Rolande Scharf

Médecin psychiatre

 (France)

 

 

 

Le Pays du  HIC et NUNC

 

 

 

Nizan écrivait : « je ne laisserai personne dire que vingt ans est le plus bel âge de la vie ».

 

D’ailleurs pourquoi serait-ce le « bel âge » ? Si on considère le temps qui passe, l’instant que nous sommes en train de vivre hic et nunc est certes meilleur que le suivant puisque, le temps, en s’écoulant nous entraîne vers notre fin.

 

Les pessimistes diront que chaque année  ajoute son poids de fatigue, de limitation, d’affaiblissement de notre corps et d’obscurcissement de  notre esprit ; tandis que les optimistes vont considérer que rides et visage parcheminé, chevelure blanche et rhumatismes vont de pair avec expérience, sagesse et connaissance de soi avec le soulagement de n’avoir plus rien à prouver.

 

Verre déjà à demi-vide ou encore à moitié plein …

 

Quand je songe à mes petites années, toutes celles qui précèdent l’adolescence, je ressens la légèreté de l’oiseau qui ne connaît ni limite ni obstacle ni frontière et se rit des intempéries.

 

En ce temps-là, et dans ce pays-là, je jouais sans jouet, c’est-à-dire que tous les objets alentour servaient de jeux et que rien ne limitait mon imaginaire qui savait transformer un tabouret en cheval de course, une table de cuisine en désert brûlé par le soleil, et les rideaux ondulant au vent léger en guerriers impatients d’aller sur le champ de bataille.

 

Entre les murs de ma chambre  je parcourais des kilomètres,

 

 

Oh l’escargot.  Chanson pour enfants

 

 

escaladant des sommets inviolés à la poursuite des aigles et des bouquetins. Les images qui s’animaient sur mon tapis et autour de mon lit évoluaient dès que je les libérais d’un mouvement de la tête. Que la licorne blanche se blottisse contre le lion  qui  l’abrite dans sa tanière, et que nous volions ensemble au-dessus de la mer, tout cela était bien plus réel que l’obligation de mettre mon pyjama et me laver les dents avant d’aller au lit…

Je me souviens de ce temps, dans ce pays, et de l’amour  que j’éprouvais pour un petit voisin de classe au regard clair. Quand il  prenait ma main dans la cour de l’école, mon cœur tressautait de joie et lorsque, assise à ses côtés je caressais son profil du regard, mon sang battait joyeusement dans mes jugulaires et l’air. La cloche annonçant la récréation carillonnait mon allégresse.

 

Je me souviens des odeurs de l’encre, de la craie et du savon de Marseille qui sont pour toujours liées à la joie d’être dans une salle de classe.   Cette émotion n’avait nul besoin pour s’épanouir, de projection dans l’avenir ni de promesse d’éternité.

 

Et quand le petit garçon a pris la main d’une autre fillette, j’ai sursauté comme piquée par une guêpe et puis j’ai regardé le ciel au-dessus des toits en respirant très fort, malgré ma gorge serrée.

Il n’y avait pas de place en ce temps-là pour loger dans ma tête, en plus de la curiosité, du désir de vivre et d’aimer, un égo tonitruant et si envahissant que l’esprit s’asphyxie et le cœur se lamine. Pas le temps non plus pour polluer l’instant présent par des ruminations étouffantes et colorer l’avenir dans des teintes moroses.

 

Je me souviens que dans ce temps-là, dans ce pays-là, lorsque j’essuyais un échec, je n’étais contrariée que par l’idée de la punition à subir.  Je ne me sentais pas coupable de n’être pas meilleure que les autres ni tracassée par l’idée du regard des autres.

 

L’avenir c’était l’immédiateté au jour le jour. Le temps était une donnée à variations discutables. Le lendemain fantasmé faisait fi des contingences  et ne connaissait que les limites du rêve et du désir.

 

Dans ce pays en ce temps-là j’ai aimé tous les ciels,  tous les climats et toutes leurs intempéries, les froidures et les canicules, les pluies les orages et les nuits sans sommeil quand le bruit du torrent qui passait sous ma fenêtre se faisait menaçant.

 

L’hiver  nous nous faisions des échasses avec la neige qui collait à nos semelles en couches successives et  nous arpentions les champs, les joues rougies et la morve au nez en nous écroulant de rire chaque fois qu’une échasse cédait et que nous roulions dans la poudreuse. Les anoraks déchirés par les barbelés sous lesquels il fallait se glisser et les pieds trempés d’avoir pataugé dans la boue n’étaient pas un souci. Aucun de nous ne s’occupait de savoir si ses vêtements étaient flatteurs, à la mode ou raccommodés.

 

Les automnes brumeux et odorants de rentrée des classes offraient de délectables réjouissances  après quatre heures : nous courrions vers les vergers et chapardions de toutes petites pommes ratatinées sucrées et juteuses dont nous nous gavions avec en prime, des dérangements digestifs qui intriguaient nos parents la nuit suivante. Au loin, les vaches au pas lent faisaient tinter les cloches de leurs colliers et meuglaient en rentrant à l’étable pour la traite.

Au printemps, les champs reverdis étaient piétinés par les vaches qui broutaient méthodiquement l’herbe qui donnerait à leur lait  ce délicieux goût printanier caractéristique du beurre d’été. Elles lâchaient des bouses odorantes que nous  comptions,  chacun s’attribuant une bête  pour faire des concours de vache la plus « productive » tout en prenant garde au taureau qui n’était jamais très loin.

On ne parlait pas encore de trou dans la couche d’ozone et personne n’accusait les innocents bovins d’émettre trop de méthane.

 

Les étés de ce temps-là dans ce pays-là, étaient toujours ensoleillés avec des journées pleines de découvertes, des jeux et des courses cheveux au vent jusqu’au soir où je m’enfonçais dans le sommeil , avec l’impatience de vivre le jour suivant.

 

En ce temps-là, dans ce pays-là, j’adorais les balançoires. Je saisissais la moindre occasion pour m’élancer avec ivresse toujours plus haut, toujours plus fort sans que le vertige ou la peur me gagnent. Il n’y avait pas beaucoup de balançoires dans mon pays. On en confectionnait parfois  avec deux cordes attachées à une solide branche d’arbre  et reliées par une planchette en guise de siège. Sinon, pour se balancer, il fallait attendre la foire annuelle pour grimper dans un engin plus sophistiqué, un manège sur lequel le temps de plaisir payant était limité à quelques minutes.

 

Je me souviens du jour où j’ai saisi le rythme pour amplifier et accélérer le balancement ; comment lancer vigoureusement les jambes en avant pour monter et les replier sous le siège au pic de l’ascension pour descendre.

 

C’était comme une sorte de danse avec le ciel … 

 

Un jour comme les autres, sans que rien ne l’ait annoncé, les objets perdent leur pouvoir magique ; ils refusent d’être autre chose que ce qu’ils sont.

 

Pour jouer il faut alors de vrais jouets, des consoles, des panoplies, des partenaires et des casinos, des grandes roues et des toboggans de la mort. Il faut des bonimenteurs pour nous amuser et des monstres pour nous étonner.

 

Un jour je suis passée à côté d’une balançoire sans monter dessus. Je me suis aperçue que je n’aimais plus tellement me balancer, que j’avais même un peu peur quand je volais trop haut, que je pouvais très bien vivre sans balançoire.  Le premier vertige, la première crainte de chuter, ont signifié mon entrée dans « l’âge de raison ».

 

J’avais grandi ! 

 

Quand un bel amoureux m’a délaissée, j’ai pleuré, cessé de m’alimenter et écrit des poèmes déchirants,  mais en alexandrins,  pour clamer mon désespoir à la terre entière…

 

J’avais grandi ! 

 

Un miroir croisé à l’improviste m’a renvoyé mon image et je ne l’ai pas aimée : je me suis mise au régime, ai acheté des chaussures à talons hauts et je me suis boudinée dans des vêtements trop petits pour paraître … autre que ce que j’étais. J’ai produit des « complexes», me suis inhibée et j’ai abreuvé mon entourage de mes doutes et de mes craintes.

 

J’avais grandi ! 

 

Mes rêveries sont devenues terriblement prosaïques :

– comment conquérir une liberté dont j’avais toujours joui sans m’en rendre compte puisqu’elle était en moi ?

– comment faire bonne impression ?

– comment plaire ?

 

J’avais grandi ! 

 

Grandir, prévoir, devenir pesante et tracassée puis partir …

 

Le pays et le temps dont j’ai été chassée, le pays de tous les possibles et le temps du gai bonheur me restent accessibles en rêve, parfois. Mais le réveil me précipite en bas de ma balançoire au moment où ma tête s’enfonce dans le nuage qui m’ouvre son ventre.

 

Exilée, bannie de l’endroit idéal qui m’a procuré à la fois liberté insouciance et protection dans un temps qui paraissait infini, je n’ai plus que le sommeil pour me griser en quittant sans effort la terre ferme et frapper à la porte du Paradis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts  et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion,  hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.

Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises. 

 

 

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