Ruxandra Cesereanu

 

 

 

(Roumanie)

 

 

Démences
(fragments)

 

 

I
Je croirais que c’était un ancien crépuscule
car les aveugles tâtonnaient déjà criant étonnés.
Un oiseau se jetait de la tour.
L’oeil livide de la lune pendait avec la langue gonflée,
trois sorcières du levant blasphémaient avec des larmes d’or.
J’étais inquiète comme la tristesse de feu du soleil au crépuscule.
Alors un ange rouge, maigre et d’une voix grêle,
brilla sur le visage de Marie.
Ses cheveux volaient dans la chambre,
flottant en même temps avec les mots sacrés.
Au dehors la nuit était comme un coquelicot pourri,
Marie délirait ayant un petit ange dans son ventre
et un hibou se lamentait.

 

 

 

 

II
Le père descend lentement du ciel
comme un ange nouveau-né.
Les tempes rouges, ma mère se penche vers lui.
Des pèlerins, des femmes chétives et bleues
se posent la main sur la bouche.
Au coucher du soleil, les merveilles s’accomplissent difficilement.
Derrière les barbelés des chiens pâles parlent humainement.
La lune enfonce ses griffes dans le soleil.
Sur la plaine, des fleurs noires, délicates,
étranglent les enfants solitaires.
Amen.

 

 

III
Dans ces contrées ta tête est soleil de nuit,
deux ailes ont poussé de tes oreilles,
ta bouche est molasque et brûlante.
Tu ouvres les yeux et mesures la lumière.
Si tu as pensé pourquoi je te tiens dans la cage
comme un ascète, le crépuscule dans la bouche,
tu saurais que ma vie s’était révoltée des cuisses jusqu’au cerveau.
Ta tête flottant dans l’insomnie comme un oiseau fou
reste penchée sur la lune,
et seulement Salomé et Judith sauraient
comment je caresse ta chair chaque nuit.

 

 

 

 

IV
De loin j’aperçois des gens marchant sur la mer
comme des minces flammes.
Tu ne peux marcher comme eux, mon bien-aimé,
parce que les jeunes os sont froides et vides.
Tu tombes le front penché vers la terre.
Tes jambes brillent des baisers des vieilles femmes
et ton cerveau est devenu fou dans la lumière.
L’amour noir tombe ondoyant mon silence d’argent,
mon silence d’argent.

 

 

V
La jeune fille était verte dans sa chambre
et le lit commença à voler au-dessus des toits.
Les oiseaux s’écrasèrent au frôlement brûlant
et le soleil s’écroula sur les bâtiments.
Aux fenêtres, un enfant ensorcelé cria,
les mouches heureuses bourdonnaient autour de lui,
lorsque la jeune fille ouvrit les yeux et rit.
Ses ailes sombres se débattaient.
Tout près de l’église la jeune fille devint liquide
un serpent jaune coula du ciel mou
et le lit, seul, s’écrasa d’un tour,
comme un aveugle sans pieds.

 

 

 

 

VI
Père revient à la maison,
tu restes cachée derrière les dentelles,
jeune mariée des alcools,
et son âme, groh, groh, mord du ciel.
La lune se brise du tour justement devant ta fenêtre à grilles.
Tu glisses dans la chambre et respires les étoiles.
Tu n’as pas de pitié,
la lune sanglante, gargouillant, s’est noyée avec son capitaine.
Groh, groh.
Tes yeux se sont écoulés jusqu’au ventre,
ils sont tombés à tes pieds.
La nuit s’est rendue violacée, tourmentée par la nausée.
Le serpent sommeillant de la tête de mon père
hypnotise la jeune fille.
Les veines bleues du matin sont coupées par un voyou.
Trembleuses dans le brouillard, les mouches chantent.

 

 

VII
C’est une maison sans fenêtres
ou les anciens rois, les marchands et les guerriers respirent.
Ils cherchent et grincent
et la lune qu’ils ne voient pas
reste pendue et fume.
Les murs dégoulinent somnambules,
les araignées sont des bijoux de famille
et l’obscurité est la chevelure des fils errants.
Les portes se ferment comme de vieilles filles
et le lampadaire clopine dans l’air.
Des cheveux rouges des veuves
les fantasmes font des perruques chaque jour.
Quelqu’un apporte des lettres anonymes
et j’aperçois par le trou de la serrure un corset moisi.
Une jeune fille se baigne dans les années
et l’eau se remplit des grenouilles roses.
L’étranger dort sur le tapis d’argent.

 

 

 

 

VIII
La louve jaune tourne autour de la lune
et les chiens fouillent parmi les feuillages
les traces des morts errants et verts.
Une foule de somnambules se jettent du neuvième étage.
Les enfants grattent les miroirs
et leurs dents poussent soudain dans le cauchemar.
Le vieillard fait des sorcelleries au-dessus de la ville.
A la main gauche il a trois doigts tristes.
Qui pourrait éparpiller le sombre jour?
Jésus le rouge passe seul par la boue.

 

 

 

 

En français par Aurore César et François Bréda

 

 

 

 

 

 

 

 

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Ruxandra Cesereanu

(née le 17 août 1963)

–          est une poétesse, essayiste, nouvelliste, romancière et critique littéraire roumaine.  Également  journaliste, universitaire, historienne de la littérature et critique de cinéma, Cesereanu est titulaire d’un poste d’enseignant à l’Université Babes-Bolyai, et collaboratrice de la revue littéraire Steaua.

–          auteur de plusieurs volumes de prose et de poésie, Cesereanu est connue surtout pour ses descriptions lyriques de la féminité et de l’érotisme.

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