Rolande Scharf

 

MADAME H. N’A PAS DE REGARD

(RÉSILIENCES)

 

 

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D’emblée sa démarche bizarre, cahotante sur ses jambes serrées fait penser à une invalidité difficilement compensée.

Elle s’avance et s’assied sur le bord du fauteuil. Son front est invisible sous sa longue frange et ses joues ainsi que son menton sont noyés sous les mèches ramenées comme un rideau masquant même la bouche.

Madame H. n’a pas de regard.

D’elle je ne peux voir que sa chevelure luxuriante et bouclée.

Pour ce premier contact, elle redoute tellement d’être vue que telle l’autruche, n’ayant pas de sable pour (…), elle s’enfouit dans ses cheveux pour échapper à l’ennemi, en l’occurrence moi qui lui fais face.

Madame H., une femme aux contours effacés et au discours étouffé demande à n’être pas présente et se tient prête à fuir dès qu’un contact risque de la concerner. Son cou se tasse entre ses épaules voutées ; Ses mains fines et blanches triturent nerveusement ses genoux.

Elle s’excuse, d’une voix à peine audible, de me déranger – comme si je n’étais pas là précisément à cette place, pour recevoir les consultants – et dit qu’elle n’en a pas pour longtemps, qu’elle demande juste un renouvellement de l’ordonnance qu’elle suit depuis plus de vingt ans . J’ai du mal à la comprendre car si elle ne veut pas être vue, elle ne veut pas non plus être entendue.

La prescription qu’elle me demande de renouveler me parait très lourde et les doses de psychotropes énormes mais elle est habituée à ce traitement qui lui convient affirme-t-elle.

Pensant qu’elle doit être atteinte d’une pathologie sévère je l’interroge sur ses antécédents, ses difficultés et ses troubles actuels ; je n’obtiens que des réponses-fuites comme « Tout va bien », « Ne vous inquiétez pas pour moi ».

Elle se lève avant que je lui remette l’ordonnance manifestant ainsi sa hâte à quitter le bureau et mettre fin à mon interrogatoire trop intrusif à son goût.

Je la raccompagne. Lui propose un rendez-vous ultérieur.

La panique s’allume dans sa voix déjà écrasée, et prenant une grande inspiration, elle demande que je lui envoie ses ordonnances chez elle pour éviter de se déplacer. Comme je refuse cette transaction, elle consent à un suivi que je déclare obligatoire.

Je la reverrai pendant trois ans régulièrement, sans parvenir à savoir d’elle autre chose que le fait qu’elle est issue d’une famille bourgeoise, qu’elle vit seule avec sa fille et qu’elle fait des « crises » qui effrayent l’enfant mais qu’elle déclare sans gravité tant elle y est habituée. Ces crises justifient la prescription médicamenteuse initiée jadis par un confrère et renouvelées par les différents médecins qui lui ont succédé.

Le mal-être qui émane d’elle m’impose une retenue peu conforme à mon rôle mais je crains, par une insistance mal venue de briser le lien fragile représenté par l’ordonnance, même rédigée avec réticence :
– Vous pensez vraiment avoir besoin de tout ça ?

– Oui, absolument.

– Quel symptôme le traitement vous permet-il de combattre ?

Silence, appuyé par un regard qui chavire, des épaules qui se voûtent un peu plus et des mains convulsivement étreintes.

Puis, d’une façon systématique, la même réponse :

– Ne vous inquiétez. Ne vous inquiétez pas, pas je vais bien !

Le temps aidant, elle me livrera par bribes un passé fait d’une scolarité interrompue avant le collège et d’un placement en Centre d’Aide par le Travail d’où elle est expulsée pour cause de « crises » et mauvaise adaptation :

– J’étais trop bête, ils n’ont pas voulu de moi, je ne sais même pas lire l’heure.

Elle vit d’une « allocation pour adulte handicapé » avec laquelle elle élève sa fille. Elle est sous tutelle, n’ayant pas semble-t-il, la capacité de gérer cette allocation.

Un jour, elle me dira qu’elle joue du piano. « Très mal », selon elle.

Serait-ce l’occasion d’aborder enfin un sujet inoffensif ? Non, elle affirme qu’elle est nulle, et a renoncé à tout jamais à jouer. Elle me signifie, par son regard buté, que je ne dois plus aborder ce sujet.

Alors que je lui suggère de consulter son généraliste pour une plainte somatique, elle m’oppose un refus définitif, arguant que le médecin serait peut-être un homme et qu’elle ne saurait avoir à faire un homme. D’ailleurs c’est parce que je suis une femme qu’elle consent à me voir. Elle n’a jamais consulté de médecin autre qu’un psychiatre, très rarement et par obligation ; je n’ai aucune chance de la convaincre de le faire. Je lui indique les coordonnées d’une collègue généraliste. Je prie le ciel que cette dernière ne soit pas remplacée ou associée à un homme, mais Madame H. n’ira pas au rendez-vous, reculant devant l’épreuve du trajet en autobus.

Sa terreur des hommes gouverne toute sa vie et l’oblige à rester enfermée chez elle. Sa fille est allée seule à l’école, elle ne l’a jamais accompagnée à la moindre réunion parents-professeurs ; et quand il s’agit d’acheter en ville des produits de première nécessité c’est la tutrice qui a été sollicitée jusqu’à ce que Béatrice, sa fille soit en âge d’effectuer courses et démarches.

Béatrice gère les « crises » de sa mère et sait qu’elle ne doit jamais appeler à l’aide, même quand elle reste comateuse 24 heures ou plus. Le médecin appelé risquerait d’être un homme. J’apprends que pendant les crises où sa mère n’est pas consciente, Béatrice alors âgée de 7 ou 8 ans a commis diverses bêtises dont certaines rendent compte des sentiments ambivalents que lui inspire cette mère « à éclipses » : lui peindre le visage et le corps avec diverses substances, lui couper les cheveux, mettre le feu à ses vêtements, etc.

Tout ceci m’est exposé avec réticence et indifférence à la fois, et toujours commenté de la même façon : « Ce n’est pas grave, ne vous inquiétez pas ».

Si j’insiste, elle dit que Béatrice « traverse une crise d’adolescence » et qu’il ne faut pas lui en vouloir.

Le temps passe, l’enfant grandit.

 

 

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Sa mère me parle un peu d’elle : elle travaille bien à l’école ; elle veut devenir … médecin et plus spécialement pédiatre, ou alors psychiatre. Faut-il s’étonner d’une telle vocation ? Béatrice chercherait-elle à comprendre et à « réparer » cette mère « intermittente du spectacle » qui joue plusieurs fois par mois la représentation de sa vie ?

Les entretiens se succèdent et Madame H. demeure aussi réticente à me parler d’elle que je le suis à rédiger ses ordonnances.

Je lui propose de m’écrire puisque l’intérêt dont je fais preuve et qu’elle subit juste pour obtenir ses psychotropes semble l’importuner.

Elle me révèle alors qu’elle est inscrite sur un site de poésies et qu’elle y envoie de temps en temps des textes signés d’un pseudonyme. Mais il n’est pas question qu’elle m’indique les coordonnées de ce site ; elle est « trop nulle », trop peu instruite et ses écrits ne méritent pas que je m’y intéresse. Pourtant elle me donne son adresse électronique ainsi que son pseudonyme, et après quelques recherches je trouve sa trace : des poèmes mièvres et sans intérêt, aussi quelconques que le pseudo dont elle s’affuble, avec un nombre impressionnant de fautes d’orthographe de grammaire et de syntaxe.

Un jour de printemps, elle me fait part, via internet, de sa décision de mettre fin à sa vie : sa fille, unique objet de son amour, est amoureuse et projette de passer les vacances d’été avec son « fiancé » ainsi qu’elle désigne ce jeune homme.

Ce départ auquel elle ne peut s’opposer provoque un bouleversement radical de sa façon de s’exprimer. Elle m’écrit pour dire à coups de phrases criblées de points d’exclamation et d’interrogation la haine meurtrière qu’elle éprouve pour celui qui lui enlève sa fille. Elle se dit prête à faire n’importe quoi pour empêcher ce départ, elle vomit son sentiment d’injustice devant la démission de Béatrice ; elle se dit prête à faire n’importe quoi y compris se laisser mourir pour la voir revenir …

Elle refuse de revenir à ma consultation pour parler de ces évènements, préférant notre correspondance sur internet qu’elle alimente au rythme de 2 à 6 courriels par jour. Son désir de mort jusqu’alors quiescent comme un serpent endormi et qui se manifestait juste par une négligence de sa santé, une indifférence à son avenir s’exprime avec véhémence et occupe l’écran de mon ordinateur avec des polices multicolores et grasses de taille parfois immenses.

Elle veut que je ne mette aucun obstacle entre elle et la mort qu’elle compte se donner pendant l’absence de sa fille.

Béatrice gère toute la maison, la vie de sa mère et aussi son ordinateur. Elle lui en a appris le maniement et l’a incitée à s’inscrire sur le site de poésies.

Béatrice absente, il n’y a plus de raison de vivre ni d’écrire. Pourtant elle continue à m’écrire, de nuit car son rythme nycthéméral semble inversé.

Arrive l’été. Béatrice est partie. Je suis en congé. Et Madame H. cesse d’écrire.

Cela m’inquiète au point que je lui téléphone.

Elle ne répond pas et je suis sur le point d’alerter la police, les services sociaux, que sais-je car la canicule règne et je la sais enfermée sans possibilité de faire des courses.

En désespoir de cause je lui envoie encore un courriel et elle me répond :

– Je vais bien, ne vous inquiétez pas pour moi.

– Pourquoi ne répondez-vous pas au téléphone ?

– A quoi bon répondre, je n’attends rien…

– D’accord, alors écrivez-moi.

– Puisque vous y tenez …

Une correspondance d’un nouveau style s’engage alors.

Elle me fait part de ses délires : des serpents à deux têtes qui occupent son lit et l’obligent à coucher sur le carrelage de sa cuisine , des monstres qui lui hurlent aux oreilles qu’elle ne vaut rien et qu’elle doit se tuer ; des serpents qui sortent du téléphone, l’empêchant de décrocher le combiné, des monstres et encore des monstres si nombreux qu’ils envahissent sa tête, inondent son corps de leurs sécrétions et la transforment elle-même en monstre.

Je réponds à chaque courriel, elle m’écrit que les fameuses « crises » sont provoquées volontairement par les surdosages médicamenteux qu’elle s’inflige.

Quand elle ne se drogue pas, il n’y a pas de monstre. Pourtant elle doit les prendre ces « cachetons », à la fois pour se punir, pour s’endormir, pour s’échapper et pour se venger.

Ces courriels sont truffés de fautes d’orthographe mais les textes sont cohérents.

Elle m’envoie un jour un poème au titre évocateur de « Enfance volée » où apparaissent les drames nocturnes qui ont brisé sa vie.

Elle y évoque ses nuits d’enfant avec une sobriété qui en souligne l’horreur. Le sens de ses inhibitions, de ses monstres et de ses cuisses serrées, définitivement scellées est suggéré.

L’enfant qui est né, Béatrice, a pour père le monstre innommable, un homme qu’il faut bien aimer quoiqu’il en coûte et quelle que soit la peur qu’il inspire et le dégoût qu’il provoque.…

J’apprendrai, pendant cet été caniculaire, qu’elle a été battue, torturée, humiliée jusqu’à l’âge où après m’avoir rencontrée elle a osé mettre à la porte de chez elle, sa mère qui la giflait encore à l’âge de 40 ans, tout en ressentant une violente culpabilité pour avoir commis cet acte de libération. Culpabilité qui la conduit parfois à s’automutiler en guise de représailles.

Par la suite, je recevrai chaque jour ou presque, des poêmes étonnants écrits presque sans faute quand ils sont signés du pseudonyme, alors que les courriels ordinaires signés Madame H. où elle lance sans retenue ses sentiments rageurs sa terreur des monstres et ses désirs de mort, comportent de nombreuse fautes.

Pendant ces mois d’été se dessine de plus en plus clairement une sorte de ligne de démarcation entre la signataire au pseudonyme et Madame H. ma patiente.

Je lui fais remarquer que ses poèmes que j’apprécie, sont mis en page de façon originale et harmonieuse, qu’ils sont écrits sans faute et elle répond que le correcteur d’orthographe de « Word » est responsable de cette apparente maitrise. Je doute qu’il puisse à lui seul expliquer cet acquis surprenant de la syntaxe lors de la rédaction des poèmes.

Elle compose, sous son pseudo, des poèmes d’amour, des poèmes érotiques, des descriptions pleines de sensibilité d’un monde qu’elle parcourt avec confiance. Elle dépeint un univers où la beauté se teinte d’humour et où elle explose de joie de vivre.

Mais quand les textes parlent d’elle de son passé et de son présent, ils sont l’œuvre de Madame H et s’ils sont aussi sensibles que ceux de celle qui se cache, ils se couvrent de fautes d’orthographe comme pour se dissimuler sous des « déchets », des imperfections, des ordures témoins de sa « nullité ».

Petit à petit s’installe « officiellement » cette bipartition :

celle qui porte le pseudo, la poétesse, c’est la « bonne »,

c’est elle

qui a envie de l’amour d’un homme,

qui s’élance vers l’avenir et aime la vie.

Sous pseudonyme vit une femme libre sans lien avec un quelconque géniteur.

L’autre, la « mauvaise » celle qui se nomme Madame H. est celle qui doit mourir parce qu’elle est indigne, méchante, sale et malade.

 

 

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Je suis invitée parfois à converser avec la « bonne » et elle m’exprime son bonheur de vivre à travers des textes et des poèmes radieux ; d’autres fois, je réponds à la créature pantelante victime des monstres qui attend la mort, qui signe de ce triste patronyme, Madame H. qu’elle hait autant qu’elle hait ceux qui le lui ont transmis. Alors elle se dit indigne de vivre et m’annonce la fin de nos échanges.

Le pseudo lui sert de cuirasse et de bouclier et la représente telle qu’en elle-même.

Je lui ai suggéré d’accepter de signer ses poèmes, pensant l’amener à se rassembler, se reconstruire et accepter d’investir son patronyme quitte à se trouver un pseudo correspondant à la poésie qu’elle produit. Cette proposition déclenche une angoisse insurmontable qui a du mal à s’éteindre : elle croit que je l’abandonne aux monstres, que je n’aime plus ses poèmes et que je ne veux voir d’elle que la « mauvaise ».

Cette femme qui se déclare à la fois mentalement attardée et psychotique, épileptique de surcroit, parvient à échapper aux traumatismes qui l’ont façonnée en provoquant des « crises » qui lui permettent de s’absenter d’un monde obscène et terrifiant.

Peu à peu, en elle est né un personnage virtuel, qui n’apparaît que par l’intermédiaire de son ordinateur, et se présente sous un pseudonyme. Ce personnage a le droit d’aimer l’amour, de découvrir la sérénité et de le dire.

Madame H. confie à son personnage la gestion de ses émotions et il module sa vie en fonction de la rencontre d’autres personnages tout aussi virtuels probablement issus de réminiscences.

Moi-même ne peux entrer en relation avec elle que par le biais de l’écrit, l’oral demeurant forclos entre nous et sûrement en elle.

Cet « escape » hors du temps de la douleur et de la folie lui permet de retrouver les notions acquises dans son jeune âge qu’elle avait perdues. Elle a sûrement été une élève douée comme en témoigne la qualité de ses écrits. Elle a pris des leçons de piano, elle a lu, elle a aimé la poésie. Tout cet intérêt pour le monde a été recouvert par l’irruption du ou des « monstres » et ne la réhabite que sous une autre identité :

celle que confère le pseudo qui la ramène à « avant », avant le traumatisme qui a submergé sa raison.

Pourrait-on considérer Madame H. comme une résiliente ?

Concept très ancien qui décrit le fait d’être simplement « résistant » c’est-à-dire en capacité de survivre apaisé et heureux alors que d’autres succombent, terrassés par les épreuves.

Madame H. n’est pas de ces individus qui paraissent vivre en paix alors qu’ils ont été broyés au départ. Et l’enfant qui vagit dans la nuit et s’habille d’un pseudo s’est évadé hors de la réalité.

La résilience de ceux que nous admirons pour avoir survécu victorieusement à l’indicible ne recouvre-t-elle pas pudiquement des plaies encore béantes qui n’ont pas fini de suinter et de suppurer.

Le traumatisme reste au travail, même s’il parait endormi. Et quand le monstre se réveille, qui sait en quel endroit il va frapper ?

Madame H. est résiliente partiellement, c’est-à-dire qu’elle n’est pas morte, et pas démente.

Son esprit survit partiellement. Elle peut dire la colère, la haine, l’envie de tuer et celle de mourir grâce à l’écriture qui laisse son imaginaire parler d’amour, de nature et du rire de son chat …

Elle vient de m’écrire pour m’annoncer que dorénavant elle signera ses écrits d’un pseudo qui combine une partie de son prénom et l’initiale de son deuxième prénom. Un petit progrès ?

Et son dernier mail m’annonce qu’elle « joue Chopin à la manière de Bach ». Je ne peux que pointer ce nouveau doublement des noms.

Elle me dit aussi qu’elle a réduit ses doses de psychotropes. Ce que je crois car elle n’est pas passée au CMP depuis trois mois…

 

 

Rolande Scharf
Psychiatre

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