Rolande Scharf

 

 

 

(France)

 

 

POURQUOI

 

 

 

 

Pourquoi ?

 

Pourquoi ce mot banal me semble-t-il si intrusif ?

Parce qu’il s’avance d’un pas martial pour crever la bulle qui me protège.

 

Une bulle ça se respecte infiniment; comme un corps dont la nudité n’a pas à être exposée à tout venant.

Si rien n’est caché, si tout est visible, où est le plaisir de la découverte ?

 

Pourquoi je fuis sous le feu des pourquoi et des questions en général comme un lièvre devant le chasseur ?

 

Parce que ce ne sont pas celles auxquelles j’aimerais répondre.

Les questions sont le plus souvent comme les questionneurs : banales et sans imagination : Etat civil ? Cursus universitaire ? Salaire annuel ? Lieu de résidence ? Pourquoi ceci et pas cela ? Depuis quand ? etc.

 

Bref, de question en question, il y a toujours un pourquoi qui vient fouiner dans l’intime avec la délicatesse d’un tank dans un champ de tulipes …

 

Quand on pose des questions, on obtient … des réponses.

 

Parce qu’en général les gens n’ont pas assez de culot – de courage – pour laisser les questions sans réponse et les questionneurs face à leur indiscrétion.

 

Mais que valent les réponses et quel rapport plus ou moins lointain ont-elles avec la vérité profonde du sujet soumis à la question ?

 

Qui a assez d’intuition pour comprendre que le seul moyen de connaître un individu, à condition de s’y intéresser vraiment, c’est de le laisser parler quand il en manifeste l’envie, et de ne surtout pas lui poser de question.

 

Alors, il se dévoilera peut-être, osera confier à l’oreille attentive et respectueuse une part ce pourquoi il vit.

 

La brutalité des pourquoi bloque l’imaginaire de celui vers lequel se dirige la question avec la froide détermination  d’un canon de fusil visant le cœur de la cible.

 

– Pourquoi ?

 

– Je ne sais pas …

 

– Comment vous ne savez pas ? C’est pourtant bien de vous qu’il s’agit …

 

Oui il s’agit de moi, hélas, que vous tentez de disséquer au bistouri avec vos pourquoi indécents. Je veux vous échapper et je ne peux pas : votre insistance me cloue, votre regard me fouille, votre impudeur m’anéantit.

 

Je vous réponds n’importe quoi.

 

Vous êtes content ? Vous allez me laisser et partir en emportant votre butin.

 

– Pourquoi quoi ?

 

Demandez moi pour qui et déjà il y aura peut-être de la chaleur dans votre voix.

 

– Pour qui vous levez-vous le matin ?

 

– Pour qui essayez-vous de garder l’estime de vous-même; ou de la conquérir ?

 

– Pour qui dépassez-vous vos propres limites ?

 

Je vous répondrai peut-être :

 

– pour dieu ou

 

– pour ma mère ou

 

– pour gagner de l’argent ou

 

– par habitude parce que je suis conditionnée à ça…

 

Ne me demandez pas pourquoi je vous parle de cet homme.

 

Si vous avez le désir de me connaître, laissez-moi vous dire qu’il a les yeux noirs et la voix rauque, qu’il aime les animaux mais pas au point de les manger, qu’il écoute Rammstein et mange des pâtes à tous les repas.

 

Et cette femme, ne me demandez pas pourquoi je la fréquente mais plutôt quel humour est le sien et si elle possède le sens de l’humour et de l’autodérision que j’apprécie chez les gens qui ne se prennent pas au sérieux .

 

Je sais bien que je vous choque peut-être, en voulant échapper à la normalisation ordinaire qui veut que l’on soit transparent et accessible sur commande, mais si c’est le cas demandez-vous POURQUOI ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

 

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion, hors des sentiers battus.

 

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.
Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

 

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