Rolande Scharf

 


 

 

(France)

 

 

LES PORTES CLAQUENT

LES PORTES PARLENT

LES PORTES PLEURENT

LES PORTES SE FERMENT

 

 

Nous bénéficions depuis peu d’incinérateurs  qui font disparaitre les déchets.

Ouvrez la lourde porte sculptée de ce placard et admirez les piles de nappes, de draps de serviettes, de chemises et de jupons. Bien sûr que personne ne les utilise; ce sont des reliques; souvenirs des arrière-grands-mères industrieuses qui ont brodé des trousseaux au petit point pendant leur jeunesse afin de montrer à leur belle-famille qu’elles n’étaient ni pauvres ni paresseuses.

Vous sentez l’honnête parfum de lavande du linge fraichement repassé entassé dans des corbeilles d’osier.

Les cols, les manchettes et les dentelles sont l’objet de tous nos soins. Emblèmes de notre position, ils attestent de notre importance.

Plus loin, une appétissante senteur grise nos narines : celle qui s’échappe de la cuisine malgré la hotte aspirante. La cuisine n’a pas de porte car elle est au goût du jour : américaine.

S’y sont concoctées jadis des recettes amoureusement mitonnées. Et on avait le cœur content.

Faute de temps aujourd’hui, on sert des plats tous faits hâtivement décongelés.

Grâce soit rendue au four à microondes.

Qu’importe le plaisir des papilles pourvu que la nourriture soit estampillée

  » bio « .

Cette porte où s’affiche un « DON’T DISTURB » arrogant est celle de la chambre du fils. Ne l’ouvrez pas : un désordre d’apocalypse, des odeurs de linge douteux et de sueur pas fraiche, des sons discordants de synthétiseurs en folie et pour parfaire le tableau un adolescent boutonneux et revêche vautré sur un lit défait, tel est le navrant spectacle que cette porte cache à nos regards.

Avançons dans le couloir sombre comme un boyau jusqu’à la porte décorée d’un cœur rose qui indique la chambre de la fille.

Si vous collez l’oreille sur le cœur ou si vous jetez un coup d’œil par le trou de la serrure, vous entendrez un chuchotement de  la demoiselle qui téléphone à sa meilleure amie et qui, pour abriter le mystère de cette anodine conversation se cache sous la couette et parle à voix éteinte.

Comme si les niaiseries que s’échangent les fillettes prépubères étaient des secrets d’état.

Toquez à la porte et on vous répondra sur un ton hargneux que l’occupante des lieux ne veut  être dérangée sous aucun prétexte.

Les habitants de cette maison estiment  que le monde ne doit pas franchir le seuil de leurs portes closes.

 

 

Copyright : Neila Ben Ayed – artiste peintre

 

 

Ils se persuadent que s’ils ignorent le monde, s’ils restent indifférents à ses soubresauts de misère, ils font montre de leur importance en même temps que de leur souverain dédain.

Voulez-vous continuer la visite ?

Voici la salle de bain. Rien d’exceptionnel.

De l’intime, du camouflage, le tout sous l’éclairage le plus flatteur possible.

On triche avec distinction.

Cette  porte de cagibi sous l’escalier, n’y touchez pas.

D’ailleurs la serrure est si rouillée et la clef si tordue que la porte en ferraille  est condamnée depuis longtemps.

Elle s’est refermée sur les mots blessants, les querelles futiles, les reproches injustifiés et les mauvais procès d’intention que les murs de la maison ont entendus. Pour n’être pas en être salis, ils ont scellé les phrases assassines dans ce réduit obscur.

La paix est à ce prix : faire comme si les bouches n’avaient jamais vomi de fiel.

Je suppose qu’il en est de même chez vous ?

Quant à l’escalier, vers le haut il conduit à  » la chambre nuptiale « – triste imposture que le ciel dit « septième ».

Moi je me suis arrêté au rez-de-jardin, comme beaucoup d’habitants.

Au même niveau on trouve le grenier  auquel on accède par une trappe.

C’est le repaire des désirs inavoués, des idéaux trahis, des aspirations encore vivantes et des rêves inavouables. On y a entassé les charmes de la jeunesse et l’insouciance des amours provisoires. On se garde bien de faire l’inventaire des émotions et des passions éternelles que le temps a fanées.

Ça sent le renfermé et le patchouli. Le passé dépassé murmure qu’il n’est plus temps à nos oreilles navrées.

Ou c’est le vent qui souffle sous les solives ?

Il faudrait l’aménager ce grenier, le rendre plus accessible  et utilisable, en faire par exemple, une chambre à donner.

Trouver des professionnels  qui s’en chargeraient…

En redescendant, sous l’entresol, vous trouverez une porte vermoulue et branlante fermée par un antique loquet. C’est celle de la cave.

Certains y entreposeraient vins et conserves, vélos pour la promenade, valises prêtes pour des départs ensoleillés et réserves de bois ou de fuel.

Mais nous n’avons  besoin ni d’évasion ni d’exercice, ni de provision ni de chaleur.

Notre cave est pleine de nos souvenirs mouillés de vieilles larmes, de lambeaux de chair arrachés lors de combats inégaux et de plaintes jamais exprimées.

Les relents d’injustices avalées et colères rentrées emplissent des jarres de terre cuite couchées sur le sol en terre battue.

Des regrets et des remords  en rangs d’oignons garnissent les étagères, attendant une improbable rédemption.

Des toiles d’araignées mousseuses  tapissent les murs et pendent du plafond comme des cordes répugnantes. On devine sans les voir les mygales tueuses et les veuves noires sournoises qui habitent ce lieu humide et s’y meuvent en silence.

L’odeur est triste.

Vous avez vu ce qui se cache derrière les portes.

De ma maison je vous ai montré ce que j’ai pu vous faire voir.

Moi-même je n’ai jamais exploré tous les recoins de cette habitation dont je ne suis que locataire.

Un jour je m’en irai.

J’espère que chez vous, il n’y a pas de cadavre derrière les portes des placards et qu’aucun fantôme ne trouble votre sommeil.

 

 

 

 

 

 

 

 

 __________________________________

 

 

Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts  et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion,  hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.

Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises. 

 

 

____________________________________________________________________________________________________________________________

Pour l’image, veuillez visiter le site de l’artiste : http://www.neila-benayed.ca/Galerie%201.htm

Articles similaires

Tags

Partager