géant de Max Bucaille ou avec les papillons étranges et extravagants des contemporains Vladimir Kush et Julien Pacaud. Toutefois, chez Mihai Criste, en dehors de la chance indiscutable d’être picturaux et mystérieux, ceux-ci symbolisent la métamorphose et donc le principe de la continuité universelle.

 

C’est pourquoi nous voyons la nature en pleine étendue florale par la fenêtre ouverte, avec des ailes géantes de papillons (Scent of Window). L’image d’un monde en germination, sous le signe des correspondances reliant l’esprit humain (symbolisé par la musique, le parent miraculeux des mathématiques) à la loi fondamentale de la nature est le thème de l‘œuvre Germination of Music. La suggestion que les pétales blancs de la marguerite correspondent aux touches du piano sous forme d’ailes est mentalement décorative et de grand effet (dans certaines langues, comme  l’allemand, le nom du piano signifie aile, Flügel). Pour se débarrasser peut-être du ballast des papillons surréalistes, l’artiste a introduit – inutilement peut-être – l’abeille dans la dernière version de l’œuvre. Une preuve de bon goût artistique est que l’association pétales/touches ne reste que suggérée et n’est pas concrétisée visuellement. Considérant la musique comme le moteur de la germination, l’artiste établit un principe spirituel à la base de la vie.

 

Dans Au-delà de la fenêtre, œuvre minimaliste mais prégnante, nous voyons une fenêtre (sans ailes et paysage) ouverte vers… l’absence absolue d‘image. Nous observons devant nous un appareil capable de montrer le monde de l‘extérieur, selon la saison désirée, ce qui peut être réglé à l’aide des boutons. Mais le problème est que sur l’écran, qui tient lieu de fenêtre nous ne voyons que les ondes d’un dérèglement, comme dans le cas d’une chaîne de télévision sans antenne. Sur ce mécanisme il est écrit: Reality/ Réalité, donc la réalité nous est promise au-delà de la fenêtre. Mais de quelle réalité s’agit-il? Est-ce que nous avons cessé, comme dans le film bien connu Matrix, d’exister et tout n’est qu’une réalité virtuelle? Un tableau sur un thème actuel, inquiétant, d’autant plus que, je ne sais pas si par hasard ou volontairement, les ondes du brouillage présumé rappellent  à du fil barbelé…

 

The Spring Offspring n’est pas seulement l’œuvre la plus originale, mais aussi, à mon avis, une clef de voûte dans le travail de Mihai Criste. Une jeune femme (son visage est peint dans la même manière de réalisme symbolique que le portrait de l’auteur devant le tableau de Dali) serre contre sa poitrine nue un bouquet énorme de tulipes rouges evocants des bouches ouvertes, désirant la dévorer. Dans le premier moment choqués peut-être par le geste voluptueux dans un tableau qui ne semble avoir aucune intention érotique, nous nous rendons compte que tant le geste de la main, qui semble offrir le sein nourricier à l’avidité des bouches florales, que l’expression de dévouement total du visage nous rappellent les peintures sur le thème de la maternité. Nous avons devant nous une madone jeune et sensuelle et le fait que celle-ci ne nourrit pas un enfant réel, mais un bouquet de tulipes, peut-être le règne végétal tout entier, la nature elle-même, ne réduit en rien l’air sacral du geste commun à tant de peintures de madones à toutes les époques. Il s’agit d’une apothéose du principe féminin, qui accouche et nourrit de son amour le cosmos entier. La subtilité, le geste provocant et en même temps la discrétion avec laquelle cette peinture est réalisée me semblent particulièrement prometteurs pour la future évolution artistique de ce peintre remarquable.

 

 

 

 

 

 

 
 

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Blog personnel: http://mihaicriste.blogspot.ro/

 

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RUXANDRA NICULESCU

 

–       née en 1949 à Bucarest (Roumanie).

 

Elle vit actuellement en Suisse.

 

Etudes universitaires à l’Université de Bucarest (LETTRES).

 

Rédactrice et lectrice pour la maison d’édition bucarestoise EMINESCU.

 

Auteure de livres de poésie, prose et essais, Ruxandra Niculescu a publié ses créations littéraires dans de nombreuses revues roumaines et allemandes.

 

Elle est présente dans plusieurs anthologies de littérature, ainsi que dans plusieurs revues virtuelles.

 

Livres de poésie:

 

Allemand:

Die Zeremonie der Erinnerung (La cérémonie du souvenir), Kulturamt Kassel,1989

Die Metaphernwährung (La métaphore de la monnaie), Pop Verlag, Ludwigsburg 2013

 

Roumain:

Meseria exilului (Le métier de l‘exil), Editions Eminescu,1998

Oglinzi părăsite (Miroirs abandonnés), Editions Eminescu, 2001.

 

Traduite en japonais, italien, lituanien, slovène et tchèque.

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