Rolande Scharf

 

 

 

(France)

 

 

« Hold on tight to your dream »

 

 

Virginie … Virginie…

Virginie !

 

Dire qu’elle portera toute sa vie ce nom qui lui va si mal !

Quand j’ai fait sa connaissance, elle avait autour de 20 ans.

Grande, élancée et d’une appétissante rondeur  elle portait sur son visage un air d’innocence qui suscitait l’envie de la protéger, de lui épargner les misères auxquelles elle paraissait vouée.

Virginie, elle s’appelait Virginie et elle aurait pu incarner la simplicité, la beauté  et la fraîcheur d’une belle plante née sur un terreau généreux et s’épanouissant sous un soleil caressant.

Mais Virginie avait une mère qui, en guise de caresse dispensait gifles et coups de poing et nourrissait sa fille d’alcool, de tabac, puis de produits divers pour « l’encourager » à tirer profit de son corps dès ses 9 ans.

A cet âge déjà la prostitution faisait partie de sa vie, beaucoup plus que les copines dans la cour de récréation de l’école.

En 2002 elle fait partie des toxicomanes invétérées pour lesquelles il n’y a plus d’espoir de réinsertion dans la société.

Elle est porteuse de maladies sexuellement transmissibles dont certaines, au-delà des ressources médicales, menacent sa vie à court terme.

Si elle comprend que la consommation de toxiques constitue un délit – elle a plusieurs fois été incarcérée pour ce motif – en revanche, elle ne met aucune barrière entre son corps et ceux qui veulent en user en échange d’une cigarette ou d’un verre. Sa mère exprime sa vive réprobation de ces transactions car dit-elle, Virginie se gâche et elle ne « rapporte » rien.

Virginie me parle puisque je suis là, disposée à l’écouter.

Elle est ouverte et confiante, innocente.

Elle raconte sans fioritures sa vie, sa mère et les hommes. Elle n’exprime aucune amertume ni rancœur. Parfois elle dérape dans des affabulations où elle se complaît pendant quelques heures, le temps de « redescendre » après une escapade au pays des états de conscience altérée.

Les années passent.

Simplement, un jour elle me dit :

– Croyez-vous que j’aurais pu faire tout ça s’il n’y avait pas eu l’héroïne ?

Et c’est bien une héroïne de trottoir, une guerrière épuisée qui, déjà ressemble à une vieille âme rompue et sans ressort que j’écoute.

Rompue et sans espoir elle perd ses dents sans tristesse ni regret. Il faut batailler pour lui faire accepter les prothèses.

La convaincre de soigner son corps abandonné demande de la patience avant tout : elle n’habite pas dans cette enveloppe qui appartient à tout le monde. Elle ne voit pas l’utilité d’en prendre soin.

Elle s’efface et s’éteint peu à peu, comme plongée dans un vague état d’indifférence inexprimable.

Ne pouvant se procurer assez de toxiques, elle s’empiffre de sucreries et grossit rapidement. Elle devient obèse sans même s’en apercevoir.

Les sucreries rationnées, elle se rabat sur les boissons gazeuses « light » qu’elle consomme sans mesure, au point de devoir séjourner en réanimation plusieurs fois.

Et là, elle commence à me dire qu’elle est une star et qu’elle se déplace dans son  avion personnel. Croyant à un épisode d’intoxication aigue (les joints circulent partout , ainsi que tout ce qui s’injecte, s’avale ou se sniffe )  je n’émet aucun commentaire.

Mais plus tard elle traverse l’océan à la nage pour rejoindre l’Amérique et le  yacht à bord duquel l’Aga Khan va l’accueillir.

Elle  trouve, les jours suivants, un coffre rempli de diamants et m’offre, à moi qui suis Lady DI, de puiser dans sa richesse. Les banques ont toutes des comptes à son nom dans lesquels elle me permet de me servir tant qu’il me plait.

Un autre jour je suis sa mère, si gentille qu’elle veut me sauter au cou pour m’embrasser. Je suis sa sœur, son amie, son protecteur et les jours où elle est maussade, je suis la rivale qui veut lui « piquer son mec », le « travelo » du coin de la rue à qui elle veut « casser la figure » pour cause de concurrence déloyale..

Les jours passent, parfois entrecoupés de périodes où, revenue à la réalité, elle exprime sa révolte de n’avoir ni mari ni enfant, et elle s’éprend temporairement d’un homme de rencontre  dont elle jure qu’il la demandera demain en mariage.

Elle a rencontré Albert prince de Monaco avec qui elle sort.

Elle me montre le lacet qu’elle a noué en diadème sur son front et me somme d’admirer sa couronne royale. Elle est reine, je lui dois obéissance.

Elle trouve un intérêt nouveau à son habillement et s’achète des vêtements  de  couleurs vives et même violentes, sans soucis de taille et de saison. Elle entasse jupes sur pantalons trop petits, bonnets sur perruques de carnaval alors qu’elle a une chevelure abondante qui ne se contient pas sous ses couvre-chef accumulés. Elle ne perçoit pas les commentaires qu’elle suscite sur son passage et me dit : « Je suis belle n’est-ce pas  » ?

En pleine nuit elle pousse la musique à fond et danse au bras de Brad Pitt puisqu’elle est Angélina Jolie et qu’elle se marie à l’acteur prestigieux. Les voisins protestent et l’injurient. Elle ne les entend pas.

Pendant longtemps j’essaye de contrer le délire, de traiter médicalement ses hallucinations, de la ramener parmi nous pour la ramener face à la dure réalité.

Elle se laisse faire avec une docilité qui me bouleverse. Elle est de plus en plus triste : elle délire moins mais s’ennuie à mourir. Elle est tranquille, n’embête personne, ne danse pas et ne mime plus un couronnement ou l’accouchement d’un royal héritier, mais elle est seule dans un coin et souvent elle pleure sans pouvoir dire pourquoi.

Peu à peu j’abandonne les traitements, et nous embarquons à bord du jet d’Alain Delon et passons le week-end à Nice. Nous sommes les reines du Casino et avons tous les princes à nos pieds. Nous gagnons des fortunes.

A présent que je ne contrarie plus ses visions de l’existence, elle me fait assez confiance pour demander mon avis sur ses fastueuses toilettes.

Le slip sur la tête en guise de diadème ?

– Magnifique.

Le brin de laine autour de l’annulaire ?

– Superbe bague de fiançailles offerte par le roi du pétrole.

Le gilet taille 54, informe et troué de brûlures de cigarettes ?

– Coûteux manteau de vison, bien utile en cet hiver rigoureux.

Elle semble ravie de ne plus prendre de médicament et satisfaite de ce qui lui arrive. Elle me fait penser parfois à Don Quichotte montant Rossinante et amoureux de Dulcinée. Que devient l’hidalgo magnifique quand on l’extirpe de sa réalité ?

 

Pour le moment, je constate que Virginie en ses rêves de grandeur réalise les vœux les plus merveilleux de la petite fille qu’elle a été. Elle rejoint dans le délire le Prince Charmant auquel elle a rêvé alors que sa mère la livrait aux camionneurs de passage. Elle dépense sans compter les euros et les dollars au lieu de se contenter de l’Allocation d’Adulte Handicapée que lui octroie la Sécurité Sociale. Les pauvres hères qui sont ses voisins prennent des allures de rois et de princes.

Virginie s’attribue une mère de rechange chaque fois qu’elle rencontre une femme bienveillante. Parfois je revêts cet habit, parfois c’est une inconnue qui en est affublée.

Chacune  des mères étant facilement remplaçable, Virginie ne court pas le risque d’être déçue ou abandonnée. Et si une mère devait mourir (elle m’a souvent demandé si j’allais bien, spécialement au moment où sa vraie mère était frappée par un accident vasculaire cérébral) une autre mère prendrait immédiatement sa place.

Quant aux hommes, une fois pour toutes dans la vie rêvée de Virginie, ils sont riches, beaux, tendres et éternellement amoureux.

Pas comme ce père cogneur et indifférent, pas comme ces routiers pressés  ni comme ces ivrognes brutaux qui chevauchent les petites filles sous héroïne.

 

Le rêve de Virginie, j’ai demandé à ce qu’on le respecte, même sans être certaine d’avoir raison en renonçant à tout miracle chimiothérapique.

J’espère qu’elle ne se réveillera pas trop tôt, qu’elle ne verra plus jamais la vie sordide et douloureuse qui a été la sienne.

J’espère qu’elle s’éteindra sous les traits d’une princesse à tout jamais comblée par l’amour de son prince charmant.

 

 

ACCROCHE-TOI À

 

 

TON RÊVE !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion, hors des sentiers battus.

 

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.
Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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