Rolande Scharf

 

 

 

Médecin psychiatre

 

(France)

 

 

 

 

 

 

 

Madame V., infirmière de profession, actuellement en congé sans solde, est envoyée par son médecin généraliste pour un syndrome dépressif résistant aux traitements antidépresseurs institués en ville.

A sa façon, de poser son regard désabusé sur moi, il est évident que j’ai affaire à une personne accablée, désespérée, sans ressort. Grande, svelte et vêtue avec simplicité, elle s’assied ou plutôt se laisse tomber sur le fauteuil qui me fait face.

Ses cheveux peroxydés retenus par un catogan laissent deviner des racines noires et encadrent un visage pâle et fatigué. Ses yeux bleus cernés de khôl s’embuent dès que je lui demande ce qu’elle attend de moi.

Elle soupire bruyamment et répond qu’elle est venue à la demande de son médecin de famille mais qu’elle sait d’avance que je ne pourrai rien faire pour elle ; que personne ne peut l’aider, et qu’elle est résignée à souffrir puisque tel est son « karma ».

– « Karma » ? Qu’entend-elle par là ?

– … ça veut dire que depuis ma naissance je suis prédestinée à la souffrance, Il n’y a rien à faire contre le destin. J’accumule les deuils, les chagrins, les épreuves comme si j’étais maudite …

Elle attend une réaction de ma part ; je reste silencieuse, et elle finit par soupirer que ce serait trop long à expliquer ; elle ne veut pas me faire perdre mon temps, et rien ne sert de s’apitoyer sur son sort. Du moins est-ce ainsi qu’elle réagit, c’est pourquoi elle n’a besoin d’aucune aide, quoiqu’en pense son médecin.

Elle ajoute que personne ne se soucie vraiment d’elle et qu’elle est habituée à résoudre ses problèmes toute seule.
Je lui fais remarquer que si elle a pris le temps de prendre rendez-vous, si elle a fait le trajet de chez elle à ici, c’est peut-être parce qu’elle a tout de même envie et besoin de parler d’elle ; je suis là pour l’écouter.

– Il faut que je vous dise que j’ai été victime d’attouchements dans mon enfance.

Elle ajoute :
– Comme beaucoup d’enfants je suppose, mais moi j’étais sensible et solitaire. Je n’ai rien dit à personne.
De toute façon on ne m’aurait pas crue.
L’homme était un familier de la maison, et à chacune de ses visites il parvenait à s’isoler avec moi.
Mes parents n’ont rien soupçonné.

Elle garde le silence un long moment.

– Je suis sûre que ma vie a été brisée, mais j’ai surmonté mon aversion des hommes et je me suis mariée dès que j’ai obtenu mon diplôme. Nous avons eu 2 enfants.

Madame V. fond en larmes et demande à arrêter la séance. Nous convenons d’un rendez-vous suivant et elle me quitte en se mouchant bruyamment.

Au terme de ce premier entretien, je ne suis pas surprise que la personne déprimée attribue son absence de joie de vivre actuelle à des abus sexuels dans l’enfance, ni qu’elle commence son histoire par « ça », comme si « ça » occupait toute la place et qu’il faille d’abord raconter « ça » avant d’arriver à parler d’autre chose.

Parfois c’est l’inverse qui se produit et ce n’est qu’une fois la patiente mise en confiance que la honteuse révélation peut être faite. « J’ai été violée, je n’ai jamais osé le dire … »

Madame V. avait besoin de se soulager de ce poids tout de suite, très vite. J’imagine que je ne suis pas la première à qui elle en parle, mais qu’elle a besoin d’en parler jusqu’à obtenir la réaction qu’elle attend de son interlocuteur.

 

 

 

 

La semaine suivante, au bord des larmes, avec des sanglots dans la voix, elle chuchote :

– Je vous ai dit que nous avons deux enfants ; en réalité nous en avons eu trois… J’ai perdu Corentin à l’âge de huit mois … Mort subite du nourrisson… Il y a trois ans, mais je ne m’en suis toujours pas remise.

Ma dépression qui était plus ou moins jugulée par le traitement de mon généraliste, s’est amplifiée après la mort de Corentin. J’ai même failli me suicider, mais au dernier moment j’ai pensé à Maxence et Alice, mes deux petits …

Après avoir parlé d’abondance de ce petit Corentin tragiquement disparu, elle aborde au cours de la cinquième rencontre le cœur du problème, ce qui la terrasse et lui enlève tout goût de vivre : le souci que lui cause Yvan dont la santé est précaire et qu’elle craint de perdre.

Yvan était un beau bébé rieur, mais il s’est mis, à partir de huit mois, à collectionner les gastro-entérites, les otites et les rhinopharyngites. Son développement s’est ralenti et son poids reste désespérément stationnaire. Il pleure beaucoup, madame V. passe des nuits entières à son chevet, surveillant son souffle, épongeant son front, lui donnant à boire par petites gorgées. Son état de plus en plus altéré a justifié de nombreuses consultations, examens, et même « at least but not at last », hospitalisations. Il a du subir onze paracentèses pour des otites purulentes ; il a fait des convulsions hyperthermiques une méningite récente qui lui laissera peut-être des séquelles définitives.

En tant qu’infirmière, madame V. est au courant et des maladies et des risques encourus par son fils. Ses compétences lui permettent d’administrer elle-même les différents traitements. Elle se propose même pour faire les injections, disant que, bien que le cœur lui fende de piquer son fils, elle est certaine qu’elle lui fera moins mal que n’importe quelle infirmière libérale.

Je frémis à l’idée qu’elle parvient à réaliser sur son propre enfant des gestes douloureux alors même qu’elle n’y serait pas obligée.

Je ne peux m’empêcher d’évoquer la « Mère courage » de Brecht et me sens en empathie sincère avec cette mère éprouvée.

Je lui demande qui s’occupe d’Yvan quand elle est hospitalisée ?

 

 

 

 

– Ma mère. Il l’adore et elle est très dévouée. Mais je ne reste jamais plus de deux ou
trois jours loin de la maison. J’ai trop peur que, malgré sa bonne volonté, ma mère ne perde pied car Yvan réclame une attention de tous les instants.

Madame V. va décrire pendant plusieurs rencontres tous les épisodes des maladies qui accablent son fils.

Elle insiste sur les manifestations de son dévouement et souligne son abnégation, comme pour me persuader qu’elle est une bonne, une excellente mère ; la meilleure des mères, ce dont je ne doute pas un instant. Je comprends que le mieux que je puisse faire pour elle est de l’écouter et de prendre la mesure de sa peine. L’écouter allège transitoirement sa douleur car elle se sent trop seule dans cette épreuve.

Elle s’interdit les sorties, les courses en ville, et a même renoncé à son travail qu’elle aimait tant pour se consacrer à son fils.

Quant aux amis du couple, bien sûr ils ont été perdus de vue, y compris les quelques uns qui téléphonaient encore pour prendre des nouvelles.

Quand je lui demande comment réagit son mari, le père d’Yvan, elle dit qu’il assume les obligations extérieures à sa place, qu’il a même accepté de faire chambre à part pour qu’elle puisse se lever la nuit aussi souvent que nécessaire et prendre son fils dans son lit s’il pleure trop.

Malheureusement il ne mesure pas l’intensité du chagrin de sa femme et il tente encore de l’inciter à s’accorder un peu de repos et quelques distractions.

– Comment voulez-vous que je me repose alors que mon bébé risque à tout moment d’avoir besoin de moi ?

 

 

 

 

Je comprends, et bien que je ne fasse aucun commentaire, je suis certaine que madame V. voit à quel point son récit me parle, me touche.

Il m’est facile de m’imaginer le bain d’angoisse dans lequel se noie ma patiente, son inquiétude qui ne lui laisse aucun répit et sa solitude puisqu’elle semble porter seule le fardeau de cet enfant perpétuellement en danger de mort.

Je suis relativement désemparée pour aider ma patiente à sortir de son état de tristesse et d’épuisement, car toutes tentatives visant à lui suggérer de se décharger ne serait-ce que pendant quelques jours, sur sa mère ou sur une autre infirmière, est balayée par la conviction que seule la mère peut s’occuper de son fragile enfant.

Malheureuse elle est, malheureuse elle sera, c’est son karma qui veut ça …

C’est ce qu’elle m’objecte tout au long des entretiens pendant lesquels je l’écoute de mon mieux.

 

 

 

 

Un jour elle ne vient pas à son rendez-vous.
Le temps passe, je n’ai plus de nouvelle.

Je redoute que l’enfant soit plus malade que d’habitude, que le pronostic vital soit engagé ; ou que la patiente au bout de son épuisement, soit elle-même tombée gravement malade, ou pire, qu’elle ait attenté à ses jours Elle m’a si souvent dit que le suicide représenterait à ses yeux la seule solution, mais qu’elle y renonce pour continuer à faire jusqu’au bout son devoir de mère …

Au bout de quelques mois, Monsieur V. me téléphone pour me donner des nouvelles de sa femme, qui hélas ne sont pas bonnes : elle est en garde à vue !

Les médecins de l’hôpital dans lequel Yvan est connu ont eu des doutes sur l’origine d’une nouvelle infection et ont imposé une hospitalisation de l’enfant sans que sa mère ait le droit de visite.

Yvan a guéri rapidement, ce qui a induit, après enquête un signalement concernant la mère que l’on suspecte de provoquer les maladies de son enfant.
Monsieur V. me dit que sa belle-mère avait constaté depuis quelques temps, que Madame V. avait tendance à doubler ou tripler les doses d’antibiotiques, à faire des injections non prescrites à l’enfant en se servant des produits qui avaient été prescrits à Alice … Elle s’inquiétait aussi du fait que madame V. après avoir gavé Yvan de nourriture non adaptée à son âge jusqu’à le faire vomir l’emmenait ensuite aux Urgences pour une soi-disant gastro-entérite.

 

 

 

 

Quand sa mère s’étonnait de la conduite de madame V. celle-ci la rembarrait, lui rétorquait qu’étant infirmière, elle savait mieux que quiconque et surtout que sa mère comment soigner son fils.

Les médecins ont expliqué à monsieur V. que sa femme est atteinte du « syndrome de Münchhausen par procuration ».
« Par procuration » car Madame V. donne à voir et à soigner un enfant souffrant.

Dans le cas où elle se serait exhibée atteinte de maux par elle provoqués, elle aurait souffert d’un syndrome de Münchhausen simple.

Cette maladie psychiatrique – décrite en 1976 – est ainsi nommée d’après les « contes du baron de Münchhausen ». Baron facétieux qui racontait des voyages merveilleux qu’il était censé avoir faits et des aventures incroyables qu’il aurait vécues pour charmer un auditoire complaisant.

Le baron faisait rire et divertissait l’assistance qui n’était pas dupe de sa mythomanie, mais les patientes atteintes de son syndrome ne font rire personne.
Apparaitre comme des mères martyres, être prises en pitié, réconfortées, entourées, admirées et in fine … aimées ? Telle serait la problématique de ces femmes qui ont souvent été victimes de maltraitance dans leur enfance et ont une tendance inconsciente à reproduire sous une autre forme et sur un enfant qui ne peut les dénoncer, les mauvais traitements qu’elles ont endurés jadis. Tendance contre laquelle elles luttent avec désespoir, en « soignant » les maux qu’elles ne peuvent s’empêcher d’infliger.

Cette affection des mères peut aller jusqu’au meurtre de l’enfant, à force de « soins ». C’est ce qui a été expliqué à Monsieur V. qui s’interroge à présent sur la « mort subite » de leur troisième enfant.

 

 

 

 

Mais il n’a fait part de ses doutes qu’à moi.

Et je ne connais pas la suite de l’histoire …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion, hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.
Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

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