Rolande Scharf

 

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Médecin psychiatre

(France)

 

 

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Enfance en guerre

 

Il est consensuel de s’attendrir sur l’innocence de l’enfant, de s’émouvoir devant sa beauté et sa vulnérabilité ; toutes caractéristiques qui le placent d’emblée sous la protection des adultes et suscitent un amour inconditionnel.

Qui détermine le moment auquel l’enfant cesse d’être paré de cette fragilité qui nous force à l’aimer ?

Il est des mères qui considèrent jusqu’à leur mort leur « petit » comme un enfant. Le surprotégeant, l’excusant de ses fautes et le dispensant des efforts qu’on serait en droit d’attendre de lui.

 

 

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D’autres qui fixent arbitrairement à 15, 18 ou 21 ans l’âge de l’émancipation de leur progéniture qui sont alors invitées à quitter le nid.

L’enfant est sensé contenir des potentiels infinis que les adultes devraient lui permettre de développer. Dans l’enfant sommeille le génie, bouillonne l’énergie et attendent d’aboutir les aspirations dont ses parents le chargent.

Surprotégés ou très tôt livrés à eux-mêmes, que d’enfants ne sont nés que pour combler le vide existentiel de leurs géniteurs.

Ceux-là devront lutter leur vie entière pour découvrir leur propre désir.

Certains adultes estiment que rien n’est plus enviable que de garder en soi l’enfant qu’on a été.

D’autres pensent que ce stade initial doit au plus vite être dépassé. Ils ne gardent aucun regret pour ce temps où, dépendants et faibles, ils devaient se conformer, obéir et faire ce qu’on attendait d’eux.

Quoiqu’il en soit, ce temps reste déterminant.

 

 

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« Dis-moi quel enfant tu fus, je te dirai quel adulte tu aurais pu être » pourrais-je dire. C’est la raison pour laquelle la psychothérapie attache tant d’attention aux récits d’enfance rapportés par ceux qui espèrent « s’en sortir »…

L’évolution des mœurs fait que les enfants cessent de plus en plus tôt d’être ces créatures dépendantes de leur entourage. Si des adultes ont pu jadis et de façon normale pour l’époque, se comporter en maitres totipotents voire cruels, on assiste semble-t-il à un renversement progressif des rôles et des pouvoirs du moins dans notre société.

 

 

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Nombre de parents se plaignent des exigences de leurs rejetons en parures, en matériel, en divertissements, sans scrupule pour les sacrifices que cela implique, et sans se sentir tenus à contrepartie bien entendu ! Il est de moins en moins question dans notre civilisation de consommation, d’obéissance, de devoirs, de services à rendre. Les adultes sont sommés d’exaucer les désirs des enfants au nom de la revendication infantile bien connue : « J’ai pas demandé à naître » qui laisse sans voix ni argument.

« Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. A notre époque, les enfants sont des tyrans » s’exclamait déjà Socrate en pédagogue inspiré.

Observons l’enfant à ses débuts qui vit encore dans ses couches. A la crèche il convoite le hochet de son congénère, se bat pour le lui arracher tandis que l’agressé use des pieds des poings et des ongles pour défendre le jouet qu’il abandonnera dès que l’autre aura cessé de s’y intéresser.

Certains en arrivent à être interdits de crèche car ils mordent les plus faibles. Les mères ou les nourrices de ces innocents sont de temps en temps les cibles de l’agressivité enfantine. Ou de la provocation si fréquente qu’on considère qu’elle est inhérente au développement normal du jeune humain.

« Cet âge est sans pitié », n’est-il pas ?

Un grand nombre d’adultes relatent des souvenirs de classe brûlants où les tracasseries, moqueries humiliations en tous genres étaient quotidiennes et provoquaient bien des « mal au ventre », prétextes à rester à la maison.

Que de coliques, que de migraines fallait-il invoquer, et plus tard de règles douloureuses, pour aller se reposer à l’infirmerie et verser quelques larmes en secret dans le giron d’une infirmière compatissante.

 

 

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Ne pas être trop gros, trop petit, trop lent, trop noir, ou alors savoir jouer des coudes, de la vantardise ou du mensonge pour garder une place dans la communauté.

Ne pas être le cancre qui se fait huer quand il dit une bêtise, mais surtout ne pas être « premier de la classe » sous peine de se faire traiter de « chouchou du prof » et haïr de tous.

Gare à celui qui n’est pas vêtu comme tous avec la même casquette, les baskets de marque et le jogging à trois bandes, honte à celle dont les parents sont trop vieux, trop moches ou tout simplement absents.

Quant au malheureux ou à l’infortunée atteints d’une disgrâce ou d’une invalidité, que de lazzis, que de tourments subissent-ils. La justice revendiquée pour soi n’est pas appliquée à autrui dans la cour de récréation malgré les efforts des adultes qui tentent d’humaniser ces petits barbares et de leur inculquer des notions de respect et de politesse.

Des adultes largement majeurs décrivent encore les cicatrices vivaces laissées par d’anciennes blessures infligées à l’école à cause d’un patronyme étranger ou propice à déformation qui ridiculise celui qui en est affublé. Toutes causes incompréhensibles injustes et obscures parmi d’autres justifiant l’exclusion du groupe.

Les codes qui ont cours dans la jungle enfantine sont impitoyables autant qu’imprévisibles.

« Il vaut mieux être chassé d’entre les hommes que d’être détesté des enfants » écrit Richard Henry Dana en souvenir de son enfance…

Pour Jean-Jacques Rousseau, l’auteur de « Emile ou l’éducation » « l’enfance est le sommeil de la raison ».

Etre enfant oblige à entrer en guerre pour gagner une place dans la communauté enfantine. Le « je », est ce qu’il faut préserver et qui importe au plus haut point. En même temps, il importe de faire partie du groupe, de ne pas s’en éloigner. Tous les moyens sont bons pour devenir cet animal social, même si cela se fait aux dépens de ceux qui ne sont pas équipés pour cette lutte.

L’activité ludique pour échapper à la loi et fabriquer ses propres règles. Le jeu pour humilier l’adversaire, le tuer symboliquement. L’observation des enfants occupés à jouer, met en lumière chez certains l’agressivité, la ruse la triche, pratiquées par les plus habiles qui sont récompensés par la victoire au détriment des moins hargneux.

Voilà à quoi s’exerce dès l’école maternelle le petit d’homme.
La langue même de l’enfant laisse entendre l’importance qu’il se donne et que traduit le redoublement : « moi je » et plus tard l’habituel « moi personnellement je » qui persiste dans la bouche de certains adultes.

Temps et éducation devraient permettre de se considérer comme partie d’un tout et non comme un tout unique, centre de toutes les parties…

Après le passage au pays de l’enfance, il faut des années pour devenir un adulte qui contienne ses pulsions sadiques et agressives ou qui les sublime en compétitions sportives ou intellectuelles; à moins qu’il ne s’engage dans l’armée pour pratiquer ouvertement le jeu de la guerre avec la permission de tuer et les honneurs dûs aux héros.

Si l’on accepte de renoncer à un angélisme politiquement correct, l’« enfance apparaît comme la période intermédiaire de la vie humaine entre l’idiotie de la prime enfance et la folie de la jeunesse » comme le dit Ambrose Pierce.

L’enfant n’est pas innocent.

 

 

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Le mythe du bon sauvage n’est qu’un mythe.

S’il nous semble vraiment innocent, cet enfant, cela est inquiétant.
Car pour ne pas subir un destin de victime, il lui faut très tôt être vigilant et veiller à conserver ses prérogatives pour survivre.

Il lui faut patrouiller sur son territoire et vérifier que personne n’en franchisse les frontières. C’est à lui en premier de veiller sur son intégrité sous peine de devenir la proie des autres enfants qui eux ont compris le jeu de la guerre du « je ».

Dans tous les cas ce n’est jamais facile, l’enfance. On s’illusionne quand on la décrit comme un paradis perdu.
C’est en terrain miné que tombe celui qui s’arrache à l’utérus maternel. A lui ensuite d’éviter les pièges, les chausse-trapes et les guets-apens.

 

 

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Il n’y a pas d’enfance sans guerres, sans souffrances sans conflits, sans exclusions et sans larmes.

Et comme l’enfant ne dispose pas de toutes les ressources du langage pour exprimer sa peine à vivre, il tente parfois, pour soulager son tourment, de projeter hors de lui ce qui lui est insupportable. Malheur à celui qui se trouve en face …

L’enfant souffre de multiples peurs, affronte toutes sortes d’épreuves, court de nombreux risques, mais il ignore la peur de la mort et celle de l’avenir. Il ne sait pas que ceux qui le protègent, ses parents, devront mourir avant lui, le laissant seul au monde.

C’est quand survient un évènement qui lui révèle l’existence de la mort que l’enfant perd cette part d’insouciance.

Si tant d’adultes semblent regretter leur temps d’enfance, n’est-ce pas parce que c’est le seul moment de la vie où l’avenir n’est pas un sujet d’angoisse.

Le temps dans l’enfance s’étire avec langueur et s’accélère au fur et à mesure de l’âge.

 

 

 

 

Avec l’âge vient crainte de l’avenir et la peur de la mort.

Avant de se savoir mortel, captivé par « ici et maintenant » et par « moi, je » l’enfant peut se centrer sur soi, ne considérer que son bien-être et exiger sans scrupule la satisfaction de ses désirs.

Souhaitons de rester assez longtemps dans le cocon rassurant de l’enfance, à l’abri de la térébrante culpabilité qu’il faudra affronter à la sortie de cet âge qu’on dit béni, pour vivre dans un monde protection et sans pitié.

 

 

 

 

Un monde où il faudra prouver sans cesse qu’on mérite sa place, lutter pour la conserver, et se sentir coupable de ne pas réussir à être accompli.

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion, hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.
Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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