Rolande Scharf

 


 

(France)

 

 

L’inconnue, ce soir

 

 

 

 

 

 

Une étreinte puissante enserrait mes épaules. Un poids glacé écrasait ma poitrine, et me coupait le souffle.

 

Nuit sans lune.  

 

(…) j’ai reconnu la compagne dont le fantôme n’avait cessé de m’apparaitre depuis que, enfant, son  douloureux message avait tatoué ma chair. Je n’étais plus seule dans ma chambre obscure, la Dame au visage blême me contemplait en silence.

 

Elle desserra l’étau de mon cœur et s’assit  au bord de la fenêtre. Ses voiles ondoyaient à la brise et ses yeux  brillaient d’un éclat mordoré comme des braises ardentes.

 

– Pourquoi viens-tu ce soir, lui demandai-je en reprenant mon souffle.

 

– Crois-tu qu’il y ait un jour meilleur qu’un autre pour rendre visite à ma promise?

 

– Non, mais d’habitude, on prévient avant d’entrer dans la chambre des gens, même chez ses amis, même chez sa fiancée ou sa promise.

 

– Moi je suis plus proche que tes amis, plus proche que ton amant, plus proche que ta famille; je suis plus proche que ta mère; je suis près de toi, plus intime encore que tu ne l’imagines.

 

– Je te crois. Pardonne-moi mais je ne t’imaginais pas ainsi. Mon intime, comme tu dis, s’étonne de ta proximité. Et je ne te savais pas  pressée de me voir au point de me réveiller.

 

– Tu pensais que j’arriverais quand ? Comment ? Sur un coup de téléphone ?

 

– Ne te moque pas, je t’en prie. Je pensais que j’avais encore beaucoup de temps avant de recevoir ta visite et surtout, je croyais que je ne te verrais pas arriver …

 

– Moi j’avance à visage découvert, libre aux autres de se voiler la face. Tu voulais que ça se fasse sans que tu t’en aperçoives, pendant ton sommeil ou au cours d’une overdose ?

 

– Et pourquoi pas ? Quand je suis arrivée ici, je ne me suis rendu compte de rien. Est-ce trop demander que de partir de la même façon ?

 

– Erreur ! Bien sur que tu t’es vue arriver et même, je peux te dire que ton premier souffle t’a fait sacrément mal. La preuve : tu as hurlé comme une folle.

Longtemps tu n’en as pas accepté ce cadeau qu’on te faisait. Tu refusais de téter ta mère, tu t’opposais à tout et tu ne voulais jamais dormir.

 

– Je ne m’en souviens pas.

 

– Parce que j’ai scellé ta mémoire en appliquant mon index sur tes lèvres. J’ai effacé tes souvenirs en prenant possession de toi.

 

– Et ça te sert à quoi d’avoir barre sur moi ? Tu me nargues parce que je suis immobile et que j’ai peur du noir.

Tu n’as rien d’autre à faire que  venir agiter tes voiles sous mes yeux  en me racontant tes histoires sinistres pour me faire grelotter de froid ?

 D’ailleurs, je suis sûre que tu n’es qu’un mauvais rêve. Je vais me réveiller et aller prendre un pastis bien tassé en fumant une cigarette. Allez, file, je me réveille.

 

– Vas-y, proteste, c’est normal, tu n’en es qu’au premier stade : celui du déni. Premier niveau atteint; on continue la route. Je te préviens, ça va saigner.

 

– Et ça veut dire …?

 

– Que tu es coupable, infiniment coupable. Il va falloir payer. Crois-moi, la liste de tes fautes est longue, longue comme un jour sans pain. Tu as, comme on dit, brûlé la chandelle par les deux bouts et la chandelle à présent, te brûle les doigts.

 

– Moi ? Jamais allumé de bougie !

 

– Idiote. Ça signifie que tu as abusé des choses  au mépris de toutes les lois. Je ne vais pas te le chanter sur l’air du cantique des cantiques et les paroles de la pomme volée au paradis terrestre, c’est éculé comme message. Tu n’es pas Eve et je ne me prends pas pour Dieu.

 

– Tu serais le serpent alors ?

 

– Ça m’irait mieux, ma foi. Au moins le serpent est rusé, donc avisé. Je n’aime pas les naïfs.

 

– Explique, qu’ai-je volé sur quel arbre et à qui ?

 

– Tu as transgressé, c’est pire. La transgression est estimable quand elle apporte du neuf. Toi tu as fait comme n’importe quel irresponsable, la fête, la fête sans limite, usant de tous les expédients pour accroitre ton plaisir. Expédients illicites bien sûr. Ne me force pas à te les nommer. Et ne m’oblige pas à décrire les conséquences de ton inconscience.

 

– Ah non ! Tu es injuste! Ce n’est pas de ma faute si j’en suis là. Accuse plutôt le sort, mes parents qui m’ont laissé faire, les dealers, la pollution et  la radioactivité ambiantes, les mœurs décadentes et les mauvaises fréquentations … Tu n’as pas le droit de me tenir pour responsable de tout. Et puis je n’étais pas seule. Tu leur fais la morale aux autres, à ceux qui m’ont entrainée ? Tu n’es qu’une sale hypocrite cachée derrière ta face de lune. Ça ne m’étonnerait pas que tu sois sponsorisée par la maffia ou le KGB…

 

– Bien, je suis satisfaite; tu avances plus vite que je croyais; tu atteints le deuxième niveau, celui de la révolte. Nous gagnons du temps. Ta colère n’a pas beaucoup de fondement n’est-ce pas ? Tu sais bien que tu t’es mise toute seule dans de sales draps.

 

– Je le reconnais. Mais je n’ai fait de mal à personne.

 

– Si, à toi, et c’est pour ça que j’arrive.

 

– Sois clémente Dame que je ne connais pas. Donne-moi une seconde chance. Laisse moi te prouver ma bonne volonté. Après tout, le temps pour toi, ce n’est qu’une abstraction. Que tu me prennes maintenant ou dans un siècle, ça ne fait aucune différence pour toi.

 

– Tu as eu beaucoup plus que deux chances et elles ne t’ont servi à rien.

Mais j’admire la rapidité avec laquelle tu franchis les étapes : te voilà au niveau trois, celui du marchandage.

On ne marchande pas avec moi. Fais tes bagages.

 

– Pitié ! Ce n’est pas pour moi que je te demande un délai, c’est pour ceux que j’abandonnerai si je te suis. Mon cœur se brise à l’idée de les savoir malheureux. Plutôt m’immoler par le feu que de leur infliger un avenir loin de moi. Pitié, vois comme l’angoisse me ronge. Le stress m’anéantit. Mes larmes aussi abondantes soient-elles ne peuvent noyer mon chagrin …

 

– Victoire, tu es déjà au niveau quatre, la dépression. Encore un effort. Rappelle-toi quand tu ne voulais pas finir ta soupe : "une cuillère pour papa, une cuillère pour maman etc." Aujourd’hui c’est le moment d’avaler tout le breuvage. Mais je ne vais pas te promettre, comme ta maman, que tu vas grandir si tu le bois.

Je ne te raconte pas d’histoire, moi. Tu dois boire cette coupe jusqu’à la lie moyennant quoi, tu auras droit au repos, à la disparition de tes soucis.

 

– De quels soucis tu parles ? Tu connais mes soucis toi ?

 

– Mieux que tu l’imagines. J’ai de la mémoire et je sais observer.

 

– Et tu me promets quoi comme consolation si j’entre dans ton jeu ?

 

– Plus de querelle avec ton mari, plus de dispute avec ton ado boutonneux qui ne range pas sa chambre et passe son temps sur sa console de jeux. Plus de travail éreintant et plus de fin de mois difficile. Tu n’auras plus jamais peur d’avoir un cancer du colon, du sein, du rein ou d’ailleurs. Plus peur de grossir, de vieillir,  et de finir tes jours dans une décharge  pour malades d’Alzheimer. Alors, tu l’aimes tant que ça ta vie ?

 

– C’est vrai belle dame, j’ai bien envie d’en finir. C’est si facile de s’envelopper dans tes voiles et de se laisser emmener dans le temps où l’angoisse n’a plus de cœur à broyer et où la douleur n’est même plus un souvenir.

 

– Bravo. Je te félicite de comprendre si bien le sens de ma proposition.

En si peu de temps tu es arrivée au stade cinq, celui de l’acceptation. Encore bravo. J’ai de nombreux amis qui ne sont pas aussi compliants que toi.

Si tu savais comme c’est dur parfois de convaincre ! D’autant plus qu’actuellement, on m’ignore et  tout le monde fait comme si je n’existais pas.

Les idiots !!!!!!

 

Trois heures ont sonné au clocher du village et je me suis dit que c’est l’heure de la nuit à laquelle la température du corps est la plus basse.

J’ai ramené mes couvertures sur moi et allumé la veilleuse : il n’y avait personne dans ma chambre … La fenêtre entrouverte laissait entrer une brise légère qui caressait doucement le voilage.

 

Je ne saurais jamais qui est venu hanter mon insomnie, mais je suis soulagée que l’inconnue s’en soit allée …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.
 

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts  et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture. 

 

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale. 

 

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion,  hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles. 

Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises.

 

 

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